CONCLUSION
Isabelle passa la frontière. Lorqu^on fut arrivé à Perpignan , Pauline tomba malade , mais elle se rétablit bientôt. Le fidèle Antoine au contraire continua sa route jusqu'à Grenoble , où il mourut quelques mois après. 11 n'y eut pas lieu de craindre alors pour la vie d'Isabelle ; ce-
pendant on ne put observer sans inquiétude le calme apparent de ses regrets, la lenteur de ses idées les plus spirituelles et les plus douces , enfin cette sorte de santé invariable , moins heureuse que la santé ordinaire. Isabelle était affaiblie ; son regard ne paraissait plus aussi vif, aussi pénétrant , mais il y avait peu de changement dans ses traits, plus agréables que réguliers. Malgré les effets d'une tristesse invincible, elle conservait cette beauté des formes qui avait fait dire à un célèbre artiste , qu'on ne saurait trouver sans doute un meilleur modèle si on voulait peindre Vénus sortant des ondes.
Un homme avait vu Isabelle aussi peu velue que Vénus , Anadyomène, et d'ailleurs ce qu'il avait pu connaître de son caractère dans cette singulière rencontre lavait frappé. Lorsqu'ensuite elle lui dit <|u'elle n'écouterait pas ses propositions ,
parce qu'elle avait des desseins très-différens, il parvint à se faire une idée de ces projets, et il entendit parler de Jules de Medisdal. Il fut aussi informé du voyage d'Jsabelleet de son retour en France. Il vit enfin la retraite où elle se fixa pour n'être plus éloignée de son amie. Cette dernière demeure était une vieille maison rustique , près du Canigou , et de la route de Ville-Franche. Auprèsde sa bienfaitrice^ Pauline était satisfaite; mais comme il pouvait devenir indispensable qu'elle eût quelque habitude des villes, elle allait diner toutes les semaines chez Clémence , qui venait quelquefois aussi passer une journée avec Isabelle, pour se distraire de plusieurs chagrins domestiques.
Rarement les deux amies se vovaient à Perpignan. C'est là toutefois que Fancien jardinier, redevenu le comte de — et rentré dans ses biens en Languedoc , pressa vi-
vemeut Isabelle de changer sa manière de vivre 9 sans renoncer à sa campagne, et quitter la cabane du Canîgou pour une demeure dont la situation n'était guère moins agreste. Il pensait qu'Isabelle aimerait un jour à parcourir les Pyrénées. Ces montagnes ont, comme les Alpes, plus voisines de Grenoble, leurs tcnrrens, leurs neiges , leurs glaciers même , leurs solitudes , leurs grands arbres résineux , leurs débris sauvages . Déjà il en avait visité les eaux thermales , les plus riches que Ton connaisse, et il avait observé chez diveres peuplades une bonhomie ingénieuse, une singularité , une rustique élégance de mœurs , et de certaines coutumes qui rappellent les temps les plus reculés de l'Europe.
C'était un homme d'un caractère sàr; on ne connaissait de lui qu^ des trJEiits généreux et d'honorables sacrifices. Il avait
encore quelque originalité danâ ses goûts , et , s'il est permis de le dire ici , un semblable défaut ne devait pas déplaire à celle qu^il voulait persuader. Elle répondît néanmoins que d'inébranlablesrésolutions ne lui permettaient aucun lien nouveau.
Elle s'occupa constamment d'un écrit dont elle avait arrêté le plan la veille même de son départ pour FEspagne. Sa santé ne parut jamais détruite , mais ses forces diminuaient d'année en année. Clémence finit par attribuer cette sorte de langueur à l'assiduité du travail , ou aux erreurs d'un régime trop frugal ; mais Pauline en jugeait mieux , et n'eut plus un momient de gaieté.
Près de huit ans s'étaient passés. Selon sa coutume, Isabelle deseendit à la vrûe.
Cette fois elle resta plusieurs jours âvçc Clémence ; elle lui laissa le manuscrit d^un ouvrage qu'on devait imprimer à L^oo.
Elle partit au lever du soleil, tandis que Clémence dormait encore. C'était le 16 novembre ; on ne voyait pas de neige sur la montagne, excepté près de la cime. Des enfansaperçurent Isabelle; les sentiers qu'elle suivait alors Fécartaient un peu de son asile 9 mais il parait qu'elle avait le dessein d^aller plus loin. Le soir même le feu prit dans la maison qu'elle venait de quitter.
M. Libz... et sa femme étaient absens; ils n'avaient laissé qu'un domestique fort jeune. Cet homme n'osa pas d'abord enfoncer les portes de leur appartement, et ensuite on ne put sauver qu'une faible partie de ce qu'il renfermait.
Ainsi doit avoir disparu le manuscrit d'Isabelle. Il ne reste rien de l'infortunée. Dix ou onze jours après , deux homuies de Valmonya la trouvèrent dans l'angle d'un rocher exposé au couchant , à une grande élévation : le froid dés montagnes lui avait
Ole la vie. Elle aura eu besoin de re}X)s ; elle aura été saisie par ce sommeil irrésistible dont la mort est le seul terme. Clémence qui Ta vait chérie, sans trop la comprendre , sentit en la pleurant de quel prix avait été son amitié.