LETTRE XVI
C'est avec Tespoir de rire de mon peu de sagacité que tu as fait copier par \iBe msàn inconnue les vers que tu m'envoies sans y joindre aucun renseignement. Je ne savais d'abord pourquoi tu m'adressais ce morceau, quie je ne trouve remarquable ni par la verve, ni par la phrase poétique; cependant j'ai bientôt
jugé qu'il venait d'assez loin (E). Le doute de ma part serait plus prudent; mais^ dusses- tu plaisanter de ma prévention, j'avoue dès aujourd'hui que je trouve , dans ces idées sur les violettes, la manière de sentir de Jules , ses affections sérieuses , ses goûts paisibles , le ton qui , maintenant surtout, doit être le sien. Si je me trompe , j'y suis tout-à-fait trompée; c'est bien ce penchant qu'on lui connaissait, avant même qu'il fut déshabitué des jeux de l'enfance, cette disposition à chercher dans chaque objet un signe des intentions universelles , et dans chaque modification des choses une sorte de reflet de la lumière générale.
Si les fleurs occupent une grande place dans ma lettre , tu n'en seras pas surprise.
Il faut te dire aussi que, ces jours derniers, j'en parlais avec Pauline , à qui je vais laisser le soin de toutes celles que j'ai cultivées jusqu'à présent. Je lui expliquais com-
ment les orientaux , s'attachant à interpréter les nombreuses différences qu on remarque dans les parfums ou dans les nuances des fleurs , en forment une suite d'emblèmes et une espèce de langue poétique ou romanesque.
Ceci me donna l'idée d'une note sur les impressions que peuvent faire ces odeurs si suaves et si variées. J'ai toujours été sensible , comme toi j à ces sortes de jouissances. A Texception peut-être de quelques chants d'un caractère simple , il n'est rien que je préfère . Ces émanations végétales me paraissent des indices d'une vie secrète chez des êtres à qui la satis&ction est accordée sans doute , et qui exhalent d'heureux soupirs en jouissant du calme de l'air.
La mélodie et les parfiims remuent l'ame sans trop la conduire. Cette sorte d'éloquence n'exprimant rien d'une ma-
aière déterminée, peut doûner à notre pensée plus de hardiesse , et ranime ainsi ce qui commençait à s'éteindre au dedans de nous.
Quelques différences que nous trouvions tous entre les odeurs des diverses plantes, peudegenss*accorderaientsurles sensations particulières que chacune leur fait éprouver. J'ai essayé de les caractériser ; mais sans doute c'est un aperçu très-vague, et ceux mêmes avec qui j'aurais leplus de rapports dans la manière de sentir le trouveraient assez arbitraire . Les sentimens éveillés en nous par ces odeurs dépendent de Tattention que nous y donnons , ainsi que de nos habitudes, ou de notre organisation, et ils doivent étte modifiés presque à Finfini par les circonstances dans le^uelles nous avons reçu des impressions dont le souvenif contribue à Témotion présente.
Bien que je ne me sois pas livrée à toutes
mes idées dans ces ilotes , ce qu'elles renferment de réel ou de chimérique s'étend trop loin pour Pauline. J'aime mieux te les envoyer ; tu me diras si j'ai rencontré souvent ce que tu aurais imaginé. Tu ne verras guère ici que des plantes communes; c'est à toi de rendre mon esquisse plus complète, si tu es capable de cette fantaisie.
Pour moi, j'ai considéré non-seulement Todeur, mais aussi la forme, la couleur même , ou le port des végét£|ux qui semblent avoir une physionomie distincte (F).
EMBLÉAUS. — ANALOGIES.
Aubépine. — Simplicité dans les désirs ; contentement d'un coeur sans passion.
Barbeaux. — Habitudes naturelles ; sen-
sibilité paisible; bien-être exempt d*inquiétude. Bon sens et bonne humeur.
Bruyère. — Existence laborieuse, pauvre , mais sans misère , et humble sans amertume.
Chèvre-feuille. ^-Momens de liberté à la fin du jour , au milieu de3 prairies , au bord d un canal , auprès d'un bois .
Cyprès. — • Désirs refi'oidis ou contenus.
Austérité d'une ame que le malheur fortifia.
Genièvre. — Mérite secret, fermeté sauvage.
Giroflée. — Sensations agréables, mais vulgaires peut-être.
Héliotrope. — Souvenirs qui plaisent etqui entrainentencore. Pensée ingénieuse et déjà plaintive , qui cède pourtant à la faiblesse du cœur.
Hyacinthe. — • Premières belles heures de rannée. Surprise de la joie; plaisirs rapides.
Iris. — Contentement rêveur interrompu par des momens de tristesse.
Jasmin — Délices de la vie rurale sur de beaux rivages , dans un heureux climat. Premiers ennuis du cœur; regrets mêlés d'espérance.
Jonquille. — Besoin insatiable de confiance, d'union, d'énergie, de bonheur.
Prestige de ]a saison d'aimer, charme du printemps. Irrésistible attrait de la beauté idéale.
Lilas. — Dispositions aimantes. Retraite commode; aisance habituelle, bienveillance et libéralité.
Lis. — Majesté simple ; plaisirs soutenus dans la modération et Tabondânce.
Marguerites (petites) . — Tranquillité , bonheur domestique. Souvenirs du vieux temps.
Muguet (lis des vallées.) — Emotions vives et franches; plaisirs des champs; droiture et joie naïve.
OËillets. — Amusemens dénués de charme; plaisirs de villes- Fêtes; situation prospère.
Oranger ( fleurs de F). — Mouvetnens généreux, mais où on aperçoit plus de faste que de bonté. Sentimens louables, mais qui ne résultent ni de principes élevés , ni d'une forte impression.
Pensée. — Beauté que peut offrir encore ce qu'on approuve, quand on n'y voit plus rien de mystérieux , ou qui tienne de Tinfini.
Pois de senteur. — Sensibilité frivole ou affectée.
Reines-marguerites. — Repos de Tautomne. Penchans invariables; sentimens fixes de Tâge mur. Ti^anquillité un peu sévère d'une ame juste.
Rose double. — Joies de la jeunesse; désirs pleins de confiance; voluptés présentes.
Rose sauvage. — Grâce naturelle et affectueuse. Plaisirs de Tintimité dans la retraite; union des coeurs sans voile.
Scabieuse. — Pensées un peu tristes , réflexions sages. Renoncement profond, mais sans dédain pour les trompeuses fantaisies des bommes .
Tubéreuse. — Jouissances de tout genre qui subjuguent , ou qui exposent à la satiété.
Tulipe. — Stériles délassemens. Ornemens superflus; difficultés surmontées.
Orgueil des caractères faibles.
Violette simple. — Besoin vague d'aimer ; secret besoin d'être aimé. Délicatesse dans les attachemens. Charme et rapidité des désirs , avec un peu d'inquiétude et quelque pressentiment du vide des choses (G).
J'avais aussi arrangé une suite de fleurs pour exprimer les divers âges. J'avais fait encore d'autres rapprochemens : ce que j'aime surtout, c'est la réunion des bluets et des roses blanches. Mais je n'ai pas le courage de copier jusqu'à la fin ; je te vois sourire avec une sorte d'indulgence qui doit m'arrêter.