LETTRE XXXVII
J'aurais besoîa de t écrire souvent afin d'oiaibli^r par intervalles ma po$itk«i et Terreur qui m'a conduite ici. Je ne sais quelle sinistre attente Waanoncait de jour en jour des incidens prochaine; il n en survient pas. Cependant je n'enli^ep'endrai rien qui demande du temps. J'avais projeté du xnoins de te faire connaître
les lieux où je suis ; je t^aurais conté dans le plus grand détail ce que je fais , ou plutôt comment y assez peu occupée de Pau- Une même , je parviens à ne rien faire ; et combien j^ai peine à croire que désormais les soins de la vie me regardent en quelque chose . Je t'aurais envoyé des dessins ; je voulais lever le plan du domaine où mes hôtes vieillissent dans une douce paix , tandis que ma jeunesse n y trouve rien d'heureux. Je songeais à tout cela , mais je n ai point de volonté : le moindre prétexte me rend à mon indolence. Enfin, il est un passage de ta lettre auquel j'ai résolu de répondre : il faut que nous nous entendions sur toute chose.
Sans interdire universellement aux femmes des travaux qui ne sont point leur partage ordinaire , je pense , comme toi , qu'elles ne doivent pas ressembler aux hommes. La nature ne fait pas moins con-
iraster les deux sexes dans leurs habitudes morales que dans leurs facultés ^iLtërieures. S'ils avaient le même genre de caractère et de sentiment, ou la femme et rhomme seraient égaux, ce qui conduirait à rindifférence , malgré Testime , ou bien Tun d'eux se trouvant inférieur k Tautre, ne saurait en être aimé , puisque Tamour suppose une sorte d'admiration. Mais, selon Tordre naturel, iJs peuvent être remarquables sous des rapports contraires ; ainsi Tun chérit dans l'autre les perfeC'^ tions qu'il n'aura pas lui-même, et sur^ tout celles qu'il ne doit pas avoir. L'amour existe parce que les sexes diffèrent essen-^ tiellement ; s'il était possible de les rendre semblables dans tous leurs penchans , cela seul changerait nos arts comme nos moeurs, et amènerait, avec d'autres règles de goût, d'autres principes de civilisation.
Mais pourquoi regarderions-nous comme
Si2
Tattribut exclusif d^uu sexe Tusage des facultés qui appartiennent à Tespèce en-* liera? Laissons quelque chose à la diver* site individuelle des inclinations ; ou bien adopteronsi-nous ici des coutumes qui même au fond de TA^ie ne sont pas adoptées généralement? Faudra«t-il^ par exemple, qu^un fils marche pas à pas sur les traces de son père? Dirons-nous à celui dont les bras sont robustes , Tesprit pesant et les Tues courtes : Tu ne puiseras pas Teau dans les citernes, tu ne soumettras pas les buffles au joug , mais afin que ton père soit exactement remplacé , tu broderas des ornemens pour les autels, tu chanteras dans le dialecte du Boutan les roses de Chyraz y ou dix milles cavaliers d'élite se rangeront sous tes ordres.
Soit qu^un auteur fasse une spéculation en tâchant d'amuser le public , soit qu'il se propose une fin plus honnête , le talent
que demande son travail n'est pas une faculté particulière au sexe le plus robuste , mais un effet du don général de la pensée.
A Texception d'une nuance plus ou moins forte dans de certains genres, les femmes n'ont-elles pas aussi des idées, ne savent* elles pas aussi les transmettre ? Je trouve naturel, non qu'elles se livrent ordinairement à des études assidues , mais qu'il y ait des femmes instruites et surtout des femmes auteurs. On ne doit pas être surpris de les trouver pensives dans un cabinet, puisqu'on n'a pas été choqué de les voir sons le diadème exiger les hommages de tout un empire. Les femmes qui s'adressent au public dans un livre s'éloignent moins d'une réserve toujours convenable et souvent séduisante , que celles qui distribuent des instructions à des amiraux, àdes aides-de-camp , à des ambassadeurs , ou qui président un conseil d'état.
Je ne veux pas que. dans la seule intention de se soustraire aux sollicitudes domestiques , une femme se charge de fonctions dont elle serait souvent incapable ; je ne veux pas qu'elle affecte de s'élever pour partager le privilège de tant de gens remuans , celui de n'être utile en rien. Mais ne voit- on pas des hommes que la faiblesse de leur esprit ou de leur constitution réduit à une vie sédentaire et à des métiers de femme? Il se trouve aussi des femmes peu favorisées du sort ; l'activité , l'inquiér tude qui les distingue, est moins patiente que ne le demanderait la direction du ménage. Le temps des grossesses les effraie , ou elles se sentent pour Tenfance trop peu d'amour ; elles jugent dès lors qu'elles suivront moins mal d'autres lois , et que leur véritable destination a quelque chose de particulier. Sans accorder à ces femmes qui paraissent se séparer de leur
sexe la supériorité sur celles qui en pratiquent les obscures vertus, je pense qu'il est des exceptions naturelles pour plusieurs d*entre nous, et que, les unes dans des circonstances dont elles ne prétendront pas se faire honneur, ou les autres par des motifs tout-à-fait justes, auront le droit de suivre leurs vrais penchans.
Je suis loin de prétendre approfondir la question , mais je dis de quelle manière je Tai considérée jusqu'à présent. Il est douteux que cela serve à mon apologie.
Malgré ma faiblesse, ai-je raison de conserver de rindépendance ? Laisserai- je un écrit dont Futilité puisse être durable ^^ et paraitrai-je justifiée , du moins quand je ne vivrai plus ?
Je ne voudrais pas être le jouet d'une illusion plus naïve. Je n^imiterai pas celles qui voient dans les succès en littérature un moyen d'avertir de leur existence tous
les hommes doués de quelque imagination.
Si j'entre dans cette sorte de carrière , je ne me la figurerai pas semée , pour moi , des fleurs qu'on laisse plus volontiers cueillir par les gens qui les ont seuls en vue. Lox'squ'une femme déshonorée, lorsqu'un homme sans droilure , font profession d'arranger des phrases en faveur d'une opinion dominante , on les appelle tout à coup les vertueux, les éloquens, les illustres défenseurs des principes. Mais moi , j'ai vécu et je vivrai dam la retraite. Ne sollicitant personne, ne faisant aucune démarche auprès de ceux dont les jugemens captivent le public , je n'aurai pour moi ni les passions ni les intérêts du jour, et ma voix peu connue sera proscrite, en quelque sorte, comme lointaine ou dénuée d'appui (O).
Encore un mot sur la question générale.
Au jugement de certains hommes, toute
personne qui nVst pas sanâ ces^e occupée des autres , et qui nid s'est pas arrangée potir avoil* à chaque instant besoin d'eu^t, est égoïste.
Ainsi les hoîlimes simples seront de^ égoïstes au fond de leur retraite; mais dans les villes , au milieu des affaires et des ccmcurrences , un préfète des semblables à soi, on s^oublie pour eux. Apparemment i c^est pour se rendre utile qii^on invente tous ces métiers divers. C'est toujours à la défense des opprimés que les hommes de loi consacrent tant d'heures laborieuses, et c'est pour la patrie que tout soldat s'expose à être mutilé. Mais ceux-là sont égoïstes qui renoncent aux intrigues, à l'opulence et aux distinctions.
Sans doute ils le sont; ils veulent conserver leur noble partage, ils ont choisi d'être hommes. Mais la plupart de ceux
qu^on prétend conduire , par la voie des passions , à un renoncement inconnu déciles, deviendront cupides ou dissimulés.
Des Yues personnelles , ou du moins des intérêts de famille , refroidiront toutes leurs qualités, et leur ôteront même les vastes espérances qui entretiendraient la jeunesse de Tame. Ils seront petits et vains ; ils resteront jusqu'au dernier jour esclaves de leurs futiles besoins , et on écrira sur leur tombe qu ils ont servi leur pays jusqu'au dernier jour.