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LETTRE XVII

Ainsi tu me crois assez heureuse , fort tranquille , à le bien prendre, et plus indépendante que d^autres femmes ne sauraient Tétre; mais livrée à ces chagrins où Timagination a trop de part pour qu'on n'en accuse pas la faiblesse de la raison. Il y a du vrai dans cela , et beaucoup , si nous nous arrêtons àTapparenoe. Mais peut-être

conviendrait-il d'attendre; peut-être aussi laut-il m'écouter , lorsque je sens tout ce qui manque à mon repos, lorsque mon inquiétude augmente malgré mes réflexions , et que je me crois séparée , par quelque chose d'inconnu et de menaçant, de ce libre emploi des heures pour lequel j'ai fait tant de sacrifices.

D se peut que je devienne pusillanime.

Je sens combien est restreinte chez une femme la liberté qui me serait nécessaire.

Quelques hommes jouiront de cette indépendance , les hommes qui en connaissent le prix, et dont les besoins seront très-simples, parce qu'ils auront évité d'y joindre, sans que ce fut réellement à propos, les besoins des autres.

Maintenant il faut peu de * chose pour m'alarmer lorsque je m «carte dans la oam* pagne; et pourtant la crainte qui m'occupe n'est pas celle d'un véritable péril, mais

de quelque incident qui fasse trop remarquer ces promenades , et qui me force à les interrompre. Déjà deux fois, dans la même partie d'un certain amas de roches que je visite souvent , j'ai cru entendre marcher à peu de distance. Il m'a semblé qu'on se retirait précipitamment, et que c'était le mouvement d'une robe, le bruit de la soie.

Un jour, je m'y rendis exprès pour examiner les cavités, les détours de ces rochers,mais je ne trouvai que deux espèces de grottes sans issue : la chose est donc restée inexplicable pour moi, et je la suppose sans conséquence. Personne ne demeure de ce côté; je n'y ai vu que rarement un ou deux bûcherons, qui regagnaient le village, après avoir fini leui^ journée plus tôt que de coutume.

Le lieu où se trouvent les ruines d'un monastère est encore plus retiré ; je n'y ai pas même aperçu de pauvres femmes ramas-

MO

sant du bois^ ou quelque jeune fille cherchant des fraises et le fruit des ronces.

Voilà un site qui me convient beaucoup ; j'y ai découvert dernièrement un ruisseau limpide 9 dans un ravin où^ depuis des années peut-être, on n'avait entendu que Teau , les oiseaux , et un peu de mouvement à la cime des arbres*

Un homme n'hésiterait pas à rester quelquefois jusqu'au lendemain dans ces bruyè^ res éloignées : cela lui serait permis. Il m'en coûte d'éviter, pour ainsi dire, cette fraîcheur, cette douce température qui sépare les journées ardentes , et de passer dans ma chambre les plus belles heures d'une saison si belle. Du milieu des bois je verrais se perdre k l'horizon les derniers feux du soir, et j'attendrais avec calme la présence d'un autre astre , contre lequel on n'a jamais besoin d'abri. Plus simple que la lumière du jour , cette clarté nous

guide paisiblement; elle n'interrompt pas le sommeil de la campagne , elle n'est envoyée que pour les êtres qui demandent une sorte de révélation silencieuse . Après ce repos que termine un vent léger , quelquesnuages se colorent àPorient; la vie positive reparaît avec son cortège d'espérances ou de tribulations 9 et nous nous rangeons à la hâte sous le joug inutile.

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