SIXIÈME ANNÉE
LETTRE XXXVlII.
Jules était plus calme; il avait demandé à me voir 9 et on m avait promptement avertie . Je voulais lui persuader de partir pour la France dès qu'il aurait leé papiers nécessaires. Il me répondit qu'il s'y rendi^ait aussitôt qu'il serait assuré de notre union, mais qu'autrement il n'y rentrerait jamais.
Je ne pus savoir quels étaient ses autres
desseins dans cette dernière supposition.
Ses instances devenaient pressantes : il paraissait souffrir, et lorsque Antoine, qui commençait à le regarder avec inquiétude, s'approcha de nous, peut-être allaisje promettre. J'étais disposée à beaucoup faire pour que Jules , uioins découragé , n'hésitât plus à quitter TËspagne. Mais je crains de Tayoir trompé, en quelque sorte, pour le tranquilliser; je crains de m.'étre laissé entraîner par des considérations du m.oment.
Cette union semblerait naturelle. Au point où je suis, après ce voyage, je pourrais m'y résoudre et sacrifier d'autres idées. Mais celle-ci offre-t-elle moins d'incertitude , et dois- je attendre , de la part de Jules, des résolutions constantes? Si je lui deviens nécessaire , il faut bien que je sois à lui; mais je doute que mon seul consentement efface les traces de cette peine
intérieure dont la durée a trop affecté ses organes. Si, au contraire, sa santé s'affermit , s'il se voit rendu à lui-même , quels seront ses projets nouveaux? Où le conduiront-ils? Ai-je prétendu, d'ailleurs, que je serais heureuse ?
Je vivrai dans la tristesse ; je me prépare à l'aimer. Effectivement, ce qui était pénible peut devenir favorable , et on peut se faire à Famertume des alimens qu'on n'eût pas préférés d'abord: quelquefois ce régime fortifie. Peut-être ma pensée, faute d'appui, s'égarera- 1- elle dans ces routes sombres ; mais si, du moins , je sais y introduire une lumière que j'entrevois, je montrerai qu'il importe beaucoup plus de connaître l'affliction de l'homme que ses plaisirs. Nos avantages sont assez grands; ce qui nous manque, c'est d'éviter tant de maux dont nous croyons tou^
jours éluder la menace, et qui, tôt ou tard, peuTani accabler les moins malheureux d'entre nous.
Si mon imagination me plaçait, ix'csq^ en tout genre, vers le premier rang, il faudrait descendre chaque jour. Quelles que fussent mes prérogatives ou mes jouissances, elles me paraîtraient au-dessous dje moi 9 et, dans la prospérité, je serais encore mécontente. Mais je me soumettrai ; c'est ainsi que les moindres faveurs du sort me causant d^heureuses surprises , je trouverai mon partage au-dessus de mon attente. Moyen trop détourné, dirait-on, singulier projet de renoncer à la joie, pour se rapprocher de la satisfaction , et de se vouer soi-même à une sorte de douleur habituelle ! Je veux que Futilité de cette retenue soit trop indirecte ; cependant les partisans du plaisir se plaignent bientôt de
laurs ennuis » et , au contraire , on a re* marqué en tous temps la sérénité des fronts vieillis dans Tabstinence.
La joie n'exprime que des choses vulgaires ; ce qu^elle montre était déjà visible pour tous. Mais il est de plus vastes com* binaisons pour des regards sérieux. Nul objet peut*tétre ne nous estconnu tant que nous ne sommes pas arrivés au mouvement de douleur dont il est le résultat , ïe&et ou Temblème* La tristesse pénètre ces secrets da la nature dont les riantes couleurs ressemblent à un déguisement. Dans ce qu'elle nous laisse apercevoir, la nature est toujours l'expression d'une pensée laborieuse , ou Teffort d'une puissance gênée dans sa lutte contre le désordre. La voix de rbomme a plus d'étendue lorsqu'elle révèle des vérités austères; c'est un sou mystérieux dans l'espace. La tristesse du sage ne s'arrête pas à des malheurs per^
sonnels; elle est instruite, elle est désintéressée. Dans un monde auquel le juste n'appartient plus , il déplore ce qu'il n'éprouve pas, et il plaint Terreur que nulle passion ne lui fait partager : les larmes du génie semblent tomber des cieux .
Non , je ne prétends pas faire un cboix entre les moyens d'obtenir desbeures plus paisibles; un autre en décidera peut-être.
Mais, quoi. qu'il fasse, et quelque parti que je prenne moi-même , j'appartiens au malbeur; j'en reçois de toute part je ne sais quel avertissement, et les jours qui passent sans amener un malbeur nouveau ne me paraissent que des jours de délai. On se persuade que Jules se rétablit , mais dusses- tu me croire aussi en délire , je pense que cela ne s'acbèvera pas. Et si je cessais de craindre pour lui , je craindrais pour toi. Je ne sais, mais l'effroi me
pénètre, et je gagnerais maintenant à cesser de vivre.
Dans cette soirée d Evaldar que je reprochais au sort, il avait mis Ta venir à ma disposition, en nous réunissant Jules et moi. Puisqu'il en est ainsi, pouvais -je dire, ne nous quittons plus. Maisayantprisavec moi-même un engagement sérieux, j'ai voulu tout concilier : cette marche circonspecte m'a conduite ici.
On se plaint d'être assujéti, et pourtant on ne fait pas tout ce qu'on pourrait faire.
Cest que nos désirs, ou opiniâtres ou trop mobiles, s'accordent rarement soit avec la rigueur, soit avec Tindulgence que nous trouverions dans le cours des choses. J'èntrevoisaussi unecontrainte irrésistible dont nul ne déterminera ]es suites : quels que soient nos efiforts , notre condition mortelle ne s'explique pas .
Il est des hommes qu une sorte d'infir-
mité, une étrange dispositign des sens fait agir durant le sommeil. Ds marchent sans redouter les obstacles ; ils écoutent, bien que le silence les environne , et ils veulent regarder sans s'apercevoir qu'ils sont dans les ténèbres. Qu ont-ils qui les distingue de nous , si ce n'est que la vanité de leurs mouvemens est déjà incontestable? Le moment qui doit montrer ce que sont les nôtres n'est pas arrivé; mais, nous aussi , nous arrangeons des fantômes. Nous croyons vivre; cependant un réveil subit dissipera tout ce qui nous agite , et les êtres réels seront dévoilés. J'ai besoin de cette grande attente. Le rêve dont je suis fati-^ guée va-t-il finir ? Je crois qu'il est interrompu ; j'éprouve quelque chose d'inaccoutumé dans les sentimens les plus ordinaires.
Je me vois sans soutien, et je me détruis moi-même. Où êtes-vous, ô mon père?
En me quittant vous avez ébranlé le sol
qui me porte encore j je n'ai pu le raflfermir , me ycHci sur la pente funèbre. Qu'il est effrayant le trompeur renouvellement des choses ! Dès que nous avons passé la première jeunesse, ce n'est plus qu'un long désastre : ces regrets forment Thistoire du monde. Qui de nous n'a pas vu tomber ce qu'il aimait ! Qui n'a pas senti dans ses désirs les plus chers Tinstabilité des biens y et dans ses pertes irrémédiables la continuelle destruction des âges ?