LETTRE XXXIX
Cette lettre pourra être jremise en des mains sûres, et /quoique je n*aie qn'un crayon, je profite, de roifrequ^ou nous' a &ite.
Nous ne trouvons point d'akile; nous en avons tcberché pendant là nuiï , mais durant le jour nous n'osons fait^ aucunf
OTOUTCmCTlt.
Ceux qui nous avaient accueillis ont péri sous nos yeux , et leurmaison est détruite.
Des hauteurs où nous sommes on distingue la fumée qui s'élève encore de ces ruines.
Jules s'est battu avec uu bonheur surprenant , maïs son courage n'a pu nous sauver tous.
Pauline n*a pas été aperçue ; il était dif^ ficile qu^elle le fut dans une ancienne masure où on Favait placée à une certaine distance de la maison. Je lui avaisfait promettre de n en point sortir.
Plus forte qu'elle , et bien décidée quant au. p^jrti , que j'aurais à prendre dans des Q^oineps extrêmes, je restai auprès de Jul^s. Jîoti'Qhraye Antoine sait eacore se servir d'un sabre, mais il a reçu deux blessures. Qi49^t a i^<)i,;r£|yfdace,d^ Julea acheva bient^^ fdc.qaçisrassurer. Pendant que j'évitais qu'on ne Iç surprit pap dçrrièiie,U repoussaîib tous ceux qui osaient se présenter en face.
J'ai vu contre lui seul jusqu'à neuf ou dix hommes, mal armés, il est vrai , etn -ayant guère pour se rendre redoutables que des instans.de frénésie.
Mais il faut te dire ce qui s'est passé ; j'ignore si je trouverais Toccasion de te faire parvenir une autre lettre.
Avant-hier , uu officier français et quelques chasseurs de son corps ont été poursuivis de loin par une nombreusebahde d'espagnols. Forcés d'abandonner la direction qu'ils avaient voulu suivre , ces militaires se sont présentés devant la maison d'Aldiedo ; ils croyaient avoir as$ez d'avance pour que le lieu de leur refuge ne fut pas connu. Nous ne pouvions leur dire de se retirer ; mais comme il paraissait impossible qu'ils se défendissent avec succès, Aldiedoleur persuada d'entrer dans une sorte de cave qui se trouvait masquée par un nouveau mur. Ik
lui laissèrent leurs fusils, qu*il joignit à ses propres armes, dans une salle au bas de la maison. Plusieurs montagnards arrivèrent si promptement qu^Aldiedo ne douta plus qu'ils n'eussent vu entrer les Français; effectivement ils Taffirmèrent , en demactdant qu'on les leur livrât. Jules se trouvait avec nous , maison eût pu le croire du pays, parce qu'il commence à en connaître le langage. Sans doute il passa pour un an-^ cîen solitaire; son accoutrement ëcarlaît le soupçon. Dès le premier instant j'avais mis Pauline en sûreté; cette place eût pucontenîrdeux personnes , mais lafqmme d'Aldiedo ne voulait point sortirdelamai^ son. Pour lui, voyant arriver le reste de la troupe, composée d'environ cinquante hommes ou femmes, qui compiènçaient des recherches, il leur dit : Les Frangeais que vous poursuiviez sont entrés chez moi. Vous jugez qu'ils n ont pas eu le temps
de demander mon consentement. Ils ne Youlaient d^abord que se défendre arec plus d'avantage , mais je les en ai dissuadés. Vous vous trouveriez douze contre un. Cependant ils ne me paraissent pas d'humeur à être vos prisonniers , que voulez-yaiis d'eux? J'ai leurs armes en mon pouvoir, et je vous en réponds Quils soient armés ou non , crièrent^ils , il faut que nous en purgions le pays. Français , dit Aldiedo d'une voix forte , reprenez vos armes , on dé$honôre le nom espagnol. Déjà il avait l'épée à la main; Jules, en montrant ses pistolets, arrêta les premiers qui se pré^ ^eQtèrent, et Antoine ouvrant subite*^ meut la salle, les Français qui s'étaient élancés au premier mot se saisirent dea fusils- Les assassins furent attaqués eux^ mêmes aveo une impétuosité à laquelle ik s'att^oddaieat peu , et le plus hardi des leurs^ fut renversé par cet officier dont il ne vou^
lait, disait-il, que les cpaulettes. Jules, profitant de ce moment , ya droit au dief de la troupe, le désarme, et lui tenant Vépép sur la poitrine , exige qu'il emmène son monde : cet homme le promet, et sans doute, avec quelque souyenir de Tancienne loyauté castillane.
" Il n'en fut pas de^ même de ceux qui le suivaient. Us s'étaient retirés mécontens ; ils revinrent presque aussitôt avec njie nouvelle fureur ; leur troupe était grossie de quelques hommes , et notre perte semblait certaine. Quand nous les aperçûmes ,. ils étaient arrêtés, ils délibéraient. Pour nous, quelles mesures devions -nous prendre?
]Notre nomlH*e était si petit que malgré mon sexe et Tàge d'Aldiedo, on ne pUt nous refuser de partager encore le péril.
J^aUai dire un mot k Pauline pour la rassurer à notre égard ; * elle demandait en grâce à être au milieu de nous , mais j'exi-
gQai qu^elle ne se montrât point sans être Invertie , quel que parut être révénement.
Ramassas du fond de^ diverses proyinces, forcenés sans ivresse, et jetant des cris sauyages sous un doux climat, nos ennemis offraient le spectacle le plus décourageant dont rhomme puisse être frappé en observant des hommes : la. passion brutale qui les défigurait eut choqué ceux mêmes quMls eussent défendus. Au reste, j'entre^ voyais avec assez de tranquillité , pour Jutes comme pour moi , le terme de nos fai-blés espérances. Aujourd'hui^ j'ai moins de CQurage : je ne suis plus soutenue par la présence du péril. Mais continuons. .
En un instant nous sommes entourés.
Aldiedo est mortellement frappé. Jules et Tofficier frai^çais , soutenus par ses quatre chasseurs dignes de 1<^ suivre, se précipitent parmi tous ces misérables , les dispersent , et Içs forcent enfiji à prendre la fuite^
J'avais été très-exposée. Trois hommes voulurent me saisir dans un moment où je ne YOjois qu' Antoine auprès de moi ; Jules s'en aperçut, et n'en laissa vivre qu^un seul. Mais, Clëmencei tandis que les hommes s'acharnaient contre nous, les femmes enfonçaient les portes de la maison ; elles j mettaient le feu, et quand nous rapportâmes auprès des ruines Aldiedo presque mourant , il y trouva sa femme égorgée.
Par un mouvement involontaire , je me retirais. Jules vînt auprès de moi ; j'avais un égal désir de le voir. Nous nous rencontrâmes dans le lieu mémç du massacre.
Plusieurs mourans imploraient des isecours que tous nos efforts n'eussent pu leur procurer. Jules n'était blessé que trés-^iégèrement ; mais je redoutais pour lui les' suites' de ces violentes émotions î je le voyais pé-i nétré- d'une s^wi'te de tei*réur. Néatimoihs,
ce sentiment qu'on n'aurait pas préru après le sang-froid qu il venait démontrer, li'aSièctait point sa raison. Pensif, muet et dans une attitude que je ne saurais rendre , il comsidérait alternativement la beauté du ciel, et. à ses pieds, parmi les fleurs, les charbons de Tincendie. Un malheureux dont le visage paraissait mouillé des sueurs de la mort repoussait nos soins ; il restait presque enseveli dans la cendre embrasée .
Si le carnage est inévitable, où sont les traces de la perfection? Qui les suivra? Le désordre aura ses convenances ainsi que la justice, et rien par momens ne sera glo^ ri^ux comme le délire du mal .
Cet officier est fils du général C*** ; il était chargé d'ordres qui ne devaient point souffrir de retafd* Il partit en jurant amitié à celui qu'il nomme son frère d'armes.
Ekns: trois jours- nous pourrons recevoir une escorte qui ne nous quittera qu'à Bar*
celoane, d^où la route parait sûre jusqu auit frontières de France.
Nous ayons vu la dernière heure du Yë*nérable Aldiedo. Nous voulûmes Téloigner de sa maison presque démolie ; on le trans^ porta comme on put jusqu'à Termitage.
d supportait ses peines avec une fermeté très- remarquable ; son œil sec était consumé par la douleur, et des sanglots eussent paru moins déchirans que Funiforme tranquillité de sa voix souffrante. On alla chercher quelques spécifiques désignés par lui-même d'après nos instances ; mais il fallut un temps considérable, parce que le village le moins éloigné n'a plus d'habitans, et ce qu'on apporta ne soulagea point cet excellent vieillard.
Dans ces derniers entretiens nouis nous ouvrîmes à lui sans réserve , et nousavions aussi toute sa confiance. « Mon premier ancêtre connu, nous dit-il , était un de ces
barons qui , ainsi que les Gandia , les Bunol , les Sinarcas , allégèrent par divers moyens Textréme infortune des Maures au temps de Philippe III. Ma famille a aimé la justice , mais elle est devenue pauvre , et notre nom s'est oublié. Pour moi , j'ai renoncé à l'illustration dès ma jeunesse; je ne me suis proposé que de remplir une obligation commune à tous les hommes , celle de ne jamais nuire . fe pensais qu'un séjour de quelques années au Mexique me procurerait de l'aisance ; mais comprenant bientôt que le commerce borné à ses moyens naturels me serait peu favorable , je me retirai jeune encore dans mon modeste héritage où se sont écoulées trente années paisibles. Vous en voyez le terme :
Tamertume de la vie humaine se retrouve en son temps. »