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LETTRE XII

Ce n'est pas assez de deviner heureusement , il faudrait ensuite ne pas porter des jugemens téméraires. Sans doute ce sont deux vues du Canada que j*ai envoyées à madame Libz..., mais pourquoi les appeler des compositions de fantaisie , pourquoi prononcer sans avoir été sur les lieux ? A parler exactement, je n'y ai pas été non

plus; néanmoins il m'appartient de connaître ce pays comme si j'y demeurais:

n*ai-je pas le malheur d'y passer chaque jour un certain temps?

Je n'ai pas exprimé avecassez de vigueur le caractère particulier de ces beaux sites; mais figure- toi , sous un ciel un peu dur , soit des lacs de cent lieues , dont les vagues s'élèvent comme les flots des mers , soit dévastes forêts dont les sinuosités semblent se reproduire au loin pour embrasser le contour du globe. Mes esquisses , très-mauvaises à d'autres égards , doivent aussi n'être pas absolument fidèles. Je me le pardonne toutefois en songeant à des gravures qui font partie de collections assez coûteuses , et où Ton yoit, ^slus une ville heureusement peu connue , un fooX qui jamais n'y fut bâti; à cinq lieues de là une ile dont la découverte reste à faire dans le pays; çt devant une vieille église y

lie hautes toui's qui eu eSet auraient pu l'orner , si rarchitecte Teût jugé à propos.

Où est le vrai paysagiste ? Avec le génie du Poussin » avec le pinceau de Claude Lorrain , ne pourrait-il passer quinze années à observer les formes libres et l'aspect original des terres lointaines? Je voudrais qu'il parcourût les monls duThibet , les prairies du Méchassebé, les bois de Maragnon, et qu'il comparât les nuits des Orcades à celles du Saïd. L'Amérique australe et le grand Archipel offriraient a un nouveau Salvator-Rosa des lieux d'une beauté plus sévère que celle des sites de la BasiUcate (C). Nos artistes ont assez fait d'études sur les bords de la Loire ou devant les coteaux de Lucienne, il serait temps qu'ils sortissent de nos provinces ; mais je crains qu'en peignant les âpres rivages du Labrador , ils n^ lesenjolivent au moyen de quelques fabriques (D).

Je ne crois pas me tromper entièrement sur le pays dont j^ai voulu te donner une idée; mais cette pénétration me flatte assez peu. Me verrai- je donc au ni veau de celles dont j^aurais autrefois condamné l'égarement? Je serais même plus malheureuse. Elles se complaisent dans leur admiration :

sur toute la terre, disent-elles, il n'y avait qu'un tel homme qui dût les subjuguer.

Pour moi, je ne partage pas ces illusions.

J'avoue qu en supposant d'autres cvénemens , un autre ami d'enfance aurait pu avoir aussi des qualités dont le souvenir me fut cher.

Tu le vois , j'use de l'entière liberté que ton mari laisse à notre correspondance. Je t'en sais plus de gré qu 'à lui-même; tu as eu la très-innocente adresse de lui faire cette demande, tandis qu'éloigné de toi, il ne pouvait répondre que d'une manière obligeanle. Mais je t'avertis que je ne me fie pas

tout-à-fait à ce consentement, ((uoiqu il ait été donné dans une lettre. M. Libz... prétendra bientôt qu^un engagement dont il ne resterait aucune trace visible, assujétirait seul une grande ame; il dira que toute demande de signature paraissant une précaution contre la mauvaise foi , n'est qu^une surprise faite à un bomme d^bonneur, et que, par une telle insulte , on est dégagé de sa parole. En attendant, je jouis de mou plus vrai plaisir. Cependant ne ferais-tu pasbiende brûler mes lettres? Je crains toujours pour nous deux qu un argument imprévu n'exige la clé du secrétaire.

Cet art d'écrire auquel tant de siècles u'ayaient pas songé, devient une grande ressource contre le découragement. Dès que je m'occupe de nous seules , je suis plu s cou tente. L'amour ne donne pas le bon beur qu'il fait espérer; il est impétueux, et une sorte de langueur en sera la suite, tan-

disque ramitié, semblable aux tranquilles jouissances d'uue pensée libre, nous console et nous soutient jusqu^à nos derniers instans.

Mais appellerai-jë amour une inquiétude dont je voudrais élre délirrëe? Me sentatit détrompée d'avance, je me croyais exempte de ces peines, et je ne connaissais pas toute ma faiblesse : je suis convainOue pourtant que la présence de Jules ne Taugmenterait pas^ Quand on succombe, c'dst qu'uti prestige dénature les objjets,- les transports paraissent sublimes , et on {suppose quelque chose de surnaturel dans les sentimens qu'on éprouve < Si éloigné de Tordre vulgaire, daigneraît-on en suivre les nlaximes? On se dit qu'un libre amour doit oaptiyer les âmes ardentes, les âmes fortes, et q\ïe le désir est la loi du monde.

Il n'en sera pas ainsi pour moi; je ne sais point discerner ces riantes couleurs, et

toute mon espérance est de voir des jours sombres remplaces par des jours seulement inutiles. La trace des misères une fois creusée, nous y retombons sans cesse. Je- suis prémunie contre les séductions qui nourriraient jusqu'au bout notre crédulité. Je n'aime point ces lueurs trompeuses , ces promesses importunes; je prends quelque habitude de Taffliction , et il me semble que j'abandonne sans retour la volupté du cœur.

La vie retirée est la plus sage. Je n'ai pas cessé d'en être convaincue ; mais je comprends que si elle ne devient pas un asile, elle nous les ôte tous : les maux s'y prolongent sans terme . Ce n'est pas que cette lutte contre soi-même, ce pénible effort , n'ait aussi ses douceurs; on y reconnaît la puissance de la jeunesse. Toujours entraîné vers des biens qu'on évite toujours, on peut se persuader qu'on ne les diffère que pour

les rendre plus par&its ; parmi tant d*occasions naturelles , le choix d^une circonstance seule légitime, et long-temps prévue, semble annoncer un plaisir supérieur à ce que pourraient offrir les destinées communes.

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