LETTRE XXXVI
Rien ixe change ici- Les li^iix ^nfe beaux et la saison est très-belle ; mais il n'y a pas de mouveme^. Les beures , Jtes jours sont uniformes : jamais le temps ae m'a paru plus silenjQÎeiïx. Paulis^e adoiicîl; notre situation; elle e«t ^contente, mais sensible , et c'est ainsi que j'avais besoin qu'elle fiit. Ce pays lui plaît; si elle me
Toyait moins triste , elle serait toujoui^ satis&ite. Son caractère et rinexpérience concourent à son bonheur ; ce qui lui manque c'est de partager une destinée meilleure que la mienne. Cependant, cette disposition à la joie serait peut-être funeste un jour, si rien ne la tempérait; ne faut-il point que Pauline aussi connaisse le malheur? Le voir seulement auprès de soi, c*est la moins pénible des leçons que la fortune doit donner tôt ou tard.
Nous sommes assez bien chez don Aldiedo .
Sa femme, qui n*a guère moins de soixante ans , parait d'une humeur agréable , et nous ne pouvions trouver de meilleurs hôtes dans notre pèlerinage. Leur demeure est simple ; mais , du reste , elle ressemble plus à une maison française que la plupart de celles qu'on trouve en si petit nombre dans les campagnes espagnoles, surtout en s' éloignant des côtes.
L'ermitage est plus élevé; la situation en est pittoresque. Il avait été grossièrement creusé dans le roc ; maintenant on y voit des fenêtres , des portes et deux foyers, Tundans Tespèce d'appartement, et l'autre dans une sorte d'antre, d'où la famée s'échappe par une ouverture naturelle . Le jardin pourrait fournir des légumes à toute une famille, mais le travail d'un seul homme l'entretiendrait en bon état, d'autant plus facilement qu'il renferme ce que j'appelle un trésor domestique, je veux dire une fontaine qui ne tarit jamais.
Il en est de l'ermitage comme du climat; ce n'est en grande partie que sur le rapport des autres que je puis en parler. Sans ce que me dit Antoine, je connaîtrais mal une demeure dont je n'ai approché qu'une fois, et, sans le vénérable Aldiedo, je n'aurais encore qu'une idée très-imparfaite du •ciel de ces provinces maritimes de Va-
lence et de Murcie. Quoique l'automne soit très-avancée , nous trouvons le temps aussi beau qu'il puisse Fêtre à Grenoble sax milieu d^octobi'e. Défie-toi pourtant des exagérations d*un certain voyageur , et ne croi^ pas que durant des siècles on n'ait vu iei que deux gelées blancbes.
On nous dit que l'ordre va être rétabli dans les provinces voisines ; mais d'autres Espagnols s'attendent à un soulèvement général. Wons avons été près de la mer, chez des amis d'Aldiedo. Ils reçoivent fréquemment des nouvelles , et nous en sommes naturellement avides ; néanmoins , nous ne ferons plus de ces courses , qui , d'un jour à Tantre, pourraient devenir trèsdangereuses. J'ai eu tort d'amener Pauline dans un pays où j^aurais du prévoir qu'il y aurait peu de sûreté durant quelque temps. A la vérité, je n'y pouvais venir seule; mais peut-être aussi convenait-il
que je n'y vinsse point. Sans de teU motifc d'inquiétude , j'irais quelquefois visiter cette maison qui est sur le rivage , et ou nous avons été bien reçus : nous n'en sommes éloignés que de cinq à six lieues.
Je voudrais être sur les pentes d'un promontoire devant l'Océan , à l'extrémité des Algarves^ ou parmi les rochers de Penmark.
Le brisement des grandes vagues produit les impressions les plus fortes dont nous puissions jouir en conservant notre repos.
La réflexion ne me suffit pas toujours ; j'ai besoin d'être ranimée par un aspect impo-^ sant. Pour rendre à Tame le sentiment des j&cultés qu'elle avait reçues contre le malheur , il n'est pas d'autre moyen peut-être que le souvenir d^ lois immuables ; il dissipe le trouble de la vie passagère. Quelle condamnation de nos chagrins , ou de nos regrets dans ce vaste mouvement des eaux , dans ce murmure solennel qui semble ré-
vêler rinconstance, le retour, le nécessaire anéantissement des choses visibles! C'est une impulsion de la marche des astres, c'est un bruit de Tunivers (M)» Mais le sol que nous cultivons, ce terrain immo* bile, nepeutêtre ànos yeux qu'une muette enceinte, où les hommes sont retenus pour qu'ils s'occupent de ce qui se passe , pour qu'ils se renferment dans des vues personnelles, pour qu'ils accomplissent froidement une destinée impénétrable.
Je sens ma faiblesse. Il est vrai , mon irrésolution est insensée ; il est vrai, le moindre fardeau m'accable , et je consume sans dignité des jours dont j'avais conservé l'indépendance. Fatiguée d'un triste effort, d'une énergie qui , n'étant soutenue par rien de ce qui m'entoure, m'abandonne bientôt, je cherche lâchement ce que j'évitais^ et quelquefois j'admets ce que je désapprouve : exempte d'erreurs opiniâtres,
je laisse le doute m'ëloigner de la perfec* tion. Cependant, si j'étais délivrée des liens, qui , sans animer le courage , embarrassent Tesprit, je suivrais avec persévérance une règle plus sûre : je deviendrais inébranlable dans un monde moins difficile à comprendre. Et d^ailleurs, moi qui frémis en prévoyant le dernier jour , le jour où nous laissons nos amis sur la terre ; moi qui conçois à peine quelle résignation peut soutenir l'idée de fermer l'œil pour ne le rouvrir jamais , de partager ce ténébreux avenir en deux abîmes , celui où nous tombons, et celui où tout se développera sans nous être jamais connu ; moi , dis-je , je succomberais volontiers au milieu des tempêtes , je m'abandonnerais à la formidable impétuosité des ondes.
Quelle maison voluptueuse, entourée de fertiles campagnes, me conviendrait comme la demeure la plus modeste, à Tom-
bre des vieux pins, au-dessus des vagues?
Près de mon amîe, près de Jules peut-être; Pauline avec moi; rien de plus! Mais, quand la félicité est devant nous , quand nous voulons saisir ce qui nous était propre , un empêchement secret nous écarte , et Tétat présent du monde est ainsi maintenu.
Je ne suis point satisfaite de cet état du monde. Ce n'est pas que je me pique de m'attacher seulement à ce qui est grave et sévère. J'aurais vu volontiers sur quelques théâtres des parodies ou d'autres pièces un peu bouffonnes : ce sont les hochets magnifiques que je ne puis souffrir. Je crains que notre industrie ne soit détournée du vrai but. J'aperçois des marais infects , des provinces sans routes , des villes sans aqueducs et sans citernes; je demande pourquoi ? Tous les temps ont vu , dit- on , les mêmes abus. Ainsi nos siècles ne seraient
guère plus sensés que les siècles anciens , et c'est précisément ce que je soupçonnais.
On ajoute que , parmi nous , chacun pouvant employer à son gré ses richesses , beaucoup de mains se trouvent consacrées à ces fantaisies; mais je n^aime point qu'on laisse aux intérêts personnels tant d'indépendance, et je préférerais à une semblable liberté celle où chacun devrait s'occuper avant tout de la satisfaction publique.
Ces jours derniers, on nous montrait, non sans orgueil , des ruines de monumens inutiles construits par le vainqueur dont on a long-temps subi la loi : j'avais un double motif pour les voir avec indifférence. Semblable à d'autres peuples, celui qui termina ces travaux faisait tout pour les passions; il ne savait pas lés contenir, ou y substituer de plus justes desseins. L'ouvrier qui façonne ces piérides
péniblement et opiniâtrement s'habitue sans doute à la rigueur des saisons - mais , en résistant , il se consume. Enfin il tombe* Nul n'y songe ; un hôpital reçoit ses dernières plaintes , et le bloc qu'il embellissait n'aura pas un ornement de moins. On fait vivre cet homme dans une pauvreté docile j afin qu'il sache aveuglément polir des marbres qu'on trouvera précieux. Mais pourquoi Touvrage de l'homme serait-il plus grand que l'homme même? Comment se fait-il que l'œuvre soit belle, si l'artisan n'est rien , ou que lui-même il soit peu de chose , si son œuvre a de l'importance ? Ce n'est point , dira-t*on , le travail d'un manœuvre qu'ilfaut préconiser. Nous admirons le génie de Tartiste qui trouva ces formes gracieuses , ces lignes sévères , cet ingénieux balancement des masses.
Mais ce génie, quel bien produit-il, et
comment justifier tant de disproportion entre la peine qu'il poûte et l'amusement qu'il donne?
Celui dont le plaisir serait de procurer à sa famille les jouissances de Tintimité aurait-il moins droit à notre estime qu'un homme jaloux d'obtenir le gouvernement d'une province? L'agrément de la vie pour un esprit juste consiste dans la perfection et la constance des choses simples. Aspirer aux dignités , ce n'est pas se montrer plus grand que des hommes bornés dans leurs désirs ; mais c'est être plus dupe : de tant de pauvretés qui nous mettent tous en mouvement, les moins laborieuses sont les moins déraisonnables (N). Je ne connais que deux situations pour l'ame forte .
Voulez-vous achever convenablement le trajet difficile ? Remplissez le premier rôle chez un peuple que vos conseils rendront heureux ; ou bien , cueillez vos fruits et
fauchez vos foins daus une retraite profonde , en vous félicitant dç cette médiocrité y en la chérissant à jamais , en vous délivrant de^ vaines prétentions* Quand on est priv:é de la plus douce , de la moins fastueuse de ces deux manières de vivre , pn peut aimer Tautre par devoir : on n'y éprouve pas moins d'indifférence pour tout ce que le vulgaire ambitionne , et on peut j sentir également que nos facultés secrètes se rapportent à des fin^ éloignées.