‹ Isabel de Baviére (volume 2)Chapitre 6 sur 20 · XX\'1L · texte numérisé non relu

XX\'1L

Nous avons dit qu'aussiiôl que le sire de Gyac avait vu k duc mort, il avait (|uiltè le pont.

Il était sept heures du soir, le temps devenait sombre, la nuit s'avani,ail ; il (létaclKi sou cheval, qu'il avait laissé au mouilla dont nous avons parlé, et reprit seul h- chemin de Bray sur-Seine.

Malgré le froid très vif qui se faisait sentir, malgré l'oinhre qui, d'instant en instant, devenait plus épaisse, cheval et cavalier ne marchaient qu'au pas. De Gyac était absorbé dans desombres pensées; la rosée de sang n'avait pas rafraîchi son front; la mort du duc n'avait accompli que la moitié de ses désirs de vengeance, et le drame politique dans lequel il venait de jouer un rùlc si actif, achevé pour tout le 1110, idc, avait, pour lui seul, un double déiioilment.

Il était huit heures et demie quand le sire de Gyac arriva à l'.r.ay-sur-Scine. Au lieu de rentrer par les rues du village. Il en fit le tour, attacha son cheval au mur extérieur d'un jardin, en ouvrit la poile, pcuctra dans la maison et moula a tâtons un escalier étroit et tournant qui conduisait au pre-

* Nous rappellerons, une fois pour I' iili'>, ipu' nous expojons dsns iioiî résninês de réjiiies, (l'è|>oqiu"i on d'cvènomons, une opinion puromcnl porsonnotle , sans .iiiciin désir de prosélytisme, «ans aucun espoir qu'ella deviciino général*.

mier étage. Arrivé à la dernière marche, la lumière qui gli»: sait à travers une porte entr'ouverte, lui indiqua la chambw de sa femme. Tl s'avança sur le seuil ; la belle Catherine était seule et assise, le coudç appuyé sur une petite table sculptée, couverte de fruits ; son verre à moitié ïide annonçait qu'elle avait interrompu une légère collation pour se laisser entraîner par son cœur à l'une de ces rêveries de jeune femme, si douce à contempler pour celui qui en est l'objet, si infernale lorsque l'évidence crie à la jalousie : Ce n'est pas toi qui les causes; ce n'est point à toi que l'on pense.

De Gyac ne put supporter plus longlemps cette vue : il él^it entré sans qu'on l'entendit, tant la préoccupation de Catherine était grande! Il repoussa lout-à-coup la porte avec violence; Catherine jeta un cri, se levant tout debout, comme si une main invisible l'eût soulevée par les cheveux. Elle recmnut son mari :

— Ah! c'est vous? dit-elle; et, passant lout-à-coup de l'expression de la frayeur à celle de la joie, elle força en même temps ses traits i\ sourire.

De Gyac regarda avec amertume celte délicieuse figure qui obéissait avec tant d'abandon tout à l'heure aux impressions

' du cœur, avec tant d'intelligence maintenant aux volontés de

j l'esprit. Il secoua la tête et alla s'asseoir près d'elle sans répondre : jamais cependant il ne l'avait vue aussi belle.

i Elle lui tendit une main effilée et blanche, toute couverte de bagues, et dont le bras nu se perdait, à compter du coude, dans de larges manches tombantes et garnies de fourrures. De Gyac prit cette main, la regarda avec attention, reoiirna

, le chaton de l'un des anneaux qui se trouvait en dedans -. c'était celui dont il avait vu l'empreinte sur le cachet de la lettre écrite au duc. 11 y retrouva l'étoile perdue dans un ciel orageux ; il lut les mots qui étaient gravés au-dessous d'elle.

— La même, murmura-t-il ; la devise ne mentira pas. Cependant Catherine , qiw cet examen inquiétait, essaya

t d'y faire diversion. Elle passa son autre main sur le front ! de Gyac : quoique pile, il était brûlant.

— Vous êtes filigué, monseigneur, dit Catherine; vous devez avoir besoin de prendre quelque chose, voulez-vous que j'appelle quelqu'un?... Ce repas de femme, coniinua-lelle en souriant, est un peu trop frugal pour un chevalier affamé.

Elle se leva, prit un petit sifllet d'argent pour appeler une de ses femmes. Elle allait le porter à sa bouche, lorsque son mari lui arrêta la main.

— Merci, madame, merci, dit de Gyac, il est inutile d'appeler; ce qu'il y a là sullira : donnez-moi seulement un verre.

Catherine alla chercher elle-même l'objet que lui demand jt son mari. Pendant qu'elle s'éloi'rnait, de Gyac lira vivement un petit flacon de sa poitrine, et vida la liqueur qu'il conieiiait dans le verre à moitié plein reslé sur la table. C^itherine revint sans s'être aperçue de ce qui venait de se pass t. -Voici, monseigneur, dit-elle en versanl du vin dans le verre et en le présentant à son mari ; voici, buvez à moi.

De Gyac trempa le bout de ses lèvres daUs le verre, comme pour lui obéir.

— Est-ce que vous ne continuez pas voire repas? dit-il.

— Non, j'avais fini lorsque vous êtes arrivé.

De Gyac fronça le sourcil el jeta les yeux sur le Terre de Catherine.

— Vous ne refuserez pas, du moins je l'espère, conlinua-til, de faire raison à mon loasi, comme j'ai fait raison au vôtre ; — et il présenta ;\ sa femme le verre empoisonné.

— El quel est ce loasl, monseigneur ? dit Catherine en le prenant.

— .\u due de Bourgogne ! répondit de Gyac raihciine, sans défiance auaiiie, inclina la léie en sou-

riart, porta le verre a sa bouelie et le vida presque eniièrenieii. De Gyac la suivait des yeux avec une expr»'»sion infernale. Quand elle eut fini, il se irit a rire. Ce rire étrange fit tressaillir C^tilierine; elle le regarda donnée.

— Oui, oui. dit de Gyac, comme répondant à celle interrogation muette; oui, vous vous êtes lellcraenl pressée de m'obéir, que je n'ai pas eu le lenip* d'achever de pronoB-

MO

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

cer inon toast.

— Que vous restait-il à dire? reprit Catherine avec un vague sentiment de crainte : ce toast n'étail-il pas complet, ou n'ai-je pas bien entendu? — Au duc de Bourgogne!. .

— Si lait, madame ; mais j'allais ajouter : Et que Dieu ait plus de miséricorde pour son àme, que les hommes n'ont eu (le pitié pour son corps.

— Que dites-vous? s'écria Catherine en restant la bouche entr'ouverte, les yeux fixes, et pâlissant toul-à-coup; que dites-vous? reprit-elle une seconde fois avec plus de force.

Et le verre qu'elle tenait s'échappa de ses doigts raidis, et se brisa en morceaux.

— Je dis, répondit de Gyac, que le duc Jean de Bourgogne a été assassiné, il y a deux heures, sur le pont de Montereau.

Catherine jeta un grand cri, et, s'alTaissant sur elle-même, tomba sur un fauteuil qui était derrière elle.

— Oh ! cela n'est pas, dit-elle avec l'accent du désespoir, cela n'est pas.

— Cela est, reprit froidement de Gyac.

— Qui vous l'a dit?

— Je l'ai vu.

— Vous ?

— J'ai vu ù mes pieds, entendez-vous, madame? j'ai vu le duc se tordre dans l'agonie, perdant son sang par cinq blessures, mourant sans prêtre et sans espoir. J'ai vu que sa bouche ;illait exhaler son dernier soupir, et je me suis penché sur lui pour le sentir passer.

— Oh ! vous ne l'avez pas défendu ! vous ne vous êtes pas jeté au devant du coup I vous n'avez pas sauvé !...

— Votre amant! n'est-ce pas, madame? interrompit de Gyac d'une voix terrible, et regardant Catherine en face.

Elle jeta un cri ; et, ne pouvant supporter le regard dévorant (pie son mari fixait sur elle, elle cacha sa tète entre ses deux mains.

— Mais vous ne devinez donc rien ? conlinua de Gyac en se levant à son tour. Est-ce stupidiié ou eflrorlerie, madame?.. Vous ne devinez donc pas que celle lettre que vous lui avez écrite, que vous avez cachetée de ce cachet que vous pjrtez au doigt, là (il lui arracha la main de devant les yeux), cette lettre dans laquelle vous lui donniez un rendezvous adultère, c'est moi qui l'ai revue ; que je l'ai suivi ; qu." cette nuit (il jeta les yeux sur sa main droile), nuit de délices pour vous, nuit d'enfer pour moi, me coûte mon âme? Vous ne devinez (las que, lorsqu'il entra au château de Creil, j'y entrai avant lui; que liirsipie \ous passâtes enlacés aux bras l'un de l'autre dans cette sombre galerie, je vous voyais, j'étais l.*!, je vous tou<liais presque? Oh! oh! vous ne devinez donc rienP il faut donc tout vous dire?...

Catherine épouvantée tomba sur ses mains e( ses genoux, en criant ; Grâcel grâce!...

— Et diies maiiiienant, continua de Gyac en croisant ses bras sur sa poitrine et en secouant la tète, vous dissimuliez votre honte et moi ma vengeance ; mais quel est de nous deux le iiiaitre en dissimuialiiin'... Ah! ce duc, ce grand vassal orgueilleux, ce prime sou>erain que les serfs de ses vastes domaines appelaient en trois langues duc de liourgogne, comte le l'Iainlre et d'Artois, palatin de Malines et de Salins, dont un mot niellait i iiii|uaiiie mille hommes d'armes lur pied dans ses six provinces , il a cru, ce prince, ce dus ce palalin, qu'il était assez, fort et assez puissant pour me faire aiïi uni, a moi, Pierre de Gyac, simple chevalier! et II l'a fait, 1 insensé! .. Eh bien ! je n'ai rien dit, moi ; je n'ai Doint écrit de lettres souveraines , je n'ai point convoqué nés hommes d'armes, me» vassaux, mes écuyers et mes ptges; non, j'ai enfermé la vengeance dans mon sein et je lui at donné mon cnur ft ronger pul%, (|iunil le jour est venu, j'ai priH mon ennemi par la main rnmme un faible eiijitnl, je l'ai conduit a 'l'annegiiy Diich.'iiel, et j'ai dit Frap|ie, Tanneguy! .. el maiiiien.iiil, — il se mit a rire convuMvemenl, — maintenant cet homme qui tenait sous sa domina- Uoii t\r\ provinces a rou\rirla muilié du ro\aume Je France, c«l homme, Il est couché don^ la boue et dans le sang,

et ne trouvera peut-être pas six pieds de terre pour reposer tranquille pendant l'éternité.

Catherine était à ses pieds, criant merci el se roulant sur le verre brisé, qui lui coupait les mains et les genoux.

— Eh bien ! madame, vous entendez, conlinua de Gyac, malgré son nom, malgré sa puissance, malgré ses hommes d'armes, je me suis vengé de lui ; jugez si je me vengerai de sa complice, qui n'est qu'une femme, qui est seule, que je puis briser d'un souflle, que je puis étouffer entre mes deux mains.

— Oh ! qu'allez-vous faire? s'écria Catherine.

De Gyac la prit par le bras. — Debout, madame, dit-il, et il la dressa devant lui, — debout !...

Catherine jeia les yeux sur elle, sa robe blanche était toute tachée de sang ; à celte vue un éblouissenient passa sur ses yeux, sa voix s'éteignit dans sa gorge, elle étendit les bras et s'évanouit.

De Gyac l'enleva pliée sur son épaule, descendit l'escalier, traversa le jardin, posa son fardeau sur la croupe de Ualff, l'y assujellii a l'aide de son écharpe, et se mit en selle, liant Calherine autour de son corps avec le ceinturon de son epee.

Malgré son double poids, KaltT partit au galop, dès qu'il sentit l'éperon de son maître.

De Gyac dirigea sa course à travers terres : devant lui s'étendaient à l'horizon les vastes plaines de la Champagne, et la neige, (|ui commenv^it à tombera gros flocons, couvrait les champs d'un vaste linceul et leur donnait l'aspect âpre et sauvage des steppes sibériennes ; nulle montagne ne se découpait dans le lointain, des plaines, toujours des plaines ; seulement, d'espace en espace, quelques peupliers blanchis se balançaient au vent, pareils :i des fantômes dans leurs suaires ; nul bruit humain ne troublait ces solitudes désolées ; le cheval, dont les pieds retombaient sur un lapis de neige, redoublait ses élans silencieux, son cavalier luimême retenait sa respiration, tant il semblait qu'au milieu de cette nature glacée, tout dût prendre l'aspect et imiter le silence de la mort!

Après quel(|Ui<s minutes, les flocons de neige qui tombaient sur sa ligure, le mouvement du cheval qui brisait son corps faible et diaphane, le froid saisis.sant de la nuil, rappelèrent Calherine à la vie. En reprenant ses esprits, elle crut être en proie ù l'un de ces songes douloureux ou nous pensons que iiuchpie dragon ailé nous emporte ù travers les airs. Rienlot une vive douleur a la poitrine, une douleur comme serait celle produite par un charbon ardent, lui rappela que tout était réel; la vérité terrible, sanglante, inexorable, se dressa devant elle ; tout ce qui venait de se passer se représenta .'i sa mémoire, les menaces de son mari revinrent ù son esprit, et la situation dans laquelle elle se retrouvait la lit trembler qu'il ne commençât a les inellre à exécution.

' Tout-â-coup une nouvelle douleur plus ardente, plus aigué, I plus incisive, lui lit jeter un cri : il se perdit sans écho, glU- I sant sur cette vaste nappe de neige ; seulement le cheval ef- ' frayé tressaillit et redoubla de \itesse. I — Oh ! monseigneur, je souffre bien, dit Catherine.

De Gyac ne répondit pas.

— Laisse/.-moi docendre , continua-telle , laisse;-niol prendre un pende neige, ma bouche brûle, ma poitrine est

1 en feu.

De Gyac se taisait toujours.

' — Oh ! je vous en supplie, au nom du ciel, par grâce, par

pitié ! re sont des lames de fer rouge ! dc^lMu I f'h •! i •■ "i < I Catherine se tordait dans le lien de cuir qui I . i

cavalier. Elle essayait de se glisser !i Icrre. et , i|.. ij

retenait; elle semblait l.énore liée au faiilonie, K- i.ivalier I elait sileni'ltux ronime \Vilhelm, et ItalIT allait umime le

«4u;val fantastique de Hiiërger.

JÉÂlors Caiherintf sans espoir sur la terre, s'adressa au

Sflgneur.

I — Miséricorde ! mon I>ieu, miséricorde ' dll-elle, rar c'esl I ains\ ipion doit soiilfrlr lorsipie l'on est empoi5onni' I A ce» mots de Gyar éclata de rire Ce rin* étrange, Infer- I nal, riil un écho ; un autre rire lui répondit, éviataiil, fu\an(

SU"' celle plaine l'unèbre. Ralff hennit, sa crinière se dressait de (erreur.

Alors la jeune femme vit bien qu'elle élait perdue, et que c'était son lieure suprême. Elle comprit que rien ne pouvait la relarder, et elle se mit à prier Dieu tout haut, interrompant à chaque instant sa prière par les cris que la douleur lui arrachait.

De Gyac resta muet.

Bientôt il entendit faiblir !a voix de Catherine, il sentit SOI) corps, qu'il avait mille fois couvert de baisers, se tordre dans les convulsions de l'agonie; i! put compter les frissons mortels qui couraient dans ses membres liés aux siens; puis, peu à peu la voix s'éteignit dans un râle rau(|iie et continu ; les convulsions cessèrent et ne furent plus que des fréniissemens presque insensibles; enfin le corps se raidit, la bouche jeta un soupir : c'était le dernier effort de la vie, c'était le dernier adieu de l'unie ; de Gyac était attaché à un cadavre.

Tiois quarts d'heure encore il continua sa route sans prononcer i;ne parole, sans se retourner, sans regarder derrière lui.

Enfin il se trouva sur les bords de la Seine, un peu audessous de l'endroit où l'Aube, en s'y jetant, rend son cours plus profond et plus rapide : il arrêta Ilallf, détacha la boucle du ceinturon qui eiichainait Catherine autour de lui, et le corps, que rien ne soutenait plus que l'échaipe qui le liait à sa selle, tomba cambré et en travers sur la croupe du cheval.

Alors de Gyac descendit. Ralff, écumant, ruisselant de sueur, voulait entrer dans la rivière ; son maître l'arrêta de la main gauche par le mors.

Puis de la droite il prit son poigiiard, chercha sur le cou de Ralff, avec sa pointe affilée et tranchante, l'endroit où battait l'artère : le sang jaillit.

Aussitôt l'animal blessé se cabra, jetant un hennissement plaintif, et, s'arrachant des mains de son mailre, s'élança dans le fleuve, emportant avec lui le cadavre de Catherine De Gyac, debout sur la grève, le regarda lutter contre le courant, qu'il eût facilement traversé sans la blessure qui l'affaiblissait. Arrivé au tiers du fleuve, il commença à dériver, sa respiration devint bruyante ; il essaya de revenir au bord d'où il était parti, sa croupe était déjà disparue, et à peine si l'on apercevait encore à la surface du fleuve la robe blanche de Catherine; bientôt il tourna sur lui-même comme entraîné par un tourbillon, ses jambes de devant battaient l'eau et la faisaient jaillir : enlin le cou s'enfonça lentement, la tête à son tour disparut peu à peu,' une vague la recouvrit; la tête reparut un instant encore, s'enfonça une seconde fois, puis quelques bulles d'air vinrent crever à la surface de l'eau. Ce fut tout, et le fleuve, un instant troublé, reprit, au bout de quelques secondes, son cours silencieux et Iranquille.

— Pauvre Ralff I... dit le sire de Gyac avec un soupir.

Le lendemain de la mort du duc de Bourgogne, les gens d'armes qu'il avait placi's la veille au cliAteau de Monlereau rendirent cette forteresse au dauphin sous la condition de vie et biens saufs ; leurs capitaines étaient les chevaliers de Jouvelle et de Montagu.

Le même jour, le dauphin tint un grand conseil dans lequel il fut écrit plusieurs lettres aux villes de Paris, Chinions, Reims et autres; il y rendait compte de sa conduite afin qu'on ne l'accusAt pas d'avoir rompu la paix jurée et ■d avoir manqué à sa parole royale. Puis, ces choses faites, il se relira à Bourges avec ses prisonniers , laissant pour

capitaine de la ville Guitry

de Montereau messire Pierre de

Lorsque l'événement que nous avons raconté fut connu i Paris, il y produisit une triste e4 profonde sensation Le jeune comte de Saint-Pol, lieutenant du roi en cette ville, convoqua aussitôt le chancelier de France, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands, tous les conseillers et officiers du roi , et avec eux une foule de nobles et de bourgeois. Alors il leur annonça la mort sanglante du duc Jean de Bourgogne, leur fit jurer sur les Évangiles et les reliques de ne faire aucun traité avec les séditieux et meurtriers, et de dénoncer et accuser devant la justice tous ceux qui porteraient faveur aux partisans du dauphin.

Ce fut à Gand que Philippe de Charolais, seul héritier mâle du duc de Bourgogne, apprit l'assassinat de Montereau. Il alla se jeter tout pleurant dans les bras de sa femme.

— Michelle, Michelie, lui dit-il, voire frère le dauphin a fait assassiner mon père.

La pauvrg princesse fut bien triste et bien troublée à celte nouvelle, car elle craignait que cet événement n'influât sur l'amour que lui portail son mari.

Lorsque le désespoir du comte de Charolais fut un peu calmé, il revêtit solennellement le titre de duc de Bourgogne, tint conseil sur ce ([u'il y avait ù faire avec les bonnes gens de Gand, de Bruges et d'Y|)res, prit possession du comté de Flandre-, puis incontinent se rendit k Malines, où il eut une conférence avec le duc de Brabant, son cousin, Jean de Bavière, son oncle, et la comtesse de Ilainault, sa .ante; tous trois furent d'avis qu'il fallait à l'instant même contracter alliance avec le roi Henri d'Angleterre. En consé quencel'évêque d'Arras, messire Alhis de Brimeux, et messire Roland de Ileclekerk, furent envoyés à Rouen, où ils reçurent un bel accueil du roi anglais, qui vit dans l'alliance proposée par le nouveau duc un moyen de renouer avec madame Catherine de France, dont il avait gardé un vif souvenir, un mariage auquel, d'un autre coté, se rattachaient pour lui des calculs de la plus haute politique.

Le roi d'Angleterre répondit donc que dans le plus bref délai il enverrait au duc Philippe des ambassadeurs chargés de lui présenter un traité. Il s'empressa d'en rédiger les conditions; et vers l'époque de la Saint-André, l'évéque de Rochester et les comtes de Warvvick et de Kent se rendirent, au nom du roi Henri, dans la ville d'Arras, où le duc leur fil la plus magnifique réception.

Voici ce que proposait le roi d'Angleterre, et les articles pour la ratification desquels le duc de Bourgogne devait employer son influence près du roi Charles et de ses conseillers ; on verra combien ses prétentions avaient augmenté depuis que l'apathie incroyable du duc Jean avait laissé tomber entre ses mains les villes de Rouen et de Pontoise, ces deux portes de Paris, par la possession desquelles le roi ennemi portait d'avance a sa ceinture les clefs de la capitale.

1" Le roi d'Angleterre offre d'épouser madame C^berine sans imposer aucune charge au royaume;

2" De laisser au roi Charles la jouissance de la couronne H les revmus du royaume pendant sa vie ;

5° Après la mort du roi Charles, la couronne de Franc» sera dévolue à jamais au roi Henri et à ses héritiers.

i" A cause de la maladie du roi, qui l'empêche de iiaquer au gouvernement, le roi d'Angleterre prendra le titre et fauiorité de régent. ^

5° Les princes, les grands, les communes, les bourgeois prêteront semient au roi d'Angleterre comme régent, et s'engageront à le reconnaître pour souverain à la mort du roi Charles.

Le duc Philippe s'engagea h faire souscrire le roi de France ù ce traité, à la condition qu'à son tour le roi d'An, gleterre s'engagerait à reconnaître et ù obsener les articles suivans :

^'' Un des frères du roi Benri épousera une des tenir* <kt duc;

2° Le roi et le duc s'aimeront et s'assisteront comme ftèrm ;

y Ils poursuivront ensemble h punition du dauphin «i dm autres meurtriers du duc Jean ;

■'," Si le dauphin ou quelqu'aulre desdil* mmrtmrs éÊsU fait prisonnier, il ne j)ourrii être racheté tms ki du due;

OKBTIl. «.'WP. — T. T.

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OEUVRES COMPLÈTES DAIEXAISDRE DUMAS

Sp Ltroi f Angleterre assignera au duc et à madame Miehelle sa femme des termes four 2U,000 livres de rente, dont hommage lui sera fait.

On voit que dans ce double Irailc qui disposait de la France et qui dépouillait le roi, on n'avait oublié que deux choses que probablement on regarda comme Inutiles : c'était le consentement du roi et la ralilicalioii de la France.

N'importe, voici à quelles condiiions, sous prétexte de venger la mort du duc Jean, la France fut vendue le 21 décembre Ul9 par le duc Philippe de Bourgogne au roi Henri d'Angleterre; le père Tavail trahie, le lils la livra.

Cependant, et tandis qu'on lui accordait la royauté comme une pension viagère, le vieux roi était à Troyes avec madame Isabel, qu'il reprenait en amour chaque fois que lui revenait la raison, et en haine chaque fois que lui reprenait la folie. La nouvelle de l'assassinat du duc Jean, la pan que les ennemis du dauphin accusèrent d'abord ce jeune prince d'y avoir prise, produisirent sur le faible vieillard une impression telle qu'il retomba dans la démence la plus complète- Quoique, depuis ce moment jusqu';"» celui de sa mort, beaucoup de mandemens imporlans soient signés de lui, et entre autres, le traité connu sous le nom de traité de Troyes, il est évident qu'il ne reprit jamais sa raison, et que la responsabilité de ces actes, de plus en plus préjudiciables aux intérêts de la France, doit peser sur la mémoire du duc Philippe et de la reine Isabel ; car, ù compter de ce jour, la vie du roi Charles VI fut une agonie et non pas un règiw.

Le 21 mars 142o, le duc de Bourgogne entra dans la ville de Troyes, aux grandes acclamations des bourgeois et du peuple, et prêta foi et hommage au roi comme succédant au duc son père, dans la propriété du duché de Bourgogne, du comté de Flandre, du comté d'Artois et autres seigneuries; mais le duc, avant que lu France fût cédée à l'Angleterre, voulut pour sa part, sans doute en qualité de prince de la fleur-dc-lis, en enlever quelques splendides lambeaux. Lille, Douai et Orchies avaient été engagées îi la maison de Bourgogne; on til renoni-er le roi Charles à son droit de rachat ; la dot de madame Michelle n'était point encore payée, le duc consentit à recevoir en échange les villes de Roye, de Montdidier et de Péronne, de Péronne l'imprenable, qui, au milieu de tous les assauLs de guerre étrani;ère et de guerre civile, conserva son nom de l'ucelle^ comme certaines montagnes des Alpes qu'on ne peut gravir prennent le nom de Vierges.

Ainsi l'Anglais el le Bourguignon, pour mieux violer la France, commençaient par lui arracher sa ceinlure de places fortes. Le dauphin seul défendait sa mère.

Quand le duc l'hilippe eut bien choisi parmi nos villes celles qui étaient le mieux <1 sa convenance ; quand il les eut échelonnées sur une ligne si droite, que Monldidier, située a vingt-cinq lieui's seulemeni de Paris, semblait pénéirerau cœur de la France comme la pointe d'une êpée dont la poignée était à Gand, alors, llilele comme un complice. Il s'occupa (les promesses faites au mi lli'url, el, il faut l'avouer, il les remplit exacienient. I.e roi «unsiniil au mariage de sa nile Catherine avec Henri de l.ancasire ; le roi ralilia l'ex clusion du dauphin son lils el lierllli-r, le roi annula In sag ' conslllulion Jadis faite par ses prédécesseurs, qui iléfendaii

«I succession par 1rs femmes, si bien que le 4 3 avril KiH) le uc l'hili|ipe écrivit au roi d'Angleterre que tout était flni, et qu'il piiiiNajl venir.

F.n clTi-i, le roi anglais arriva le SO mal suivant, accompagné de s«<i diix frcrc!,, le» duc. de ('•loreslerel de Clarenre, e»r.<irl«descoinles de Muiiiinglun, de Warwick et de Kent, et suivi de seiie cenis liomnie^ darini-*. I.e due de Bourgogne al!a au devaiil de Im <! le rain:-na |iis(|u'au ln^is qui lui avait eié prépare dan* la vil' , oinirae le devait le fiiuir vassal A l'égard de son souverain .'i venir. Anssliùi après ton arrivée, le mi alla vuir la reiiiuei madame Caihcrine ; il retrouva celle-ci plu» grarieuse et \\\\\% belle que jaiiai», et peuièirf iir s-ivaii II pa» liil-ménic iaqurlh' il elail le plus prr - (le la llaiiciT ou di' la France.

■ ' deux rois sitiiiénnl le lameux traité de

Tro)i s ; l 'cuii la lioiilc et la perle du rovaunn-, cl de et

moment chacun put croire que l'ange de la patrie était remonté au ciel. Le dauphin seul ne désespéra jamais; la main sur le cœur de la France, il en comptait les baltemens, et devinait qu'elle pouvait encore vivre.

Le 2 juin, on célébra le mariage de Henri d'Angleterre et de Catherine de France ; c'était la seconde fleur qu'on détachait de la tige royale des lis pour orner la couronne de la Grande-Bretagne. Deux fois le présent fui fatal à ceux qui le reçurent; deux fois la mort entra dans le lit des rois d'Angleterre à la suite des embrassemens des filles de France ; Richard ne survécut que trois ans ù son mariage ; Henri devait mourir au bout de dix-huit mois.

De ce jour, il y eut deux régens de Fiance, deux héritiers de la couronne ; le dauphin était maître du midi , le roi d'Angleterre possédait le nord : alors commença ce grand duel dont le prix était un royaume

L'avantage des premiers coups fut au roi d'Angleterre ; après un siège de quelques jours. Sens se rendit, Villeneuvcle-Roi fut emporté d'assaut, et Montereau pris à l'échelade.

Là le duc de Bourgogne devait une expiation au meurtre de son père ; et ce fut son premier soin en entrant dans la ville. Des femmes lui indi(|uèrent la tombe du duc Jean ; un drap d'église fut élendu sur la pierre sépulcrale, un cierge fut allumé fi chai|ue bout, tout une nuit les prêtres chantèrent l'office des morts, et le lendemain au matin la pierre fut levée, el l'on creusa la tombe. On y retrouva le corps du duc couvert encore de son pourpoint el de son heaume; seulement la main gauche s'était lout-à-fait détachée, et sa tête, fendue par Tanneguy Duchfttel, montrait béante la blessure par laquelle les Anglais entraient dans le royaume de France.

Le cadavre fut mis en un cercueil de plomb, plein de sel, et depuis exposé eu Bourgogne dans un couvent de Chartreux, situé hors de la ville de Dijon ; le corps du b.'itard de Croy, qui avait été tue à l'attaque de la ville, fut descendu et enterré dans la fosse même d'où l'on venait de tirer celui du duc

Ces soins remplis, les Bourguignons et les Anglais allèrent assiéger MeUiii ; mais celle ville connnença à leur opposer une rude résistance, l-.lle était pleine de brave sang franç^iis Le sire de Barbasan en était le principal capitaine : il y avait sous ses ordres le seigneur de Préaux, messirc Pierre de Bourbon, et un nommé Bourgeois, qui lit merveille pendant tout le siège. Le roi d'Angleterre et le duc, voyant ces préparatifs de défense, cernèrent la ville : le premier alla avec ses deux frères el le duc de Bavière, établir ses logis du cdié du Gàtinais ; le second, accompagné du comte de lluntinglon et de plusieurs autres capitaines anglais, dressa ses lentes du côté de la Brie ; on jeta sur la Seine un pont de bateaux, pour établir les communirailnns d'une armée à l'autre; M le duc .' ' .;iie el le roi, alin

de n'être point silrpiis par les .i firent clore cha-

cun leurs enceintes de bons fosses < i de pieux, ménageant seulement des entrées cl des sorties <|ul étaient fermées par de fortes barrières. Pendant ce temps le roi de France et les deux reines quittèrent Troves et vinrent tenir leur étal en la ville «le Corlieil. Ce ^iége dura ainsi (|ua- Ire mois et demi sans grands avantages de la part des assiégeans. •

Cependant le duc de Bourgogne s'était emparé d'un 1res ' fort boulevarl que les assiégés avaient élevé en avant de I leurs fo.ssés, el du haut duquel leurs canons cl leurs bombardes fai<>nienl beaucoup de mal aux assiegeans . alors le roi

d'Angleterre fil de son cote |ierc4'r une mine. I r».

chait déjà du ninr, lors(|ui' Jnvénal de» l rsiiis. cal au iiarlerneni, crut entendre quelque bruit >■■ crji.. il appela de» ouvrier», et leur ordonna île faire une ooi'tri'mine l,iil-iii , : ■ I ' ' '. w,

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ISABEL DE n\VIERE.

combattre dans une mine! il faut dos bâtons plus courts que celui-là pour en venir main à main.

Aloi"a il (ira son épée ei coupa le manclie de la hache à , une longueur convenable ; puis, lorsqu'il eut fini, comme il tenait sou épée nue :

— Mets-toi à genoux, dit-il à Juvénal. Celui-ci obéit; alors il lui donna l'accolade. El maintenant, dit-il en le relevant, fais en bon et loyal chevalier.

Après deux heures de travail, les ouvriers anglais et français n'étaient plus éloignés l'un de l'autre que de l'épaisseur (l'un mur ordinaire : en un instant cet intervalle fut effondré; de chaque côté les ouvriers se retirèrent; elles hommes d'armes commencèrent à se charger rudement dans cet étroit et sombre passage où l'on pouvait à peine marcher quatre de front ; c'est alors ([ue Juvénal reconnut la vérité de ce que lui avait dit Barbasan : sa hache à manche raccourci faisait merveille ; les Anglais prirent la fuite, le nouveau chevalier gagna ses éperons.

Une heure après, les Anglais revinrent en force, poussant devant eux une barrière qu'ils établirent au milieu de la mine pour en interdire le passage aux Dauphinois ; au milieu de ce travail il arriva un renfort à ceux de la ville, et de grands poussis de lances se lireiil toute la nuit. Celle nouvelle manière de combattre otlrait cette singularité que l'on pouvait se blesser, se tuer même, mais non pas se prendre, chaque assaillant combattant d'un côté de la barrière.

Le lendemain, un héraut d'armes anglais, précédé d'un clairon, se présenta devant les murs de la ville. 11 apportait Hn défi de la part d'un chevalier anglais qui voulait rester inconnu : il ollraità tout Dauphinois, chevalier et noble de maison, une passe à cheval, dans laquelle chaque adversaire briserait deux lances ; puis, si ni l'un ni l'autre n'éiait blessé, un combat à pied, à la hache ou à l'épée, le chevalier anglais choisissant pour lieu du combat le passage souterrain, et laissant au chevalier dauphinois qui l'accepterait, le choix du jour et du lieu.

Lorsque le héraut eut fait ce défi, il alla clouer il la porte de la ville qui se trouvait la plus proche de lui le gant de son maître, comme gage de combat et signe de défi.

Le seigneur de Barbasan, qui était accouru sur la muraille avec une grande multitude de peuple, jeta alors son gani du liaui du rempart en preuve qu'il prenait pour son compte le défi du chevalier inconnu ; puis il ordonna à un écuyer d'al 1er détacher celui que le héraut avait cloué à la porte. L'écuyer lui obéit.

Beaucoup de gens trouvèrent que ce n'était pas le fait d'un capitaine de |)lace de s'exposer ainsi dans un combat singulier , mais Barbasan les laissa dire, et se prépara au combat pour le lendemain.

rendant la nuit on ap'lanit le passage pour que rien ne fit obstacle aux chevaux ; des espèces de niches furent creusées dos deux côtés de la barrièie pour y placer les trompettes; des lorcli«e furent clouées aux parois pour éclairer le combat.

le lendemain, à huit heures du matin, les adversaires se présenlèreiii :> chaque extrémité, ayant chacun un clairon à leur suite. !,c .'.aiion anglais sonna le prcuiier, l'aulre lui répondit: puis, îorsciu'il eut fini, les quatre trompettes qu' éiaient près de la barrière sonnèrent à leur tour.

A peine le dernier son eut-il expiré sous la voûte, (jue les deux chevaliers s'y enfoncèrent, la lance en arrêt.

Ils sévirent venir de loin comme deux ombres marchant l'une contre l'autre dans un passage de l'cufer: seulement le lourd galop rie leurs coursiers armés comme eux prouvait, en Taisant tremlilor lout le passage qu'ils emplissaient de biuil, ([u'Iuinimes et chevaux n'avaient rien de fantastique.

Comme les deux conibaltans n'avaient pas pu calculer la distance, ou prenant lecliamp qui leur était lu-iessaire, le sire de Barbasan, soit qu'il eiU un cheval plus vile, soit qi.e la distance l'i'ii moins grande, arriva à la barrière le premier. 11 comprit all^silM le désavaniage de sa position, car il allait recevoir immobile le coup do sim adversaire augr, i -, ;é • ■ touio la fiMio de l'élan de son cheval ; le chcvalitr arrivant comme la foudie. Barbasan n'eut que ii

décrocher sa lance de l'arrêt où il l'avait mise, de l'appuyr contre sa large, ainsi que contre une muraille de fer, ei'de s'adermir sur sa selle et ses étriers : celt^ manœuvre faisait passer l'avantage de son côté; son adversaire, à son tou! recevait le choc au lieu de le donner. En effet, il se jeta à pleine poitrine contre la lance de Barbasan, qui se brisa comme du verre; la lance du chevalier inconnu appuyée sur l'arrêt se trouva dès lors trop courte, et ne toucha pas même son but, tandis que le chevalier anglais, presque renversé du choc, alla loucher de sa tête la croupe de son cheval, qui recula de trois pas, pliant sur les jarrets de derrière ; lorsque rincoijnu se releva, il trouva planté au milieu de sa poitrine le fer de la lance de son ennemi, qui avait traversé sa cuirasse et ne s'était arrêté qu'en rencontrant une cotte de maille qu'il portail heureusement par dessous. Q)uaiii àBvbasan il n'avait pas plus bougé qu'une statue d'airain sur un piédestal de marbre.

Les deux chevaliers tournèrent bride et regagnèrent l'entrée du souterrain : Barbasan prit une nouvelle lance; la tronipetle sonna une seconde fois.

Celles des barrières lui répondirent, et les deux chevaliers s'enfoncèrent de nouveau sous la voiite, suivis celle fois de nombre de Français cl d'Anglais; car celle passe étant la dernière, et le combat devant être, comme nous l'avons dil, .'continué à pied et à la hache, permettait aux spectateurs de pénétrer dans le passage souterrain.

Les distances avaient été si bien calculées à cette nouvelle passe, que les deux conibaltans se rencontrèrent justement à moitié chemin. Cotte fois la lance du chevalier inconnu avait frappé le côté gauche de la cuirasse de Barba.san, et, glissant sur sa surface polie, elle avait été lever comme une écaille l'arliculalion de fer de l'épaulière et avait pénéiré dans l'éjtaule de la longueur d'un pouce ; quant à celle de Barbasan, elle avait si rudement atteint l'écu de son adversaire, que la violence du choc brisa la sangle de son cheval, et que le chevalier, trop solide pour vider les arçons, alla rouler ù dix pas, emporté avec la haute selle dans laquelle il était emboité : le cheval resta debout débarrassé de son cavalier.

Barbasan avait mis pied à terre; le chevalier inconnu s'é^ tait relevé aussitôt : tous deux arrachèrent une hache d'armes des mains d'un écuyer, et le combat recommenç.a avec l)lus d'acharneuienl qu'auparavant ; cependant chacun d'eux mettait dans l'attaque et la défense une prudence qui annonçaitcl'opinion qu'il avait conçue de son adversaire. leurs haches pesantes tournoyant dans leurs mains avec la ra|>idilé de l'éclair, retombaient sur l'écu faisant jaillir des milliers d'étincelles. Ces hommes, se penchant lour à lonr en arrière pour prendre plus de volée, semblaient des bûcherons à l'a'uvre : cha(|ue coup aurait abattu un chêne, cl cependant ils en avaient reçu vingt chacun et restaient toujours deboul.

Enfin Barbasan, fatigué de cette lutte de g»»anl, et voulant la finir d'un co;q>, jeta sou écu qui rempécliail de se ser\ir de son bras gauche, et appuya son pied sur une lra\i'i>o de la barrière ; la hache tourna dans ses deux mains en siill.Mit comme une fronde, et, passanl ii côté de l'ecu de sou adversaire, vint s'abattre avec un bruil épouvanlabic sur le casque du chevalier inconnu.

Hourousemcut, un mouvemenl machinal et inslinclif de celui-ci lui lit incliner la tôle à gauche; ce mouvement dérang>-a l'aplonib du <oup. le tranchant de la li.i.'iie glissa sur l'orbe arrondi du casque, mais leiuoulranl l'atiache droite do la visière, il la brisa comme du verre : mainlenuo alors d'un seul ccMé, la visière s'ouvrit, et Barbasan, stupéfait, recoiiiuit dans le cheviilicr inconnu qu'il venait de couilaiirf Henri de Laucasire, roi d'.Vnglelejre.

Alors Barbasan fil respcciuousemenl deux pas on arrière, laissa toiulier sa hache d'argent, détacha son casque et s'avoua vaincu.

Le roi Henri comprit toute la courtoisie de «•• aveu, I) ôla son gautclol, tendit la main au vieux clie\alipr.

— Dés ce mouieni, lui dit-il , nous soninus tn'^res d'armes ;iouvenot-vous-en dans l'occasion, sire do Barbasan, car iiM.i- ),iii j(> ri' l'onlili i-'ii i^,; *

OEUVRES COMPLETES D'ALEXANDRE DUMAS

Rarbasan accepta cette honorable fraternité, qui, trois mois plus tard, lui sauva la vie.

Les deux adversaires avaient besoin de repos; ils revinrent l'un au camp et l'autre à la ville. Plusieurs chevaliers et écuyers continuèrent cette singulière joute, qui dura près de huit jours.

Quelques jours après, comme les assiégeans tenaient toujours, le roi d'Angleterre fit venir à son camp le roi de France et les deux reines; il logea <^s dernières dans une maison qu'il avait fait bitir hors de la portée du canon, et devant laquelle, soir et matin, il faisait assembler les clairons et autres insirumens : jamais le roi d'Anglrterre n'avait mené si grand état que devant ce siège.

Mais la présence du roi Charles ne décida pas les assiégés à se rendre : ils répondirent que si le roi voulait entrer dans sa bonne ville, il fa.lait qu'il y entrât seul, et qu'alors il y serait le bien r<^çu, mais qu'ils ne consentiraient jamais il ouvrir leurs portes aux ennemis du royaume. Du reste, chacun dans l'armée du duc de Bourgogne murmurait de l'abandon où le roi Henri laissait son beau-père, et de l'exiguité à laquelle était réduite sa maison. la prise d'autres forieresses et châteaux, tels que la Bastille, le Louvre, la maison de Nesle et le bois de Vincennes, qui furent livrés aux Anglais, vint consoler le roi Henri de la longueur de ce siège. 11 envoya à la Bastille son frère le duc de Clarence avec le titre de gouverneur de Paris.

Cependant li's assiégés manquaient de vivres depuis longtemps ; ils n'avaient plus de pain et avaient mange les chevaux, les chats et les chiens; ils écrivirent au dauphin pour lui exposer leur détresse et lui demander secours. Ils étaient dans l'attente de sa réponse, lorsqu'ils virent un matin paraître à l'horizon une troupe considérable qui marchait vers la ville : ils crurent que c'était un renfort qui leur arrivait; ils montèrent sur les remparts; et, tandis que les cloches de la ville s'ébranlaient en signe d'allégresse, ils se mirent à crier aux assiégeans de seller leurs chevaux au plus vite parce qu'ils ne larderaient pas à être délogés. Mais ils s'aperçurent bientôt de leur erreur : c'était une troupe de Bourguignons que le seigneur de Luxembourg, capitaine de la Picardie, amenait de Péronne en aide aux assiégeans. Les assiégés descendirent alors des remparts la tète basse, firent taire leurs cloches insensées; et, comme le lendemain, ils reçurent une lettre du dauphin qui leur annonçait (|u'il était trop faible pour les secourir, et les autorisait :i traiter arix meilleures condition? possibles ;"i la première sommation qne leur ferait le roi d'Angleterre, ils entamèrent des négociations, et la garnison épuisée se rendit prisonnière à la sim- •ple condition de vie sauve. Étaient exceptés de ce bénéfice les meurtriers du duc de Bourgogne, ou ceux (pii, étant présens t\ l'assassinat, ne l'avaient pas empêché, et tous les chevaliers an;:lais et écossais qui se trouvèrent dans la ville : en Conséquence , messire l'ierre de Bourbon , Arnault de Guilhem sire île Barbasan, et six ou sept cents nobles hommes d'armes furent conduits .'i Paris et emprisonnés au Loutre, au Chfilelet et .1 la Bastille.

Le lendemain, deux moines de Joy en Brie et un chevalier nommé Bertrand deChaumont, qui, a la bataille d'Azincourt, s'était rendu Anglais, de Français qu'il était, et depuis lors ^lait passé des Anglais aux Français, furent décapités sur la place publique de Meliin; puis, laissant (jarnisou anglaise dans la ville, le roi Henri, le roi Charles el le duc de Bourgogne partiront pour l'aris, où ils devaient faire leur entrée.

Les bourgeois les allendaient avec impatience ; une réception magnlllipie leur avuit été préparée; toutes les maisons éiaieiii pa\olsées sur leur passatte. Les deux rois, .1 cheval, marchaient les premiers, le roi de France tenant In droite ; après eux venaii'Ut les durs de Clarence et de Bedfort, frère» du roi d'Angleterre, et de l'aulri' («Mé de la rue. ,'i gaucho cheN.iiirhait le duc de BourgoKne tout vêtu de noir, el avec lui tous les chevaliers el écuyers de son liftlel.

Arrivés .1 la moitié de la grande rue .Saint Antoine, Ils rcnrnntrèrenl tout le «lergé de Paris qui venait a pied au devant d'eui, leur apportant de sainte» reliques i baiser Le roi de France les pnil)rai«a le premier, puis le roi d'Angl*.

terre. Le clergé les conduisit ensuite en chantant à Noire Dame, où ils firent leur prière devant le maître-autel, après 'quoi ils remontèrent à cheval, se rendant chacun à leur le gis, le roi de France à l'iiùtel Saint-Paul, le duc de Bourgogne en son hôtel d'Artois, et le roi d'Angleterre au château du Louvre. Le lendemain les deux reines firent leur entré* à leur tour.

A peine cette nouvelle cour fut-elle installée, que le due de Bourgogne s'occupa d'obtenir vengeance de la mort de -on père. A cet effet, le roi tint un lit de justice en la salle basse de l'hôtel Saint-Paul. Sur le même banc que le roi de France était assis le roi d'Angleterre, et près des deux rois, maître Jean Leclerc, chancelier de France, Philippe deMorvilliers, premier président du parlement, et plusieurs autres nobles hommes du conseil du roi Charles. De l'autre côté et vers le milieu de la salle, étaient sur un autre banc le duc de Bourgogne, et avec lui, pour l'accompagner, les ducs de Clarence et de Bedfort, les évéques de Therouanne, de Tournay, de Beauvais et d'Amiens, messire .lean de Luxembourg, et plusieurs autres écuyers et chevaliers de son conseil.

Alors messire Nicolas Rolin, avocat pour le duc de Bourgogne et pour la duchesse sa mère, se leva et demanda aux deux rois la permission de parler. Lorsqu'il l'eut obtenue, il raconta l'homicide commis sur le duc Jean : il accusa de ce meurtre le dauphin Charles, le vicomte de Narbonne, le sire de Barbasan, Tanneguy Duchitel, Guillaume Bouteillier, .Tean Louvet, président de Provence, messire Robert de Loire et Olivier Layel; ses conclusions furent pour réclamer la punition des coupables. Il demandait qu'ils fussent mis en des tombereaux et menés par tous les carrefours de Paris, pendant trois jours, têie nue, tenant en main un, cierge ardent, el confessant ;'i haute voix qu'ils avaient mauvaisement, faussement, daninablement et par envie, assassiné le duc de Bourgogne ; qu'ensuite ils fussent menés au lieu où l'homicide avait été commis, c'est-.'i-dire à Montereau, el que là ils dissent et répétassent les mêmes paroles d'expiation ; qu'en outre, sur le pont et à l'endroit même où le duc avait rendu e dernier soupir, il fût édifié une église et ordonné douze chanoines, six chapelains et six clercs, dont le seul soin serait de prier pour l'âme du trépassé. Cette église devait encore être pourvue, aux frais des coupables, d'ornemens sacrés, de tables, de calices, de livres, de nappes, et enfin de toutes choses nécessaires ; de plus, sur les biens des condamnés, il réclamait pour les chanoines une fondation de rente de 200 livres parisis, de 100 livres pour les chapelains et de cinquante pour les clercs; que la cause pour laquelle cette église serait bâtie fût inscrite au-dessus du portail, en lettres creuses, aliu de perpétuer la mémoire de cette expialion, et que pareilles églises seraient élevi es, A la même intcnlion, à Paris, .'i Rome, à Gand, â Dijon, .1 .^aint-Jacques de Compnstello et â Jérusalem, à l'endroit même où notre Seigneur sulut la mort.

Cette proposition fut appuyée par Pierre de Marigny, avocat du roi en parlement, et approuvée par maître Jean l'Archer, docteur en théologie, nommé par le recteur de l'Université de Paris.

Après ces propositions, le chancelier de France répondit pour le roi, qui avait écouté avec indiflTérence toute cette plaidoirie, ipie. par la grâce de Dieu et avec l'aide et avis de son frère et fils Henri, mi d'Angleterre, régent de France et héritier de la couronne, l'arciMiiplissement par justice des fhoses dites el pr^ i ':iit lieu, ainsi que le rët'lamait

le duc Philippe de I

Après ces mots le lit île justice fut levé, el le» deux rois et le duc retournèrent chacun en leur hôtel.

Treize ans au|>arav.int, la même salle retentissait de» mê mes paroles d'aciusalion , seulement relie fois, c'était le duc de Bourgogne qui éiail l'asMssin , et \'alenllne de Milan l'accusatrice. Klle demandait justice, el Justice lui fut promue alors comme elle venait de l'être au duc ; el le vent aussi, .1 cette première lois, emporta la promesse royale comme II devait le faire .'i la «.ii otulr.

Cependant, en vertu de-, lellres rendues par le roi, le parlement commença le .1 janvier MSI la procédure conlreChar

rSABEL DÉ ifiiA.Vï*R«.

les de Valois duc de Touraine, dauphin de France. Il fut ajourné à trois jours sous peine de l)annissenienl à son de I trompe et sur la Table de Marbre ; et, comme il ne se rendit pas à cet appel, il fut banni du royaume et déclaré indigne de succéder à toutes seigneuries venues et à venir.

Le dauphin apprit cette nouvelle à Bourges en Berry; il en appela à la poinle de son épée, et jura qu'il porterait son appel et son défi à Paris, en Angleterre et en Bourgogne.

Il «st vrai que, malgré ce jugement, il existait pour lui une grande sympathie dans le cœur des vrais Français ; elle était encore augmentée par l'état de démence de son père : on savait que ce n'était pas le cœur du vieux roi qui bannissait son enfant bien-aimé ; tous ces actes faits au nom d'un insensé ne paraissaient pas valables à beaucoup de gens. Le luxe que déployait le roi d'Angleterre au Louvre, opposé à la misère qui entourait le roi de France îi l'iiôtel Saint Paul, faisait murmurer tout ce qu'il y avait de gens de bien dans la capitale : cet abandon était poussé au point que, le jour de Noël 4420, tandis que les deux reines, le duc Philippe, les chevaliers de France et de Bourgogne faisaient, dans les salons splendidement éclairés du Louvre, leur cour au roi d'Angleterre, le roi de France n'avait autour de lui, dans les salles obscures et humides de l'hôtel Saint-Paul, que quelques anciens serviteurs et quelques bons bourgeois qui lui gardaient vieille et lidèle afl'eclion.

Une circonstance imprévue vint, vers ce temps, jeter quelque froideur dans les relations du roi Henri et du duc Philippe. Parmi les prisonniers faits à Moluii se trouvait, comme nous l'avons dit, le sire de Barbasan : ce chevalier était accusé d'avoir pris part à l'assassinat de Monlcrcau, et, d'après le traité fait entre le duc Philippe et le roi Henri, tout fauteur ou complice de cet assassinat devait être remis à la volonté du duc de Bourgogne; déjà les articles sur lesquels ce chevalier devait être interrogé étaient dressés par le conseil du duc à Dijon, lorsque le prisonnier invoqua la fraternité d'armes offerte par le roi d'Angleterre après le combat des mines de Melun. Le roi Henri lit honneur a son serment : il déclara que celui qui avait touché sa main royale ne subirait pas un jugement infâme; notre saint père le pape luimême vînt-il demander justice contre lui ! Le duc de Bourgogne garda de ce refus un ressentiment que ne put calmer le supplice du sire de Coësmerel, bâtard de Tanneguy, et de Jean Gault, qui furent écarlelés par arrêt du parlement. Le premier lirait un tel honneur de l'assassinat commis par son père, qu'il avait fait faire un fourreau brodé à la hache à bec de faucon avec laquelle le duc Jean avait été frappé, et qu'il portait suspendu à une riche cliaine l'éperon d'or qu'il avait lui-même arraché de la botte du diic.

Vers la fin du mois, le roi d'Angleterre et le duc de Bourgogne se séparèrent : le roi Henri, pour conduire à Londres madame Catherine et l'y faire sacrer; le duc l'iiilippe, pour faire un voyage dans ses bonnes villes, dans plusieurs desquelles il n'avait point encore été reconnu.

Cette double absence fut nuisible aux affaires du duc et du roi Henri. Les Dauphinois, découragés par la prise de Melun et de Villeneuve-le-Boi , reprirent cœur en voyant les deux chefs ennemis, l'un i^ Londres, l'autre à Bruxelles. Ils rentrèrent dans la ville, suriirirent le château de la Ferté, escaladèrent Saint-Uiquier, et enfin battirent, près de Beaugy, les Anglais d'une si riule manière, ([ue le duc de Clarencc, frère du roi, le seigneur de Hos, nuiréchal d'Angleterre, le comte de Kynie, et la Heur de la chevalerie et de l'é' cuyerie anglaise, tombèrent autour de lui sur le champ de bataille et y restèrent morts : les comtes de Sommerset, de lluntington et du Perche se rendirent lu'isonniers, secourus ou non secourus. Cependant le corps du due de Clarence ne resta point aux mains de ses ennemis ; un dicvalier anglais le mit en travers sur son cheval, et le détendit avec tant de rourage et de bonheur, qu'il put rendre ce dépôt royal au r/,mte de Salisbury, qui le renvoya en Angleterre, où il fut ««terré.

D'un autre ciMé, le duc d'Exeter, capitaine de Paris depuis h mort du duc de Clarence, avait proniptement refroidi l'en-

thousiasme des habitans : son gouvernement était dur » hautain. Sur uc prétexte frivole, il (it arrêter le marécha\ Villiers de l'Ile-Adam, et le peuple ayant voulu tirer le prisonnier des mains des archers qui le conduisaient à la Bastille, il fit tirer sur le peuple : un Anglais, un étranger, un ennemi, osait ce que n'avait jamais osé le duc de Bourgogne !

Le roi Henri apprit à Londres, et le duc Philippe à Gand, les choses que nous venons de dire. Tous deux pensèrent que leur présence était indispensable à Paris : ils partirent en conséquence pour s'y rendre, le roi d' Angleterre, quoiqu'il fût soufi'rant, le duc de Bourgogne, quoiqu'il eût à régler les démêlés du duc Jean de Brabant, son cousin, et dti Jacqueline de Hénault, sa femme.

Les deux alliés avaient bien jugé leurs positions; il était temps qu'ils arrivassent. Le dauphin assiégeait Chartres. Les armées réunies du duc Philippe et du roi Henri marchèrent au secours de cette ville : les Dauphinois étaient en trop petit nombre pour hasarder une bataille ; ils levèrent le siège, et le dauphin se relira à Tours. Le duc de Bourgogne, au lieu de le poursuivre, alla prendre le pont de Saint- Remi-sur-Somme, et mettre le siège devant Saint-Riquier; mais, à son tour, son armée était trop faible, et il perdit inutilement un mois devant la place.

Pendant qu'il faisait te siège, il apprit en son camp devant la ville que le sire de Harcourt, qui s'était reïidu dauphinois , accompagné de Pothon de Xaintrailles, marchait contre lui, espérant le surprendre, avec les garnisons de Compiègne, de Crespy en Valois, et autres villes qui étaient rentrées en l'obéissance du dauphin. Alors le duc partit secrètement et de nuit, passa la Somme et marcha à l'encontre des Dauphinois , dans l'intention d'accepter le combat. Le 31 août, à onze heures du matin, les deux armées se trouvèrent en présence, et, s'arrêtanta trois traits d'arc à peu près l'une de l'autre, formèrent leurs batailles. Dans celle guerre des trois beaux-frères, c'était le premier combat iraportant où le jeune duc, (jui n'avait alors que vingt-quaire ans, faisait ses armes. Avant de l'engager, il voulut être fait chevalier : ce fut le seigneur de Luxembourg qui lui donna l'accolade ; et aussitôt lui-même arma ù son tour le sire Collard de Commines, Jean de Roubex, André de Villain, Jean de Villain et autres. Du côlé des Dauphinois, les principaux chevaliers faits ù celle occasion furent les seigneurs de Gamache, Regnaul de Fontaine, Collinet de Villequier, le marquis de Serre et Jean Royau.

Aussitôt les premières dispositions arrêtées, le duc de Bourgogne ordonna à Philippe de Saveuse de prendre un étendard et cent vingt comballans sous les ordres de messire de Saint-Léger et du bâtard de Roiissy, et de faire un grand détour à travers champs afin de tomber sur les flancs des Dau|)hinois au moment où l'action serait enpagée. Le duc avait donné ù ses capitaines l'ordre de rester immobiles pour masi|iier ce mouvement ; et ce ne fut que lorsqu'il vit fondre sur lui toute la ligne des Dauphinois, qui se précipitait â grande course de chevaux, qu'il cria lui-même : Em avant! et donna aussitôt l'exemple en chargeant ù la lêle de rarmée. Le terrain vide qui séparait les comballans disparut ù l'iiistanl sous les pieds des chevaux, et les deux premières lignes se rencontrèrent avec un grand bruit, heurtant coursier contre coursier, homme contre homme, fer contre fer; beaucoup furent renversés a ce premier choc, tués ou cruellement blessés ; beaucoup brisèrent leurs lance» et mirent aussitôt l'épée ou la hache ;') la main, et le combat homme â homme, corps a corps, commença avec ses ruses d'adresse, ses traits de valeur, ses luttes de géant.

Une singulière circonstance sembla d'abord faire pencher la victoire en faveur des Dauphinois : l'étendard de Bvurgogne avait été, par oubli, laissé entre les mains du valet qui le portait ; celui-ci, qui n'était pas habitué a pareille mélee, prit la fuite au premier choc, et en t\iyant le laissa tomber. Beaucoup de seigneurs, ne voyant plus flotter son enseigne, crurent que le duc était pris; le héraut d'armes de Flandre cria même qu'il était mort, si bien que tous ceux qui virent tomber l'étendard, et qui enlendirent les paroles du héraut.

OEUVRES COMPLETES D'ALEX \NDRE DT^MAS

se débandi^rent à l'instant, et que cinq tcnls lioniiius à peu près, saisis d'une terreur panique, abandoiinèrenl le <-1iamp de bataille où le duc, avec le reste de son armée, faisant des prodiges, voulait,.'» la face des hommes qui l'accompagnaient, gagner ses éperons cl se montrer digne de son père.

De leur côté, les Dauphinois, voyant relte fuite, détachèrent deux cents hommes ;'i peu près, sous les ordres de Jean RoUet et de l'Ierron de Luppel, afin de donner la chasse à leurs ennemis, qui, faisant six lieues sans s'arrêter, sans tourner front, sans se défendre, s'en allèrent passer la Somme à Peccjuigny.

Pendant ce temps, les deux corps les plus considérables des deux armées étaient restés fermes ù leur place, terriblement mêlés et faisant de merveilleuses armes. Le duc, qui avait atta(iué l'un des premiers, fut enferré de deux lances : l'une perça de part en pari sa selle de guerre garnie d'acier; l'autre, traversant son écu, s'y tiouva tellemenl engagée, que le duc abandonna l'écu, ne pouvant pas se débarrasser de la lance. Kn même temps, un puissant homme d'armes dauphinois le prit ;"i bras le corps pour l'enlever de ses arçons. Le duc avait un vigoureux cheval de guerre; il laissa pendre son épée à son poignet, jeta ù son tour les bras autour du cou de son adversaire, et piquant son (.Neval des deux, il arracha son ennemi à ses étriers, comme \ "(uragan arrache un arbre à la terre, et revint le jeter au milieu de ses gens qui le firent prisonnier.

Deux autres hommes faisaient encore merveille : c'était, du coté des Dauphinois, Pothon de .Xaintrailles, qui préludait à la grande épopée du siège d'Orléans ; c'était, du côté des HuurgiiignOMS , le nouveau chevalier, Jean de Villain, dùiii l'histoire nous garde à peine trace après cette bataille. lÀ'lul-ci était un homme colossal, couvert d'une épaisse armure llamande, monté sur un cheval puissant; il lui avait laissé tomber la bride sur le cou, aussitôt sa lance brisée, et, prenant A deux mains une lounle hache d'armes, il était entré dans les rangs dauphinois comme un batteur dans une grange, renversant devant lui hommes et chevaux, et assommant ceux dont il ne pouvait pas fendre l'armure : on eût dit un héros homérique.

De son coté, Xaintrailles avait ouvert devant lui la muraille de fer qui s'était refermée ilerrière lui, mais s'en était peu inquiété ; sa longue et large épée sifflait et flamboyait entre ses mains comme celle de l'ange exterminateur. Jean de Luxembourg, le voyant entrer ainsi dans les rangs bourguignons, avait poussé son cheval au devant de lui, espérant l'arrêter ; mais d'un revers de sa terrible épée, il avait ouvert la visière de son casque et lui avait fendu au-dessons des yeux le visage en travers Le capitaine bourguignon était tombé comme une statue précipitée île son pièileslal ; un homme d'armes nommé Le More, (|ui suivait Xaintrailles, l'iivait fait prisonnier, lfirs(|ne le seigneur Vicfville vint à sfin sec'iurs et essaya de l'arracher i> celui qui l'avait en Rarile. Xaintrailles se retourna contre cet insensé qui voulali lui prendre son rapiif, et, du premier coup de son épée, il lui brisa le hra< droii ('ans sa i ulrassc ; le sire de la Vieftllle tomba près tic celui qu'il espérait '•■iuver, et le More, que deux prisonniers eussent Iriqi cmbarras'-é, acheva le dernier en lui enfonçant une dat;ue sous le porgerain.

fepeiidant le chevalier Jean de \'illain, voyant le désordre que Xaintrailles avait mis dans les premiers ran;;s bout, guignons, essaya de marcher a lui ; mais celte foule dans laqui'lle II s'c-laii jeté, s'était refermée sur lui, elTaçant sa trace, comme la vapue niTace le sillage d'un vaisseau. Cependant comirn en frappant de sa terrible hache. Il se dressait sur ses étriers et rlépassall ainrs de la tète tous ceux qui l'entouraient, Xaintrailles l'aperçut de son coté.

— \ ni<d, r)auphlnnls ! a ninl ! lui cria le rhevalier do VllIaln, frappant ih'vant lui !i coups rednubb's et abalt.tnt ilt chaque coiq) un homme ; car lorsque snn arme ne fendait pa< comme une hache, elle asMinini.ill encore cumnie mie masHue.

Xaintrailles poussa son cheval Ters relui qui le déliall i maK Inr-qull vil IM ranjts tomber devant lui. lor'-qu'll vit les armure brovées. les casques (enrius ^imis lebras i;l,-:i'!-

tesque, alors il avoua, avec la bonne foi du vrai brave, qi^'il avait un instant senti le cœur lui faillir. Il ne voulut pas affronter une mort certaine, et comme en ce moment Philippe de Saveuse, opérant son mouvement, accourait pour prendre les Dauphinois en llaiu', il s'élança au devant de lui. Philippe le vit venir; il mit sa lance en arrêt, et comme Xaintrailles n'avait (|ue son épée, Philip|)e dirigea le fer de sa lance contre le poitrail du cheval de son ennemi; le fer s'y enfonça de toute sa longueur, et le cheval, blessé à mort, se renversa sur Xaintrailles, qui, la cuisse prise sous lui, se rendit prisonnier en disant son nom.

Cette attaque des Bourguignons fut décisive. Les Dauphinois, croyant voir tomber Xaintrailles pour ne plus se relever, lournèrent bride et prirent la fuite; le ducde Bourgogne les poursuivit près de deux lieues mêlé à eux, si bien (pi'on l'aurait pris pour un fuyard aussi, s'il n'avait si rudement frappé sur ceux qui fuyaient.

Les seigneurs de Longueval et Guy d'Erly le suivaient à la longueur d'une lance.

L'honneur de la journée resta aux Bourguignons Ils per dirent trente hommes seulement et eu tuèrent et blessèrent quatre ou cinq cents aux Dauphinois; beaucoup d'autres nobles hommes furent pris avei- .Xaintrailles. Ce combat fut nommé la rencontre de Mons en Vimeu; car, malgré son importance et son résultat, il ne prit point le nom de bataille, attendu qu'il n'y eut point de bannières royales déployées.

Pendant ce temps, le roi d'Angleterre entrait par composition dans la ville de Dreux, et après avoir fait faire tt Lagny-sur-Marne tous les instrumcns de guerre nécessaires k un siège, il vint avec vingt-quatre mille hommes investir la ville de Meaux. Le b.lfard de Vsurus en était le capitaine, et comptait à peu près mille hommes d'armes sous ses ordres.

Ce fut pendant ce siège, qui dura sept mois, que Henri V apprit que la reine sa femme était accouchée d'un fils ; l'enfant qu'elle venait de mettre au jour devait, dix-huit mois après, être proclamé roi de France sous le nom de Ib'iirl Vl.

Meaux faisait la plus belle résistance. Le b.liard de Vaurus, qui s'y était renfermé, était un homme cruel, mais d'une bravoure a toute épreuve, (^'pendant un secours que devait lui amener le seigneur d'Olfemunl lui ayant nKini|ué, la garnison ne put résister plus longtemps: la ville fut importée d'assaut ; on se battit de rue en rue et de maison en maison Les assiégés, chassés d'une partie de la ville, traversèrent la Marne et s'établirent sur l'autre rive ; le roi d'Angleterre les y poursuivit .Iprcinent, ne leur laissant aucune trêve, ne leur accordant aucun repos, que tous ne fussent tués ou pris; les rues étaient jonchées de tronçons de lances et de débris d'armes. »

l'armi les prisonniers se trouva le bftiard de Vanrus, qui avait si vaillamment défendu la ville. Le roi d'Angleterre le ni cDiiduire an pied d'un orme ofi lui-même avait crdiinne nombre d'exéonilons, et que les pa\ 'laiciit l'orme de

Vaurus. L.'i, sans procès, par son i du plus tort,

par son privilège (le vaini|ueur, il urdmiua qu'on lui tranchât la tè|e. qu'on pendit le corps |>ar de>sous les bras, et lui faisant enfoncer son étendard dans le cou, il planta sa tête sur la picpie de l'étendard Be.iuronp de gens de sou ar mée même murmurèrent d'une si grande sévérité, et trouvèrent que celait un rlu\Ument bien indigne pour un au^si brave chevalier.

Vers le même temps, le seigneur de Luxembourg, qui avait été repris par les Itnurguignons dans la déroute de Mons en Vimeu. s'emparait des forteresses du (,)uesnoy et de H#riciuirl : .'i la nouvelle de ces succès, la ville de Crespy en Valois, et les chiteaux de l'Icrrefond et d'OffemonI sa rendirent a leur tour.

Ainsi la victoire se déclarait de tout côté |H)nr le roi Henri, lorsqu'il tomba malade »» clc'iieau de \ incennes.

1^ maladie lit d. • .et le roi d'Angleterre

fut le premier .'I la I i lit appeler prés de 'on

lit le iluc de lledforl, miu oih le, le 4 Htiite de \\ arvi sln> l.rniis de llidierlsaert. Alors II li iir dit (|u'il ^' <

que c'était le plaisir de Dieu i|u'll quillil la vie ri qu ii lai»- M.'il ce monde, puis II ajouta :

tn

— Beau frère Jean, je vous prie, sur toute la loyauté et amour qu'avez pour moi, que soyez toujours loyal à mou fils Henri voire neveu, et vous supplie de ne souffrir, tant que vous vivrez, aucun traité avec notre adversaire Charles de Valois, que le duché de Normandie ne nous demeure frandiement. Si mon heaii-frère.de Bourgogne veut entreprendre la régence du royaume, je vous conseille de la lui rendre, sinon gardez-ia; et a vous, bel oncle, ajouta-l-il en se tournant vers le duc d'Exeter, qui venait d'enirer, je vous laisse seul pour le gouvernement du royaume d'Angleterre, car je sais que vous savez bien gouverner. Quelque chose quil advienne, ne revenez plus en France, soyez le gouverneur de mon lils, et à cause de l'amour que vous aviez pour moi, visitez-le souvent. Quant à vous, mon beau cousin de 'Warvick, je veux que vous soyez son maitre, demeurant toujours avec lui pour !e conduire et lui apprendre l'étal des armes ; car, en vous choisissant, je ne saurais mieux pourvoir : et après, je vous prie autant que je le puis, de n'avoir aucune discussion avec mon beau-frère de Bourgogne ; défendez-le aussi de ma part à mon beau-frère Humphrey ; car s'il advenait qu'il y eût entre vous et lui aucune malveillance, les besognes de ce royaume, qui sont bien avancées en notre faveur, pourraient en être empirées ; enlin, dans aucun cas, ne délivrez de prison notre beau cousin d'Orléans, le comle d'Eu, le seigneur de GaucourI, non plus que Guichard, de Chisay, jus(iu'à ce que mon lils soit en âge ; quant aux autres, faites-en ce (iu3 vous voudrez.

Alors chacun lui ayant promis d'accomplir ce qu'il avait demandé, le roi ordonna qu'on le laissât seul. A peine lui eul-ou obéi qu'il lit venir les médecins et leur ordonna de lui dire quel espace de temps a peu près il avait encore à vivre. Ils voulurent d'abord lui donner queUiue espérani* en lui disant que Dieu était le maitre de lui rendre la sanlé : mais le roi sourit tristement, puis il les requit de lui dire toute la vérité, promettant, quelle (ju'elle fût, de la supporter comme devait le faire un roi et un guerrier. Ils se retirèrent en conséquence dans un coin, et, après s'être consultés, l'un d'eux se mettant ùi genoux près du lit du roi, lui dit :

— Sire, pensez à votre âme ; car il nous semble, si ce n'est la grâce de Dieu, qu'il est impossible que vous viviez plus de deux heures.

Alors il lit venir son confesseur et les gens d'église, leur ordonnant de lui réciter les sept psaumes. Quand ils en vinrent a ces mots du 20= verset. Ut œdificentur mûri Hierusalem, il les arrêta, disant tout haut que sans la mort qu'il attendait, il avait l'intention, après avoir mis le royaume de France en paix, d'aller con(iuérir le Saint-Sépulcre, et qu'il eilt fait ainsi si c'eût été le plaisir de Dieu de le laisser vivre son âge ; puis il leur ordonna de continuer : mais vers la lin du verset suivant il jeta un cri. Les chants sacrés furent inierrompas. Le roi lit encore entendre un faible soupir : c'était le dernier.

Celle mort arriva le 51 août 1422.

Le lendemain les entrailles du roi furent enterrées dans l'église du monastère de Saint-Maur, et son corps embaumé fut mis dans un cercueil de plomb.

Le 5 septembre, le convoi funéraire se mil en roule i)our Calais. Le cercueil était posé sur un char traîne par quatre chevaux superbes, el sur lui était couchée une inuige du roi grande comme nature cl faite en cuir bouilli : elle avait le visage tourné vers le ciel, tenait le sceptre de sa main droite el uiu> piimme d'or de sa main gauche ; la couverture de ce lit mortuaire éiait de drap vermeil brodé d'or. A son passage 4lans chaipie ville, quatre hommes portaient au-dessus de lui, aux (piaire coins du chariot, un riche dais de soie, corn-, me au jour du Suinl-Sacrenu-nl on a coutume d'en porter un au-dessus du corps de Jésus-Christ. Le convoi était suivi des princes de la famille du roi, de la chevalerie el écuyerie do son hôtel ; de chatpie côté du chariot marchaicul à droite et à gauche une grande quantité de gens d'église, qui, soit que Pon chevauchât, cheminât ou s'arrêtât, chantaient sans cesse l'oûice des morts et célébraient des messes dans les églises de toutes les villes où le coriégc passai! ; puis, outre tous ce»

gens-là, et comme une ceinture autour du chariot, dix hommes velus de blanc portaient constamment allumées des torches de cire odoriférante.

A Kouen, le cortège rencontra madame Catherine, qui revenait en France auprès de son mari ; elle ignorait sa mort et son désespoir fut grand; elle ne voulut plus quitter le corps et se mit à la suite du convoi, ([ui, en arrivant à Calais, prit la mer juscpi'à Douvres, et se reuieitant aussitôt en marche, atleignil Londres la nuit delà Saint-Marlin d'hiver.

Quitrze évéques, vêtus de chasubles ponlillcales, beaucoup d'abbés mitres, un grand nombre d'hommes d'église, et une multitude de bourgeois attendaient le corps du roi hors des portes de la ville. Us l'entourèrent aussitôt chantant l'office des morts, el par le pont de Londres el la rue des Lombards, ils menèient le deuil jusqu'à l'église cathédrale de Saint- Paul. Le char qui le conduisait était attelé de quatre magnifiques chevaux noirs ; le premier portait un collier où étaient suspendues les armes d'Angleterre ; au collier du second étaient peintes les armes de France et d'Angleterre écarlelées, ainsi que de son vivant le roi les portait sur sa poitrine; au collier du troisième pendaient les armes de France seules, el à celui du quatrième celles du roi Arlhus l'invincible : ces dernières armes étaient trois couronnes d'or =ur champ d'azur. Puis, après un service funéraire, le corpf '-it déposé en l'église de Westminster, auprès de ses prédécesseurs les rois d'Angleterre.

Ainsi disparut de la surface du monde, où il avait fait si grand bruit, Henri V d'Angleterre, surnommé le Conquérant. 11 était entré plus avant en France qu'aucun des rois ses prédécesseurs. Il avait pris Paris, que nul n'avait pris encore ; il laissait à ses héritiers le titre de roi de France, (lu'ils gardèrent jusciu'â ce que, quatre siècles plus lard. Napoléon, avec la pointe de son épée, grattât sur le blason insulaire les trois fleurs-de-lis de France. Il mourut à la moitié de l'âge que Dieu accorde communément aux hommes. C'éiail un des plus vaillans et habiles chevaliers de son temps; mais trop inflexible de résolution el tro|i liauiain de vouloir.

Le duc de Bedfort venait à peine de lui rendre les honneurs funèbres , lorsqu'un message de Paris lui annonça qu'on l'y attendait pour un second convoi : le roi Charles VI de France était mort.

Ce lut le 22' jour d'octobre Uii que le pauvre insensé rendit l'âme. Sa dernière heure fui triste et abandonnée comme l'avait été sa vie : il n'avait auprès de lui ni madame Isabel, ni le dauphin Charles, ni aucun des cinq enfans qui lui restaient encore; point de prince de sa famille : le duc de Berry était mon, les ducs d'Orléans, de Bourbon et de Bretagne prisonniers; le duc de Bourgogne n'osait recevoir le dernier soupir de celui dont il avait vendu le royaume. Point d'amis I... La guerre civile les avait décimés, ou les retenait autour du dauphin. Lorsqu'à celte heure ^upréme de la mort, où res|>rit reprend toute sa force pour nous échapper, comme une lampe toute sa lumière pour mourir, le vieux roi retrouva un instant la raison, la vue et la jiarole ; il se souleva, s' accoudant pâle et mourant sur son lit, chercha ;■» l'entour de lui, dans la vieille et sombre salle, à qui jeter son dernier regard, à qui laisser son dernier adieu : il ne rencontra que les figures froides de son chancelier el de son chambellan, que leur charge près du roi forçait d'être les courtisans de sa mort : alors il retomba avec un profond soupir, renfermant en lui ces dernières paroles qui font la consolation de l'agonie : il ferma les yeux ; car les veux 1erniés seulement, il revoyait la figure rosée de son jeune Charles, qu'il savait bien ne pas l'avoir abandonne de cirur, et le visage de cette Odelte, la jciine fille dévouée dont les caresses, sinon l'amour, avaient semé un peu de bonheur sur sa vie. Ainsi Dieu, à ilctaul des hommes, envoya deux ani;<-s à son chevet pour aider le pauvre vieillard à mourir sans blasphème et sans desespoir.

Quant â ceux (pii l'entouraient, leur indifférence était telle, qu'ils s'aperçurent (ju'il était mort, mais qu'ils ne purent dire à quelle heure précise l'âme s'él;)it séparée de ce corps qui, ' depuis trente ans, avait tant souffert.

OEUSTIES COMPLÈTES D'ALEXANDRE DUMAS

Le règne de Charles VI, règne unique cl bizarre dans nos annales, règne de folie qui passa entre deux apparitions surnaturelles, telle du vieillard de la forêt du Mans, celle de la jeune bergère de Doniremy, fut l'un des plus mallieureux pour la France, et cependant ce prince fut Tuu des plus regrettés de la monarchie : le nom de Bien- Aimé, que lui donna le peuple, prévalut sur le surnom d'/nsense que lui donnèrent les grands : autanl sa famille lui avait éli: ingrate, autant le peuple lui avait été fidèle : dans sa jeunesse il avaitsu plaire à tous par son courage et son affabilité: dans sa vieillesse, il avait éveillé louies les sympathies par sa misère et son infortune. Chaque fois que la folie lui avait laissé un instant (!e repos, il avait repris en ses mains les affaires de l'État, et iliaque fois, le peuple, par uneamélioraiion à son sort, y avait ressenti sa présence : c'était un soleil qui, de temps en temps, brillait à travers' des nuages sombres, et dont les rayons, si faibles qu'ils fussent, réjouissaient l'âme de la France.

Le lendemain de la mort, les pompes de la royauté qui avaient abandonné le vivant, vinrent réclamer le trépassé. Le corps fut mis en un cercueil de plomb et porté par des chevaliers et écuyers dans l'église de l'hoiel Saint-Paul, où il resta exposé en chapelle ardente jusqu'au retour du duc de Bedf<.>-i.

Pendant les vingt jours que dura l'exposition, les messes furent chantées et célébrées dans la chapelle, comme on avait coutume de le faire du vivant du roi. Les quatre ordres mendians de Paris vinrent chaque jour en faire le service, et chacun pouvait librement entrer et prier autour du corps.

Enlin, le 8 novembre, le duc de Bedfort arriva. Déjà le parlement, voyant combien il lardait, avait pris des mesures relatives aux obsèques du roi ; ces mesures étaient la vente des meubles de l'Iiùtel Saint-Paul, tant était grande la détresse royale. Le 10, le corps fut enlevé et porté à l'église iVutre- Dame : les processions de toutes les églises et des députés de l'université allèrent au devant de lui ; les prélats prirent la droite, couverts de leurs habits pontificaux, les docteurs el rhéteurs passèrent à gauche, revêtus de leurs robes. Le cercueil était soutenu, du côté droit, par les écuyers et les maîtres d'hôtel de la maison du roi, et du coté gauche, par les prévols de Paris el des marchands el les sergens d'armes. Il était posé sur une riche litière couverte d'un pavillon de drap d'or à champ d'azur semé de fleurs-de-lis ; et sur le cercueil était couchée une image du roi parfaili'ment ressemblante, couronne d'or sur sa tète cl portant en ses mains couvertes de gants blancs et chargées d'anneaux garnis de pierres précieuses, deux écus, l'un d'or el l'aiilrc d'argent. Celle figure était vêtue d'une robe de drap d'or a champ verveil, el portait un manteau pareil, richement fourrti d'hermine, SCS bas étaient noirs, et ses souliers, de velours couleur d'azur, étaient semés de fleurs-de-lis d'or. Le drap qui couvrait les rentes mortels du roi était porté par ceux de la cour du parlement, ensuite venaient lus pages, puis après un petit intervalle chevauchait seul et vêtu de noir le duc de Uedfort, régent du ruyaunie. C'éiail pitié de vuir ce pauvre roi ainsi trahi pendant sa vie, ainsi abandonné après sa mort, que nul prince de la lleur-de-lis n'assistait à ses funérailles, et que le deuil du la Franc<> était mené par un Anglais : c'est que la guerre civile el la gm-rre étrangère a\airnl, depuis douze ans, si violemment snufllé sur le ro>aum'\ qu'elle avait enlevé el dispersé au loiu tuulcs les feuilles de U Uge ro)ale.

Après le duc de Dedfort marchaient à pied le chancelier de France, les maîtres des requêtes, les seigneurs des comptes, les notaires, les bourgeois, puis enfin les communes gi-ns de Paris en plus grande multitude qu'on ne les avait jamais vi:i s à la suite d'un convoi royal.

C'est dans cet ordre que le corps fut porté à l'églis» Noire-Dame; la tète seule du cortège y put entrer, tant étail grande la foule : la messe y fut dite par le patriarche de Constantinoiilc; puis, l'ollice achevé, le convoi se remit en marche pour Saint-Denis, eu repassant par le pont ai Change, tant le pont Nolre-Damc était encombré de pouu laire.

A mi-chemin de Saint-Denis, les mesureurs de sel de Paris, porlant chacun une fleur-de-lis d'or sur la poitrine, en vertu d'un ancien privilège de leur corporation, prirent le corps i des mains des écuyers et des sergens d'armes, et le porlè- { rent jusqu'à une croix qui était aux trois quarts du chemin; ' eu cet endroit l'abbé de Saint-Denis les altendait. Il étail ac- I compagne des religieux, du clergé, des bourgeois el du peui pie, porlant une muliitude de torches, car pendant le trajet i la nuit était venue. On se rendit ainsi à l'église, oU une nouvelle messe fui chantée, et comme le corps ne devait èlre i déposé au tombeau que le lendemain, ii fut placé, en alten- ' danl, au milieu du chœur; puis on fit l'offrande, et le duc de I yedfort y alla seul.

! Le lendemain, un nouveau service fui fait pour le repos i de l'Ame du roi. Toute la nuit l'église avait été illuminée en I si grand appareil qu'il y fut brûlé vingt mille livres de cire, I el l'aumône y fut faite avec Uni de largesse, que seize mille i personnes eurent chacune trois blancs, monnaie royale. i Le service fini, les huissiers ouvrirent la grille du caveau '• . le cercueil, précédé de torches, y fut descendu et placé prés ■ des tombeaux du roi Charles V et du boe connétable. Le patriarche de Constanlino|ilc prit un rameau de buis , le i trempa dans l'eau bénite et prononça les prières des morls ; I alors les huissiers d'armes du. roi rompirent leurs verges blanches , les jetèrent dans la tombe , renversèieni leurs niasses de haut en bas, el la première pelletée de ' (erre retentit sur le cercueil, séparant deux dynasties el ' deux règnes.

j Lorsque la fosse fut comblée, le roi d'armes du Berry

monta dessus et dit à haute voix :

j — Diiv veuille avoir pitié et merci de l'âme de très haut ft i très excellent princf Charlfs , roi de Frattce , si<cième de ce . nom, notre naturel et souverain seiiineur. ; Les sanglots éclatèrent de toutes parts, alors il cria de j nouveau, après une légère pause :

— Dieu donne bonne vie à Henri, par ta grâce de Dieu, roi I de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur. ! Aussitùl CCS paroles proférées, les sergens d'armes relfr vèrent leurs masses, les fleiirs-de-lis en haut, et crièrenl i deux reprises ; Vive le roi! vii^ le roi !

La foule resla mucile, et nul parmi elle ne répéta ce cri sacrilège; Il alla se perdre sans écho sous les voùles sombres et sépulcrales des caveaux des rois de France, et fil tressaillir d'elFroi au fond de leurs tombeaux troi^ iimi; jr. cilles couchées ,'i la suite les unes d«» autres.

Le lendemain, Henri M d'Angleterre, .'igé de mv ii.nmois, fui proclamé roi ûo FraiK* kuui la régence du du.' de Dedfort.

riN D'wtMI. DI •*«!«(•«.

NUSËE LITTÉRAIRE Dl SIÈCLE k 20 CENTIHES L4 LIVRAISON

ALEXANDRE DUMAS

JËHA^^Ë LA PI]€ËLLË

PRAXÈDE. — PIERRELECRDEL.

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