LETTRE XX
En s'éloignant , Jules me laisse-t-il mon indépendance? Je voudrais du moins rapprendre. Il me semble que tout serait bien si je connaissais mon sort, si j^étais certaine que la satisfaction d'un ami n'exigeât rien de moi.
Il faut que je suiye avec plus d'exactitude la règle que je m'étais prescrite. L'opiniâtreté dans le travail en ramènera le
goût peut-être, et des habitudes invariables me feront retrouver l'asile dont , après rhumiliante soirée d'Evaldar, je dois plus que jamais sentir le besoin.
Une chose que je comprends à peine c'est qu'on puisse regretter de ne pas aimer. Les passions conviendraient moins mal à ceux qui auraient long -temps à vivre j mais nous, comment cherchonsnous à dissiper dans l'agitation des jours si rapides? Tous les désirs sont dangereux si on leur laisse trop d'autorité ; ce n^est pas pour nous diriger sûrement qu'ils ont été mis en nous.
liiais; comment croire que ceux qui n ont pas cédé, à Tamour 1« verront aisément se changer en amitié. Pour Vy déduire il faudrait des efforts <Drp(miâtre& , aum tristes que ToubU , ou plus pécilleux q>ue Tabseace.. Je n>''admf&ts. pa& volontieirs^ enti'e dès peirsonne& de dtfférens sexe&,
unie uatimite qui reste a. jamais scrupuleux- Si la retenue est difficile, notre attacbemeat Oie sert qu'à nous tou^meuteirj séparons-nous. Si elle est ^qile ,. séparons-nous encore; cette inclination, eslt bien froide , et nous, ne devons pas être contens Tun de Tautre. Les momensqui, dans Tavûtié ordinaiire, seraient 1^ plusi doux, deviennent incommodes pour dea 9.mis. de sexes diiférens , parce qu'ils, ne savent trop que penser da lei*rs dispositions secrètes : quoi qu'on £asse, OEbaime moins ceux avec qui on n'esjt pas satisfait. Pour éviter les iiKîonvénijeus. de ces. liaisons équivoques, il faudrait à la fois' trop d'art et trop de bopb^ur . Ptou^ ne somme& pas des amis, $i dians no9 confidences nous gardons une réserve semblable k celle qt^ tac di^S^rençe deis sexes oci^aionerait, s'il e^t des oboi^es qui intéressant Tun de nous., et que l'autre ne sacbe pas. Les
amitiés parfaites seront presque toutes entre deux hommes, ou entre deux femmes ; les exceptions paraîtraient fort rares si on était sûr de n'y pas comprendre les liaisons que resserre naturellement un amour inconnu des étrangers.
Clémence , que n'avons-nous pu rester Tune à l'autre ? C'est avec toi seule que je devais vivre ; c'est toi seule que je devais aimer. J'aurais connu dans toute sa force une affection qui donne beaucoup de prix aux faveurs du sort, et qui nous console dans nos peines. Mais aussitôt que cesse l'enfance des femmes , on les livre à d'autres liens; nous ne le sentons que trop , et l'une se retire en quelque sorte, parce qu'indubitablement l'autre se mariera,
Quant à moi , tu sais que j'ai été frappée , trop peut-être, de ce mot d'un ancien : Avoir une famille , c'est donner un
otage àla fortune. Dans le mariage, en eBet, tout retient 9 tout inquiète; on est soucieux et asservi. Presque sur de ne pas vivre selon ses penchans, on ne pourra pas même s'abandonner avec sécurité au cours des choses, et Texistenoe aura dès lors peu de valeur , du moins pour de certains caractères que nous ne devons en cela ni féliciter, ni condamner. Il est à désirer sans doute que la plupart des hommes tiennent àleurpays par iin lien facilement senti, qu'ils aient une famille, et que ceux qui manquent de principes soient contenus par les atta-^ chemens qu'on leur supposera. Mais vous qui désirez être libres de faire bien en toute chose, et qui vous promettez de poursuivre jusqu'à la fin de vos jours la recherche de l'honnête et du juste , n'ayez point d'enfans ; ayez un ami. N'ayez point de famille , vous aussi qui prétendez expressément vous maintenir avec quelque
fcaprm^tié daw h» voies, ie k raisôa , iidbl pai^ eii bir^Tant Icî za^Jbi^ur , mais eo pavmenant k ne le vedoul^r jaisais. Tel i^ 9wa poÂQfi rao» part^gi^, \\n auis. cosor ^ainouQ; cependaintt loipig^ûnagifiiatiQa «e sei: fwviiairi^ p^ ayecceluÂdei la plupart dbs femmes^ U &ut qm^l^^ chose die plus ënftSf ffqv^. pour SQUjt^mr «m fftiJblesse^ P^ntétire aussi serais*je peu pvopra à rempliir les>d€|You:$ d'uiiike; femme mariée^ parce ^^. lai pris l'tiaUtuâ^ de. tes croîire étraise gers à m<a véritable di^stisiatioii ^ à celle qufi j'enti?ev,Qis tQuJQursi malgré mm dpur
LETTRE XXL
Oe n'est pas une chose ïort simple, -comme on le croirait d'&b0rà , de renonceff à }a partie la plus séduisante de la vie, de préférer tine règle exacte, et de choisir une manière d'être dont aucun incident n*appartienne à notre bonne fortune. Je ne voudrais pas que l'ima^nation nous égarât et nous laissât ignorer nos misères;
mais pertnettons-lui de nous aider à les perdre de vue , eu nous offrant , comme un pressentiment voluptueux j quelque songe dans le vague de ravenir. Pïous avons besoin de mêler à nos projets les plus sérieux un autre espoir » et Tamour le permet; s'il donne rarement le bonheur , il y fait songer continuellement. Le vrai sera préférable sans doute aux riantes perspectives qui nous trompent , mais il faut plus d'une réflexion pour faire adopter, par le cœur, de certaines vérités que Tesprit a reconnues.
Il conviendrait de se décider sans re* tard, si on le pouvait; la détermination une fois prise , on la mettrait sous le sceau de la nécessité. Mais j'ignore ce que la si-> tuation de Jules peut exiger de moi; je délibère avant de savoir précisément quelle alternative m'est offerte, et Tinstabilité des circonstances entretient mon irrésolu-
tiou. Tu ne saurais te figurer à combieB de choses on pense , lorsquMl s'agit de rejeter pour toujours ce qui ne s'accorderait pas a?ec des moeurs austères. Le temps a beaucoup de pouvoir sur ceux qui s^'avancent de plein gré vers l'oubli qu'il prépare, mais du moins il faut du temps.
Si les femmes tiennent plus à Tamour que les hommes, c'est peut- être parce qu il a mis en elles toutes ses complaisances, et parce qu'elles se voient adorées, quand Thomme est seulement chéri. ]N 'eussent^elles ni tendresse ni désirs , Tamour serait encore pour elles la plus flatteuse des illusions, et même alors elles voudraient se persuader qu'elles aiment, pour ne pas se priver d'être aimées. La vanité est moins impétueuse que les passions; mais elle tire de sa durée une force inattendue , qui peut modifier enfin tous nos sentimens, et on lui résiste mal, parce
qu'on ne s'en ëtait pas ^éfié d'abord. Quelquefois il est presque impossible de renoncer animer, presque toujours ÎJ est difficile de renoncer à plaire.
Cependant les vofeux de retenue perpétuelle n'ont rien qui m'étonne chez une très-belle femme : Timportance yisible du sacrifice en devient un dédommagement.
Maïs celles dont les traits n'ont point cet édlat et qui ne possèdent que les avantages dcmt l'ftmonr se contente , celles-là peutêtre se ^trouveront plus flattées d'être l'objet d'im attachement convenable. Quant aux liaisons que forme le hasard, que nulle réflexion ne peut justifier , qu'on voudrait cacher adroitement , et dont on subit le joug avec tant d'imprudence , je n'a:urai pas de peine à me les interdire.
Sans les déclarer criminelles chez des femmes restées libres, j'y vois quelque chose d'htBmiKant. Beaucoup d'hommes disent
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qu'après une honnête résistance ^ presque toutes les femmes ont soin de ménager rinstant d'une défaite simulée. D'après ce seul mot . celles qui n'aiment point ne devraient plus se laisser vaincre; il. vaudrait mieux encore se donner franchement que de faire ainsi parler de soi. Du reste, je laisse , comme la nature l'a voulu , aux hommes T empressement, et aux femmes le privilège de paraître généreuses; ce sont des dispositions auxquelles notre sexe, et même le leur, n'ont rien à changer.
Dois-je renoncer à Jules , le puis -je même ? Aussitôt je renonce à Famour, et, à plus forte raison , je reste étrangère aux petits intérêts de Tart de captiver. Si j'ai reçu quelques moyens , je veux qu'ils m^ conduisent à un même hut ; je n'aurai jamais trop de force pour m'avancer vers
celui que je me proposais. Je ne prétends pas réussir dans la société ; je ne veux pas que Ton m'y distingue , et c'est à d'autres égards que je désire de me séparer du vulgaire. J'ai entendu parler d'une femme que la mort a enlevée de bonne heure ; elle était poète , et elle commençait à discourir éloquemment au milieu des salons. Pour moi, je ne fréquenterai pas les salons, je ne ferai pas de vers, et si le don d'une conversation brillante m'était accordé, j'en userais fort rarement. L'habituded' écrire doit dissuader de parler avec un soin remarquable.
Si on revient aux goûts naturels , si chaque chose est mise à sa place , on ne fera que jaser dans les réunions ordinaires , et les entretiens seront des délassemens. On ré-« servera, pour un travail digne de ce nom, l'énergie dont on est capable : tranquille au milieu des témoins avec qui ou doit
être fiunilier, on ne montrera sa force qu'aux témoins plus imposons qui décideroQi un jour si on a bien fait d*aimer la gloire^ el si on avait des titres à s'occuper de Tutilité puUique.