LETTRE XVIII
J'avais comnlieiicé à t' écrire ce matiii; j'ai déchiré cette lettre. Il faut cependant que tu saches ce qui est arrivé ; le silence me serait plus pénible encore.
Mais, das^moi, puisqu'une force eane*^ mie combat .nos résolutions , que nous reste-t-^l? Sur quels fondemens établir son repos i si le sort tient en réserve des moyens
imprévus? Il est des instans où tout change à nos yeux; Theure actuelle parait plus importante que le passé ou l'avenir , et Tame trop émue se trouve subjuguée. Cependant me condamnerai-je absolument moi-même? Si près de la honte , j'éprouve moins de confusion que de surprise. Tu n aurais pas tardé à me plaindre; j'aurais été séparée de toi sans retour, et je pense que je n'aurais pas beaucoup attendu le terme devenu nécessaire.
Lundi la journée était belle; j'en étais attristée. Je voyais avec découragement ce ciel sans nuages et cette lumière importune. J'aurais aimé le bruit des tempêtes.
Quelquefois ce qui semble tranquille nous accable , ou même la durée de ce que nous désirions nous fatigue. Les sentimens d'un mortel , me disais- je , seront stériles , ils seront méconnus de ses proches. Le génie, la vertu, l'héroïsme, trouvent difficilement
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une heure , une occasion. Tous les êtres se soutiennent avec effort; ils s^embellissent sans jouissance , ils travaillent pour une fin inexplicable. Les rapports sont vains , cesl ainsi que les globes s'aperçoivent, et ne se rencontrent pas. L'harmonie du monde est précaire; Fancienne beauté des choses a changé^ le monde est illusoire.
Je regardais Fabîme où tombent les fruits du temps : j'eusse préféré n être pas. Mais tandis que je me sentais avec peine attachée à des objets qui manquent de grandeur , par une contradiction déplorable , un seul être aussi faible que moi-même entraînait mes idées. Au milieu de cet ordre si froid, et qui me parait sans but, tout à coup je crois recevoir une nouvelle existence; je ni'établis sur la terre comme dans une demeure durable, et un homme est pour moi ce que le reste de la nature ne pouvait être ! Ainsi les malheurs de Ju-
lîrer la somme que lui avait envoyée d'Europe l'homme d'affaires chargé d'opérer quelques recouvremens , il fit des démarches pour obtenir son entière liberté. Cette somme que nous regardions comme perdue , d'après ce qu'on savait de sa manière de vivre , était restée en dépôt à trois cents lieues de sa nouvelle demeure.
Il s'embarqua , puis il traversa une partie de la France , et sans passer à Grenoble , il se rendit à laferme.Nem'ayantpas trouvée , il prenait le chemin de la ville ; mais ensuite l'idée lui vint de me chercher jusque vers les ruines où il jugea que mes nouvelleshabitudes pouvaient meconduire souvent. Je dois te dire encore qu'il avait exigé d'Antoine le secret surce voyage. En le laissant à V... , il lui avait promis de le justifier auprès de moi, si je l'accusais d'avoir livré quelqu'une de mes lettres.
Lorsque nous songeâmes àl'heure , déjà
le soleil disparaissait. Jusqu^à ce jour J'avais peu redouté Tespèce de surveillance qu exerce ailleurs la curiosité publique ; je m'étais crue assez connue de la plupart des fîens que je pouvais rencontrer. Cette position se trouvait changée par la présence de Jules. J'étais persuadée qu'il n'y avait rien à craindre de sa part; mais il avait été aperçu dans le pays, et j'aurais dû, par un double motif, rentrer à l'heure ordinaire.
Ce premier retard causa tout le mal. Il fallut beaucoup de temps pour sortir de ces bois obscurs; nous n'y parvînmes qu'avec peine. Lorsque nous eûmes quitté les sapins, je marchai avec précipitation, négligeant les renseigne meus qui m'avaient dirigée dans mes courses précédentes. Je ne pensais qu'à me rapprocher d'un torrent que nous entendions ; je ne doutais
pa6 que oe ne fut la Démaiae , c'était le torrent d'Evaldar. Quand je le reconnus , je fus consternée ; cependant je pressentais à peine le malheur de cette nuit funeste.
Voici j dît Jules , la Dent des Pâtres ; si je me le rappelle bien , nous sommes à quatre lieues de laferme , pardonnez-moi d^étrè venu. Je ne répondis point j je restais immobile. On ne voyait plus vers le couchant qu'une faible clarté. Celle de la lune qui paraissait à Thorizon aurait pu nous conduire ; mais je crus que pour éviter de rentrer au milieu de la nuit , je ferais mieux d*attendre le lendemain, et qu'en arrivant lorsque les portes seraient ouvertes, et sans avoir besoin de parler à personne , je paraîtrais de retour d'une promenade faite le matin. Pauline ne vient me trouver dans mon pavillon que vers midi , et la servante de la ferme n'y entrequ'une heure ou deux
auparavant ; je pouvais donc espérer qu'on
ne s'apercevrait pas de cette singulière abr sence.
Je consentis à atteindre le jourdaasuae vallée que remplit presque entièrement un petit lac bordé de roches et de mélèses; re^ traite commode, asile heureux; feible, mais frappante image de ces régions reculées que jadis nous avions entrevues dans nos songes.
J'osai bientôt m'applaudir de cette circonstance qui resserrait des liens si difficiles à rompre. Charme incompréhensible du premier choix que fi t la volonté dans un m^onde alors peu connu ! Nous le connaissons aujourd'hui ; mais nous voilà seuls , séparés de tout. Léger bruit des vagues, douce lumière , beauté de la nuit ! Tels auraient pu être les rivages lointains que notre enfance avait espéré découvrir.
Nous étions assis sur une roche que l'eau couvrait en partie ; et malgré le calme de
]'air , lasurface du lac restait un peuagitée. Une confiance naturelle, une jaserie plus intime succédait au premier empi^essemeut de nos discours. Le silence du désert avait affaibli notre voix. Lorsque je lui parlai de ce qu'il avait souffert en Amérique, il me dit que, durant plusieurs mois , il n'avait eu sous les yeux que les flots de la mer au pied des murs de sa prison. Ce mouvement presque uniforme, continua-t-il , m'a fait beaucoup de mal. Ici même, depuis que la lune est levée, je trouve fatigante la lumière que font vaciller les ondulations de Teau. » En l^i proposant de nous asseoir ailleurs, je vis ses traits altérés à un point alarmant , et comme il ne m'avait pas inspiré d'autres craintes , je me trouvai presque dans ses bras. Néanmoins cet accident, auquel il est sujet (H) , ne devait être que très-passager , mais en voulant me rassurer , il ne tarda pas à me
causer une inquiétude nouvelle. Nos rapports étaient changés. Retenue avec quelque violence , et trop agitée moi-même, je restais incertaine. Partout ailleurs, quand la suite générale des idées n'est pas interrompue, on n'a rien à redouter si Ton conserve Tusage de ses sens . Mais loin du monde , sous le ciel impassible , aisément on oublie ce queropinion demande, ou ce qui appartient à l'avenir : Témotion actuelle se trouve presque insurmontable.
Clémence, je ne cherche pas à me justifier, je dis seulement ce que je dirais si j'avais à juger une autre femme dans une semblable circonstance. C'était une position toute particulière ; c'était de ma part une volonté fixe , mais indulgente , *une résistance pleine de ménagemens , une sagesse qui pouvait laisser des doutes. Momens trompeurs , vous ne fûtes pas irréprochables : les infortunés que vous deviez unir
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se fuient pour toujours ! Enfin mes yeux sevQllèrQpt; je sentis un dé^ordi:^, unesorte de vertige qui ine déconcerta. Eh bien! lui dis-je, Isabelleseradoncà vous; maisensuiiq japiaia je ne supporterai votre présence , cela e$t irrévocable. Protestationsyaines! Que ^n$er d*une ferwelé qui suociomberait y et qui se relèverait si imparfaitement? Aussi iiemerésignais-je pas ace point; mais il me semblait que peut-étrelesforoes allaient me manquer. Cependant un bruitdont j'ignore la cause me frappa sans mettre fin à mon trouble , et ensuite tout me sembla nouveau pour nous.
Jules restait muet, et douloureusement agité , comme celui qui penserait qu'une puissance surnaturelle condamne tous ses vœux. J'imitais ce silence. Déjà il faisiail; jour .Nous arrivons à un chemin fréquenté ; il quitte ma main. Une bizute ur va nous séparer, je vais le perdre de vue; il me
tend les bras : Isabelle ! O France ! dit-il avec Taccent le plus sinistre , et il s'éloigne. Après de semblables momens, je n'osais le rappeler. Il est parti sans s'expliquer : je ne le verrai plus.
C'est ainsi que les choses se passèrent.
Mais de grâce, écrivez-moi quelques mots ; ne ^m'épargnez point , ce serait m'accabler davantage.