‹ Isabel de BavièreChapitre 3 sur 8 · I. iO · texte numérisé non relu

I. iO

— Oui; c'est Guillaume d'Hersillj' qui prétend que ma présence lui ferait grand bien. Qu'en dites-vous, monseigneur?

— Je dis que, la première fois qu'il s'éloignera du château pour chercher des simples dans la forêt de Beaumont, je le ferai pendre h. la branche la plus solide de l'arbre le mieux enraciné. Misérable ignorant, qui, poussé à bout dans sa science, veut se servir de vous comme d'un remède, sans songer à quel danger il vous expose !

— Vraiment! Est-ce que je courrais quelques risques? reprit la reine en regardant tendrement le duc.

— Oh ! madame, risque de la vie : la folie du roi est furieuse. Et, au mom.ent où elle lui prit, n'a-t-il pas tué le bâtard de Polignac et blessé trois ou quatre seigneurs? Croyez-vous qu'il vous reconnaîtra, vous, puisqu'il ne m'a pas reconnu, moi, puisqu'il courait sur moi, son frère, l'épée haute, et quejen'ai échappé à la mort que grâce à la vitesse de mon cheval? Au reste, mieux aurait valu peut-être qu'il m'eût tué.

— Vous tuer, monseigneur? Oh ! laites plus de cas de la vie! Ne vous la rcnd-''n-:-nous pas belle et heureuse avec notre amour, et n'est-ce pas bien déplaisant de vous la voir mépriser ainsi?

— C'est que craindre pour vous, mon Isabel, c'est que trembler à chaque bruit qui sortira de cet appartement maudit, c'est que Lcmir à la vue de chaque serviteur qui ouvrira ma porte, c'est que vous savoir

seule à tonte heure du jour et delà nuit avec un fou !

— Oh ! il n'y a pas de danger, monseigneur, et je crois que vous vous faites des craintes vaines. C'est le bruit du fer, c'est la vue des armes qui l'ont rendu furieux. — Elle regarda le duc fixement. — Au lieu de cela, je prendrai ma voix la plus tendre pour \u[ parler, et il la reconnaîtra ; puis, avec de la douceur et des caresses, je ferai du lion un agneau. Vous savez comme il m'aime !

A toutes ces paroles, le front du duc s'était rembruni ; enfin il se releva brusquement, se dégageant des bras de la reine.

— Oui, oui, il vous aime, je le sais, répondit le duc d'une voix creuse. Eh ! voilà la véritable cause de ma douleur. Non, il ne vous fera rien, non, sans doute. Au contraire, comme vous l'avez dit, votre voix le calmera, vos caresses l'adoucivont. Votre voix, vos caresses, mon Dieu !

Il serra son front entre ses mains; Isabel le regardait à moitié soulevée sur son bras.

Et moi, plus je le verrai calme, plus je me dirai : « Elle était tendre. » Et alors vous me ferez maudire le ciel de ce dont je devrais le renjercier, de la guérison de mon frère et, d'ingrat que je suis déjà, vous me ferez... Votre amour, votre amour !... c'était mon Eden, mon paradis, et je m'étais habitué à le posséder seul; qu'en ferai-je, quand il me faudra le partager? Oh ! gardez-le tout entier, cet amour fatal, ou pour lui, ou pour moi.

— Que ne disiez-vous cela tout de suite? dit Isabel triomphante.

— Pourquoi? interrompit le duc.

— Parce que, tout de suite, je vous eusse répondu que je n'irai pas à ce château de Greil.

— Vous n'irez pas, vous? s'écria le duc en se précipitant vers la reine.

Puis, s'arrêtant :

— Et comment ferez-vous pour n'y pas aller? Et que diront les ducs de Bourgogne et de Berry?

— Croyez-vous qu'ils désirent bien sincèrement le rétablissement du roi?

— Non, sur mon âme ! le duc de Bourgogne est insatiable de puissance, et le duc de Berry d'argent; la démence de mon frère double le pouvoir de l'un, et bat monnaie pour l'autre; mais ils savent feindre, eux; et, quand ils verront que vous refusez d'y aller... D'ailleurs, le pouvez-vous?Oh ! mon frère, mon pauvre frère!...

Des larmes s'échappèrent des yeux du duc. La reine releva la tète de son amant d'une main, et, essuyant ses pleurs de l'autre :

— Allons,, consolez-vous, lui dit-elle, mon beau duc, je n'irai pas à Creil; le roi guérira, et votre cœur fraternel, ajouta-t-elle lentement et avec un léger accent d'ironie, n'aura rien à se reprocher : nous avons trouvé un moyen.

Elle sourit avec une expression indéfinissable de malice.

— Eh! lequel? dit le duc.

— Nous vous dirons cela plus tard ; c'est notre secret. Tranquillisez-vous, en attendant, et regardeznous avec vos yeux les plus tendres. »

Le duc la regarda.

— Que vous êtes beau, monseigneur ! continua la reine; vous avez vraiment un teint dont je suis jalouse. Dieu avait commencé par faire de vous une femme, puis il a pensé qu'il lui manquerait un homme pour me rendre* folle un jour.

— Mon Isabel !

— Tenez, monseigneur, dit la reine en prenant sous son chevet un médaillon, que dites-vous de cette image?

— Votre portrait! s'écria le duc en le lui arrachant des mains et en le pressant contre ses lèvres, votre portrait chéri, adoré...

— Cachez-le vite, voici quelqu'un.

— Oh ! oui, sur ma poitrine, sur mon cœur, pour toujours.

La porte s'ouvrit, en effet, et la dame de Coucy entra.

— La personne qu'a fait demander madame la reine est arrivée, dit-elle.

— Tenez, madame de Coucy, continua Isabel, voici notre beau-frère d'Orléans qui nous a priée à genoux de ne point aller au château de Creil oîi il craint que notre personne ne coure quelque danger. C'était, je crois, votre avis aussi, lorsque, hier, le duc de Boiir-

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