LETTRE XXXV
Tous les jours Antoine sait trouver une heure pour descendre chez Abdiedo. Je cherche ayec eux quelque moyen de prou* ver que l'Espagne n*est point dans le JNouveau-Monde, ou que les Mississaguis ne pensent pas à prendre un chef européen .
Mais, Clémence, quand nous sommes
passionnés , différons-nous beaucoup de celui <|ui croit réel tout ce qu'il imagine?
La passion est déjà une sorte de démence , etméme elle n'en est point le premier degré.
La folie effraie : nous en sommes bien faiblement séparés. Qui pourra expliquer cet instinct si heureux, et peut-être si précaire, par lequel nous distinguons au milieu de
toutes les choses possibles , les seules choses existantes ?
Pendant le sommeil , les rêves ne se prolongent-ils pas avant que des doutes s'élèvent? Quelquefois, ensuite, sans être désabusé , on se demande si on veille ; mais cette question peut rester long-temps indécise. Depuis que mon père ne vit plus , vingt fois je lui ai parlé en songe. Je me rappelais néanmoins et sa mort, et diverses circonstances qui confirmaient cet événement, mais c'était cela même que je qualifiais de rêve sinistre. Je me disais : Enfin
j'ai retrouvé mon père j le voilà , c'est iudubi table.
Toutefois cet examen rétablissait Tordre dans mes sensations. Je retrouvais, enm'éveillant , le niveau incompréhensible , la ligne peut-être arbitraire qui change la teinte des objets, et qu'il faut franchir pour discerner ce que nous croyons réel aujourd'hui. A quoi tient cette différence!
Quel est le rapport dont la rectitude légèrement altérée substitue la folie à la justesse , sans interrompre la vie , ou même sans que ce changement soit connu de celui que nous en disons affligé? Où sont les preuves que les sciences supposent ! Qu'y a-t-il de grand et de certain dans la raison 9 dans le génie , dans la sagesse ? Au jugement d'une intelligence supérieure , Tesprit attentif dont la dialectique nous paraît prodigieuse différerait-il beaucouç) de l'insensé qui nous fait compassion?