‹ IsabelleChapitre 28 sur 37 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

Dès que Jules se trouva mieux , on se hâta de lui reparler de moi. Peut-être eûtil fallu plus de patience.

Croyant que j'étais restée à Ribalte , il voulait partir aussitôt. On lui dit que je comptais me rendre à Termitage , il parut m'y attendre avec empressement . A chaque pas mes craintes augmentaient , et sa vue

ne devait pas les dissiper. Après deux mots prononcées d'un ton plus naturel j il s'anima subitement, a Le temps n'est pas venu, dit-il 9 restez inconnue. La solitude nous rend capables de grands desseins. Moi aussi j'ai été dans le désert; c'est là que j'ai oublié cette forteresse imprenable , et ces eaux menaçantes. Mais voici ce que j'entendis alors : Tu as été choisi pour travailler au bonheur de cette partie du monde.

Je me mis à y réfléchir. Allez donc, ces mystères vous seront aussi dévoilés. Le jour du péril n'est pas votre jour , -.éloignezvous du bruit. Il y aura du tumulte , et des entreprises nouvelles , et de mémorables catastrophes. Alors je deviens nécessaire ; on est subjugué par l'inspiration qui me protège. Je me lève, je disperse les caciques de tous les fleuves, et le peuple fidèle peut couvrir de ses nobles tabernacles les plaines de l'Amérique. Tout m'est at-

tribué ; je dispose des lumières ou des talens de plusieurs hommes qui ont attendu sans murmure , et je fais dans nos contrées des choses inouies. Le ciel le veut, vous le savez , son tonnerre m'a éloigné de la France , et tandis que je croyais rester en Europe , une main invisible m'a conduit jusqu'ici. Vous qui traversez les mers avec une rapidité miraculeuse , vous me verrez digne de vous ; dans ce temple même où je trouve un asile contre les grands chasseurs qui ont vainement juré ma perte , je vous consacrerai des jours qui , enfin , m'appartiendront. »

I] serait également difficile de le décider à changer de demeure , ou de Tassujétir ici à quelque régime qui le tranquillisât insensiblement. Je me suis retirée plus malheureuse que je ne fus jamais. Loin de lui être utile , je lui ôterais le faible repos dont il jouit par instant ; il dit lui-même qu'il

Sââ

ne me recevra plus ayant le jour de sa gloire , et je dois désirer qu'il ignore notre présence dans Iç voisinage. Laissons- le maintenant se livrer à de certaines pratiques , à de certaines austérités qui ne paraissent pas très -dangereuses; avec de la circonspection , peut-être Antoine lui en fera-t-il bientôt sentir la bizarrerie.

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