‹ IsabelleChapitre 9 sur 37 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Il paraît que les idées de Jules à Tégard du culte ont pris une teinte nouvelle dans des lieux où sans doute on s^occupe plus de la morale que du dogme et des cérémonies. Quand les idées religieuses sont exemptes de superstitions , elles deyiennent le soutien des esprits mâles et justes. LV venir est présent à la pensée de ces hommes

sages que rien ue trompe ou ne préoccupe dans nos destinées présentes; ils cherchent , au-delà des intérêts du jour , une yraisemblance , un moyen de justifier les heureuses prétentions de notre ame qui , malgré ses regrets ou ses dégoûts, et au milieu même de tous les m.ensonges humains, voudrait encore se consacrer à Tordre et à la vérité. Il est bon que Jules trouve ainsi un inviolable asile ; assez d'autres resteront privés des espérances infinies , ou croiront que les fondemens en pourraieni; être chimériques.

Mais pourquoi s'inquiète- t-il si peu du lendemain ? Il a sans doute des projets qui ne dépendent que de sa volonté seule . Dès qu'il fut libre , il se hâta de quitter les tristes rivages de la baie d'Hudson. Après s'être assuré à Montréal de quelques facilités pour recevoir des nouvelles de France , il se dirigea vers le midi , et s enfon-

çant dans les forêts , il passa trois ihois sur les bords d'un grand lac. Ses malheurs auront alors réveillé en lui ce penchant pour la vie sauvage qu'on éprouve peut-être au sortir de Tenfance , toutes les fois qu'un événement particulier, ou dé certaines lectures en ont donné des notions suffisantes. Un temps vient ensuite où la force des choses nous livre à d'autres goûts ; à peine reste-t-il des traces de ceux qu'on trouvait d'abord si naturels. Mais Jules séparé du monde , et ne sachant que trop comment on quitte nos étroites habitudes , peut voir d'un œil différentlaliberté du désert.

Dans sa situation il lui est permis de s'isoler sans retour , et de se soutenir par ses propres forces. Nous demandons : Qui nous applaudira , qui nous désennuiera ?

Nous ressemblons à ces vieillards que tout inquiète lorsqu'ils sortent de leur habitation. Mais un homme jeune, robuste et

déjà indépendant voudra vivre sans protecteurs. Les animaux , ceux mêmes qui ont tremblé devant nous , ont bien cette industrie quand nous leur rendons assez tôt la liberté. L'homme aurait-il moins d'adresse ou moins d'audace? Qui retiendrait Jules?

Moi peut-être ! Mais c'est maintenant une chaîne incertaine, et il a tant de motifs de les rompre toutes ! Serai-je assez forte dans ses souvenirs contre la nature qui l'appelle , et qui, dans ces contrées incultes, n'a rien perdu de sa majesté ?

Combien va tarder une réponse que je demande sans délai ? Il se peut d'ailleurs que Jules reste impénétrable. Je vois qu'Antoine ne se permet rien pour surprendre ses secrets , et certainement je ne l'exciterai pas à manquer de retenue ou de fidélité.

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