‹ IsabelleChapitre 16 sur 37 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

Tu n'es pas sévère comme s'il s agissait d'un mal que tes conseils pussent prévenir. Tu as cherché dans mes intentions, dans ma sincérité , de quoi m'excuser jusqu'à un certain point, et en restant, à mon égard , telle que tu étais auparavant, tu m'as rendu le courage.

Je persiste à croire qu'on a fait consister

trop particulièrement l'honneur des femmes dans une résistance que Tordre général ne prescrivait pas toujours, et qu'on a tiré d'un principe juste des conséquences un peu exagérées. Quoi qu'il en soit, rhonneur ne dépend pas de la justesse des maximes selon lesquelles nous sommes approuvés ou méprisés; il dépend de ce mépris même ou de cette estime, et on pourrait être déshonoré en ne faisant qu'une chose mal à propos déshonorante (I). Pour connaître ce que Thonneur exige, il feut interroger, non pas une opinion raisonnable , mais l'opinion reçue .

Des convenances plus fortes que celles de l'honneur même , tout en empêchant de lui obéir ^ ne pourrment lui ôter don pri^; jamaîâ il ne serait indifférent de l'avoir perdu.

Jules m'a quittée , il a pensé qu'il le fallait. Serait-ce à moi d'en juger autrement,

1S9 et de refuser <l^être libre? Quelq^ie importance qu'on mette * à des senlîmefis cfrfi semblent ne deroir jamais finir , ne fautil |)a8 at^uei^ique nous pouvons', à Teîxfemple de plusieurs autres , en kftianger, ou nous vaincre ? Qui sait même dans quelles intentîoiÀ Jules venait en France ? ^Get affaiblissement de tête , qui montre <;ombien ses peines fiirent grandes, ne lui a permis peut-être aucun autre projet qftfe de recueillir de quoi subsister sans inquiétude. Vraisemblablement ce n'est pas ici qu'il se fixerait; il en sent trop le danger sous les lois actuelles . îl ne m'a rien dit à cet égard; mais bien qu'un tel silence s'accorde mai avec les sentimens qu'il me montrait, en le lui reprochant je craindrais de devenir injuste. Que serais *jfe moi-même à ses yeux, s'il se bâtait d^interpréter ma conduite ? Je ne sais pas au juste ce que contenait cette lettre qui est

tombée datis ses mains; peut-être j a-t-il TU les motifs qui m'engageaient à rester libre. Lui ai-je dit que son retour pouvait changer cette détermination , le voyage m*ayant paru entrepris pour moi seule?

A-t-il dû le deviner? Que conviènt-il de faire? Je suppose qu'Antoine en le rejoignant va m' écrire; mais ce n'est qu'une conjecture. Antoine igiiore combien je désire connaître ce qu'il peut à son gré m'apprendre ou ne m'apprendre pàs^i

Je sais maintenant quel était ce bruit extraordinaire que nous entendîmes à Evaldar. Les travaux de la nouvelle route qui doit traverser ces montagnes sont commencés. Pour faire sauter des quartiers de roches , on emploie la poudre , et on choisit le matin parce que les fouilles se font au-dessus d'un pâturage qui est rempli de bestiaux pendant le reste du jour.

Le hasard m'a procuré ces éclaircissemens

chez Cottihs , où je vois ^e personne ne s*est aperçu de mon absence* Ce bruit, survenu dans le moment le plus inquiétant pour un esprit déjà troublé, aura &it une grande impression sur celui de Jules» Il en est résulté quelque bien, mais les suites pourront en être funestes : tout annonce que notre ancien ami est sérieusement menacé d^un malheur plus accablant que les revers de la fortune.

Des motifs essentiels , surtout dans mon caractère , mWaient fait prendre une résolution que jecroyais inébranlable. Jen'a** vais alors besoin que de rester d'accord avec moi-même, et je n'ai pas eu cet art qui maintenant ne suffirait plus. Yoici d*auti*es entraves : j'ai donné de nouveaux droits, il faut que Ton consente à les abandonner. C'est trop dWoir deux destinées à concilier sans retour. La mienne

'08i éi\k intervertie ^; êaiis k {hûk ^èe Fâttiie t|ttel peut être l'emploi ^de nos 6icaltés?

En me ^refusant ^n joa^ , >je ne ferai <|ii Vn portier un plus incommode. Voyons tonteibi^:; le temps aura «on pouvoir.

ËUes^sont plus heureuse , §^ ne dois p»s me le dissimuler, celles cpii se Uvrem: an )COurs dies choses. Il eût mieux yaki que je fisse de même. Disposant fd'uA revenu borné , mais certain , je chercheraisima satisfaction dans ces voies simples. Sans trouble et sans projets , contente d une d^tinée ^aîsfibLe ^ mardiant d^un pas re veur sur le bord des sentiers de la !irie , je cacherais dans Tombre et ma jeunesse et mon tombeau. Mais notre gënie s'efi^aie 'd\in éternel oubli. Si m^es pencbans les plus chers me retiennent dans la solitude , je ne me promets, au milieu de cette indépendance, qu'un travail plus sérieux, et cet être im-

puissant qui va consommer sa détresse éprouve encore le besoin des choses impérissables.

Quelque fatiguée que je sois de cette irrésolution, je ne m'en délivrerai pas avant de recevoir du moins une lettre.

Peut-être sera- 1- elle de Jules : il croira pouvoir m' écrire dorénavant , et je ne sais pas encore si j'oserai m'en plaindre.

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