‹ Isabelle et Gertrude, ou les sylphes supposesChapitre 3 sur 103 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

D U P R Ê , dans le Pavillon , ouvre les portes, regarde une Pendule , & dit:

L n'eft que neuf heures & demie. Il n'eft pas lî tard que je penfois.

D 0 R L I S,/wr r arbre.

Voilà d'autres arbres qui m'empêchent de voir»

Elle ne viendra pas d'une demi-heure : à quoi m'occuper en l'attendant ? Voilà un livre à côté de ce pot de rouge : les Penfées de Sénéque, La morale s'accorde toujours avec le defir de plaire.

Defcendons.

Quel elt cet auu'ç ouvert, & marqué par une

inouche de velours ? î'^ndrogyne de Platon , ou maximes idtelltciuelles qui prouvent que le véritable, amour conjîjîe fîmplement dans Vunion des âmes- Au diable foit Touvrage ; il n'a rien de folide. Notes far le Comte de Gaballs , où l'on traite de la réalité . & de l'apparlthn des fubftances aériennes. On reconnoît toujours les gens au choix de leurs livres..

jyOKhl^, àpart.

Je vois ici de la lumière.

. DU PRÉ, à paru J'entends du bruit.

DO^hlS, à pan, C'eft un homme.

C'eft elle : venez, venez donc, madame Gertrude.

Madame Gertrude î

(Dorlls, en voulant fe fauver , renverfe une chaife de jardin)

Qui va là? Que vois-je 1 c'eft Dorlis.

C'eft vous , mon oncle Dupré ?

Que viens- ru faire ici?

DORLIS.

Et vous-même , mon oncle?

DUPRÉ

Commence par me répondre. (^ A part) Yi^nt-'û pour m'efpionner?

DORLIS.

Madame Gertrude eft-elle là ?

DUPRÉ, avec émotion.

Non ; pourquoi ?

DORLIS.

•Ahî mon cher oncle , je me confie à vous ; ne lui dites pas que j'aime fa fille.

A iij

6 ISABELLE ET GERTRUDE, D U P R É , i pan.

Il me rafture. (Haut ) Tu aimes fa fille ? Ah! je favois, je favois bien ; & c'eft pour te furprendre que je viens ici tous les foirs.

Tous les foirs? pour me furprendre? Allons, allons» mon oncle, cela ne fe peut pas. Je n'ai point de confîdens , vous n'êtes pas devin , & c'eft la première fois que je me hafarde....

Comment as-tu pu t'introduire ?

Après avoir eflayé inutilement plufîeurs clefs à la porte du jardin qui donne là du côté du bois, j'en ai heureufement trouvé une dans la ruelle de votre alcôve qui s'eft rencontrée toute juite , toute jufte.

C'efl une des clefs de ma Bibliothèque : rends-la moi.

D O R L I S , d'un ton ironique.

De votre bibliothèque ?

D U P R É, Rends-la-moi tout-à-l'heure.

La voilà , mon oncle ; mais. . .

Allons , allons , va-t-en ; mais , non , non ; relie. Ç A part ) l'ai encore le temps de l'interroger .... ÇHaut) Ifabelle eft-elle d'intelligence ? D O R L I S.

Non; je ne lui ai jamais parlé : vous favez qu'elle ne fort point fans fa mère, qui ne lui permet pas d'écouter un mot , ni de lever les yeux.

Il eft vrai.

Mais cela n*a pas empêché qu'Ifabelle ne m'ait remarqué. Elle m'a remarqué, mon oncle.

Tu n'es qu'un petit fot.

Ménagez le terme. On n'eft point fot â vingt ans.

Ec tu crois qu'Ifabelle ?

Air.

De fa modefte mèr'e Elle a faifi le goût.

L*œil perçant du myftère Ne voit rien, & voit tout.

Ses timides prunelles Se glifîant de côté, Lancent des étincelles De pure volupté.

Hon, hon.

Hé bien ?

Doucement tourmentée De fes, quinae ou feize ans, Tendrement agitée De fes tranfports naiflans^ Ne penfant point encore, Mais cherchant à penfer j D'un defîr qu'elle ignore Elle fe fent prefler.

Lorfque je fuis près d'elle, Je la vois qui rougit.

Son embarras décèle Que le penchant agit.

N'eft-il donc pas poflible Qu'elle approuve mon fea ?

Pour une âme feufible, Rougir eft un aveu.

A iv

Ouidà!

Quand les yeux fe répondent.

Ce langage eft bien sûr.

Quand leurs traits fe confondent, Il n'eft plus rien d*obfcur.

Nos paupières baiflees, Nos regards n'en font qu'un ; Ames, cœurs & penfées, Alors , tout efl commun.

Il a raifon..» (Ilaut) Mais qu'efpères-tu?"

Téméraire !

Tu n'y penfes pas.

Hélas î hélas! Que vas-tu faire ?

Refpefte d'innocens appas.

Téméraire !

Tu n'y penfes pas.

Hélas! hélas!

Quel efpoir te conduit?

Tu vas affliger une Mère , Une Mère fi chère !

De tous fes foins veux-tu ravir le fruit? ^

Pourquoi 'troubler la paix d'une famille ? Tu fuis dans Tair Un éclair ' Qui brille ;

Et tu ne vois pas.

Hélas I Des, abymes fous tes pas.

Téméraire ! tu n'y penfes pas.

Calaiez-VQus. Mes vuesfont légitimes, & l'amour le plus sûr, le pins cônl^ant...

A quoi ton amour te fer vira- t-il ? Madame Gertrude deftine fa fille à une retraite perpétuelle. D 0 R L I S.

Ah! quel dommage! Et vous fouffririez?... Vous qui avez tant de pouvoir fur l'efprit de madame Gertrude 1

Moi ! que veux- tu dire ?

Eh! là, là. J'aime, & je me connois en Amans: vpus n'êtes pas ici pour rien..

Tu penfes que l'honnête madame Gertrude?...

Les femmes honnêtes font plus fenfibles que les autres.

Tu parles comme ces Libertins qui ne croient jamais à la vertu des femmes. Madame Gertrude at-elle deflein de plaire? Vois avec quelle fimpîkité elle eft mife.

ARIETTE

Oui , oui , le fard de la beauté Eft la décence & la fimplicité.

L'art eft de cacher l'art ; c'eft le moyen de plaire^ C'eft le point ncceflaire.

Il faut la voir.

Cette dame Gertrude; C'eft un miroir Pour une Prude.

Il faut la voir, Avec fon grand mouchoir Noir.

Il fe pliffe ou s'étend fous fes mains vertueufes ; S'ajufte, s'arrondit, prend des formés heureufes, Et ménage des jours des jours de volupté ;

ïo ISABELLE ET GERTRUDE,

Le blanc, le noir.. . l'œil en eft enchanté. Ainfî l'on voit , dans un bocage fombre » IjQS rayons du Soleil fe jouer avec l'ombre. Oui , oui ; le fard de la beauté EU la décence Si la fimplicité.

Tais-toi, petit coquin; tu en fais trop, & je vois bien qu''il ne te faut plus rien cacher. Oui, j'aime, il cft vrai, madame Gertrude : je crois en être aimé de même, fans qu'elle le fâche. Mais riens, je n'en fuis pas plus heureux : c'eft une efpèce de Philofophe femelle de trente-fix à trente-fept ans, qui croit déjà qu'il n'eft plus permis d'aimer à fon âge; une- Priide qui n'eft point médifante ; une Femme encore aimiblc, qui ne parle que morale & vertu, & qui a une avcriion pour tous les hommes.

Je ne le crois pas, puifqu'eile n'en a point pour

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