LETTRE XXII
Pourquoi le temps ramène-t-il des sou* venirsqui devraient s'éteindre? Me seraitil déjà naturel d& regarder en arrière , parce que les premiers rêves de la jeunesse se dissipent, ou parce que j'ai approché de Tabîme des afflictions humaines ?
Mais d^où vient , depuis la nuit fatale , <;e pesant reproche , cette peine qui n'aura
point de terme? N*ai-je pas fait alors tout ce que je pouvais, et davantage, pour ainsi dire? Cependant je suis mécontente, comme si la honte m'atteignait, et je me livre à des craintes inexplicables. Les sentimens que j'avais approuvés en moi me paraissent importuns ; je ne sais ce que produiront ces combats, et je suis effrayée de tant d'inconstance. Ce mal secret que j'eusse pu éviter , je le trouve partout , dans ce que j'aperçois, dans ce que j'imagine, dans ce que j'entreprends, comme dans ce que j'abandonne ; je me vois sans force ou sans repos , et , entourée des dons de la vie , je me sens brisée de douleur.
Qu'ai-je appris? Que m'es t-il arrivé? Rien , ce me semble. Faut-il un nouveau malheur pour que je me plaigne du malheur de mes jours? Cependant je pourrais ne pas souffrir ainsi . Peut-être serai-je mieux dans d'autres instans ; mais j'ai besoin d'écrire
aujourd'hui. Que te dirai -je? Comment me faire entendre? Je ne connais pas bien ce que j'éprouve, et il est possible que j'aie peu de raisons de croire ce dont je reste persuadée. Retenue de toutes parts , ne voulant pas ce qui est , et ne sachant ce qu'il faut attendre , je n aurai point d'énergie , point de modération. Les atteintes que je ne repousserai pas sont-elles irrésistibles? C'est quelque chose de sombre au- dedans de moi. Tout m'obsède, tout m'irrite. C'est une fatigue qui redouble par intervalles; c'est un découragement universel. Qui me rendra les heureux mouvemens ou l'aveugle confiance des fM*emières années ? Un secret ennui que je ne prévoyais pas , de lents soupirs , une vaine répétition de quelques idées stériles, me lassent également, soit que je veuille agir et vivre, soit que je cherche le sommeil et Foubli. Tout me devient inutile.
Je ne connais pas d'espérance , et il n'y a rien dont je ne me détache ; le songe est terminé : je m'ennuie sur la terre.
Perpétuelles félicités de Texistence , appartenez-TOus à Fétre sensible? Vous ressaisirai-je en achevant bientôt ce rôle obscur dont je me suis mal pénétrée , cette tâche terrestre que je ne puis comprendre? Repos! Raison constante! O avenir! O durée! Êtes-vous le dernier prestige de notre ignorance y ou une des merveilles de la nature inconnue?
Et enfin, Clémence, s'il était vrai que nous dussions nous retrouver au-delà des temps, de quel œil verrions-nous alors ces chagrins , cette humiliation? Connaître rinstàbilité de la vie, et néanmoins en éprouver les faiblesses ; se passionner sans erreur, et, sans croire au mensonge, ne pouvoir être inébranlable dans la vérité 1
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Même jour.
Il est très-tard), mais je Yeui te parler d'une course que j'ai entreprise malgré le froid et la neige. J'ai désiré de revoir dans le jour ces vallons d'Evaldar où mon imprudence m'avait conduite au commencement de la nuit. J'aurais dû choisir une saison plus favorable ; mais ne sachant ce qui m'est réservé , je résolus de ne pas attendre le tardif printemps des montagnes.
Pour éviter un long détour , je traversais sur la glace un pâturage inondé par les dernières pluies; elle ne se trouva pas assez forte , et il s'en fallut de peu que je n'eusse besoin d'un secours difficile à recevoir au milieu de cette solitude. Que de changemens en quelques mois! Quelle
tristesse dans des lieux que j'avais tus si beaux ! II est des impressions douces qui ne se renouvellent jamais. On s'y livre cependant. Toujours lasse du monde aride où elle semble exilée , notre ame s'accoutume à cette noble harmonie qui ne subsistera pas , à ces voix célestes que nous n'entendrons plus. Rien de désirable, si ce n'est ce que nous ne pouvons connaître; rien de parfait dans la nature , excepté le principe inaccessible de ces formes passagères et de ces beautés fugitives (1).
Quel air suave on avait respiré sur le rivage d'Evaldar, durant cette nuît malheureuse ! Ainsi Jules apparut comme un de ces fantômes de l'imagination qui peuvent nous subjuguer, et qui, ensuite, nous laissent dans l'accablement. Mais avanthier le ciel était chargé de brumes , et uu vent froid les roulait sur le flanc des montagnes. Le souvenir des heures passées dans
rintimité y de ces moiuens dont il ne reste rien, me remplissait d'une sorte de terreqr au milieu des frimas. Et lui-même^ ne faut-^ il pas qu'il souffre , et que de degrés en degrés il oublie ses desseins? Le mal étrange qui le menace peut rendre inutiles pour lui les dons du cœur et de la pensée.
Jouira-t-il jamais du calme que je voudrais retrouver seulement une fois afin d'espérer encore?
Mais ne sais-je pas que tout est fini pour nous? Je le sens , bien que je ne puisse en discerner les causes ; j'attends , avec plus d'empressement que de résignation, qu'un arrêt, sans doute irrévocable, me soit mieux connu. C'est là, sur ces rives d'Evaldar, que j'en ai reçu le premier avertissement. Je ne suis pas rentrée depuis ce jour, je ne rentrerai pas dans l'ordre naturel de mes inclinations. Je ne m'avance plus d'un mouvement facile ; le cours du
monde ne me présente pas cette entraînante diversité qiii prolongerait le besoin de vivre. Des émotions subites, des images que je ne puis écarter, des pensées que je rètrotive avec impatience , tout m'annonce que j'ai perdu les facultés d'un cœur jeune, et que je ne serai plus qu'un froid témoin du renouvellement des choses. Le temps a cessé de m'appartenir , il ne produit rien qui soit à mon usage. Je crois aussi que je ne reverrai plus ces lieux si chers et si tristes ; je les ai vus dans des circonstances opposées : cela est accompli.