LETTRE XXXIII
Le temps de se plaindre est passé, il faudra plus de force désormais : le sort se déclare.
Je craignais pour Jules les inconyéniens de la surprise ; je ne voulais pas non plus arriver sans quelque précaution , et d^ une manière peu convenable chez Aldiédo, cet Espagnol qui est voisin de Fermîtage , et
qui vit aussi dans une sorte de retraite. Ce n'est pas sans beaucoup de peine que je parvins à faire avertir Antoine. Je me bornais à demander quelques renseignemens nécessaires , mais Antoine résolut de me parler. Il dit qu'il désirait aller à V....
H , pour voir quelqu'un qui venait
d'y arriver de France.
Jules voulut absolument franchir avec lui des passages devenus dangereux depuis que le soulèvement s'est étendu jusqu'à cette prevince. Antoine s'arrangea pour se trouver seul vers la fin de la course , et ils sortirent armés : depuis quelques mois , c'était leur usage dans leurs moindres promenades. Au moment où Jules venait de le quitter, Antoine fut saisi par trois hommes ; mais notre ami , qui était encore assez proche, réduisit bientôt ces campagnards a prendre la fuite.
Cependant Jules ne conserve tout son
courage que par habitude, ou par une sorte de nécessité de son caractère ; il n'est plus le même dans ce qui dépend de la tête , ou il ne Test que par intervalles , et quand il ne reçoit pas de fortes impressions. Il peut montrer encore de la prudence , mais en se livrant à des idées chimériques, et, s'il est conséquent, c'est comme nous le sommes quelquefois dans nos songes. Ces vagabonds, excités au pillage , armés à la manière des brigands , et vêtus en mendians , sont à ses yeux un parti de Mississaguis (i) dont il a triomphé. Une autre tribu voulant le choisir pour chef, il attend dans la retraite rassemblée générale où il espère être reconnu , et dont une faction qui lui est contraire a déjà différé Tépoque. Ces idées étranges sont maintenant chez lui dans
(i) En Amérique.
toute leur force : sans doute le mal sera irrémédiable s'il survient encore quelque événement de ce genre. Jules aurait besoin d'une année de repos, mais la situation du pays n'inspire que des craintes.
On n'était pas loin d'un village. Des jeunes gens reconduisirent avec zèle jusqu'à la maison de don Aldiédo un solitaire dont la vie paraît si édifiante. Alors ce bon Antoine ^ qui est plutôt Tami de Jules que son domestique , Antoine qui se sacrifierait pour lui ; mais qui sait qu'on peut le laisser seul sans inconvénient, continua sa route , et se rendit auprès de moi.
Jules lui avait recommandé de ne revenir que le lendemain , et de suivre un détour afin d'éviter les hauteurs. C'est donc hier seulement que je pus aller chez Aldiédo ; le circuit que nous eûmes à faire ne nous permit d'y arriver qu'à la fin du jour.
Rassui'é du moins sur la santé de Jules , et voyant que tout n'est pas désespéré , je me flattais que ma présence le calmerait en lui faisant d'abord sentir qu'il n'a point quitté l'Europe. Mais il ne demande pas à me voir. Il sait que je suis ici , que j'y suis pour lui; il le sait , ou plutôt on le lui dit. Espérons du moins qu'il l'oubliera tout-àfait. Je m'éloignerai ; le temps achèvera ce qui se prépare.
Antoine, qui se regarde comme la cause de ce dernier malheur^ commence à s'inquiéter sérieusement. Il paraît que les crises précédentes avaient été moins longues.
Epfin j'attendrai. Jules est triste et sombre ; mais cette funeste préoccupation ,