‹ Isidore Alexandre Auguste PilsChapitre 3 sur 14 · FRANÇOIS PILS · texte numérisé non relu

FRANÇOIS PILS

Ce serait méconnaître la piété filiale de Pils, que de ne pas ouvrir sa biographie par un juste hommage rendu à la mémoire de son père. C'est aussi une nécessité historique. On a dit et on a répété que la Crimée avait été son chemin de Damas. Cette assertion sans fondement repose sur une ignorance des influences qui agirent sur Pils dès son enfance et qui entourèrent en quelque sorte son berceau. Le génie de la peinture fut chez lui héréditaire. 11 grandit, et son goût pour la peinture se forma au milieu des scènes militaires du premier Empire, telles que son père les avait tracées sur les champs de bataille. Lorsque après les années d'études il jeta sur le papier son premier soldat, il ne fit que suivre d'instinct les traditions paternelles et donner un corps aux images guerrières qui, depuis sa naissance, avaient hanté son imagination.

Son père, François Pils, était né dans les premiers jours de janvier 1785. Il n'avait pas dix-sept ans lorsqu'il s'engngea, le premier messidor an IX (20 juin 1801), dans le cinquante et unième de ligne qui faisait partie de la première division du camp de Bruyères, alors sous les ordres du général Oudinot. Sa conduite irréprochable, sa physionomie à la fois énergique et pleine de douceur ne tardèrent pas à attirer l'attention de ses chefs. Il possédait bien la langue allemande, pouvait rendre de précieux services, et à l'occasion servir d'interprète.

Le général Oudinot le distingua, l'attacha à sa personne, et avec l'auto-

risation du maréchal Davoust, remmena avec lui, lorsqu'il fut appelé au commandement des grenadiers de la réserve. François Pils devint ainsi le compagnon d'armes et l'ami du général; et il fit à ses côtés les campagnes d'Anslerlitz, d'Iéna, de Friedland, de Wagram, de Leipsick et de France. A Wagram, le 0 juillet 1809, en prenant les ordres de son général, qui le lendemain devait être élevé à la dignité do maréchal de l'Empire et créé duc de Reggio, il reçut nn hiscaïcn dans les reins ; et son cheval, presque au même moment, eutune jamhe emportée. Trois ans après, en Russie, le ^tS août 1812, quelques instants après que le maréchal eut été hlessé, il fut atteint d'une halle dans le bas-ventre. Après le licenciement de l'armée, en 18 IT), le maréchal ne voulut pas se séparer du compagnon d'armes auquel il avait dû plusieurs fois la vie, et il le garda auprès de lui. Tous deux devaient encore faire ensemhle la campagne de I8'23 en Espagne.

François Pils était, on le voit, une de ces natures fortement et noblement trempées, qui semblent ne vivre que de dévouement : selon le langage de l'époque, c'était un brave, ainsi que le disait souvent do lui le maréchal Gérard, qui avait été à même d'apprécier sa belle conduite et son héroïque abnégation. Mais c'était quelque chose de plus encore qu'un brave, c'était un peintre de génie; heureux si les circonstances lui avaient iiermis de cultiver les dons bien rares que la nature lui avait déj)artis! Pendant les quinze années qu'il i)arcoui iit avec le maréchal les champs de bataille (h> riMir()|)e, il ne cessa d'étudier, dedessiner. de reproduire d'apiès iialureles scènes militaires qui se (h'i'oulaient à ses yeux. En campagne, c'était ses albums (|u'il illusti'ait de ses croquis, et, (piand la paix lui laissait quel(|ne loisir, c'était sur la toile, sur de grandes toiles nn'Mne, qu'il reproduisait les tableaux esquisses d'après nature.

Ses albums rendent avec une saisissant(> vérité l(>s mouvenienls des armées, les (b'Iails des marches, des campements, les é|)isodes des batailles ou des sièges. Quant à ses tableaux à l'huile, on dirait de belles esquisses de Gros; elles en ont la science de composition, le mouvement et surtout la couleur, François Pils, en effet, avait reçu du ciel cette (|ualité maîtresse en peinture (|ue possédaient les f.ios, les fiéricanlt, les Delacroix : il ('lait né coloi iste. Si malheureusement sa main, faute d'éludés, resta inexpérimentée, la naïveté et une boniiomie charmante traduisirent souvent mieux que n'eût fait une main plus habile, malgré qnel(|nes imperfections de dessin, les vives impressions

ressenties par le peintre devant la nature. Ici, ce sont les masses profondes d'infanterie qui se reploient le soir du combat sur un sol qu'assombrit la nuit, tandis que le ciel laisse voir dans ses plis nuageux de sanglantes clartés; là, nous retrouvons prise sur le fait une de ces charges de cavalerie qui décidaient alors de la victoire! L'élan a bouleversé les rangs et le canon fait cabrer des chevaux aux larges poitrails. Là, l'incendie chasse sur le pont de Borizow les régiments affolés ; ailleurs, des cavaliers, enveloppés de leurs grands manteaux, soutiennent le maréchal blessé, tandis que les pieds de leurs chevaux cherchent un chemin perdu sous la neige. Puis, des scènes plus familières et non moins grandioses : l'Empereur au bivouac, assis sur un banc de bois, devant un feu de sarment qui projette sa vive clarté sur la tète romaine du conquérant ; sur une autre toile, l'Empereur encore, la main derrière le dos, causant avec Alexandre et discutant de la paix du monde. Et partout la date est précise, les circonstances minutieusement indiquées. Tous ces tableaux sont d'une éloquente vérité, et d'un aspect que rend plus saisissant encore la magie de la couleur. Quelle heureuse fortune ce serait pour un historiographe des guerres de l'Empire que de pouvoir suivre les événements de chaque jour sur ces albums, sur ces toiles vivantes, et corriger ainsi sur plus d'un point la mensongère ou complaisante histoire !

Ici, ce que nous devons mettre en évidence, c'est la portée et la valeur artistiques de ces scènes militaires, si magistralement interprétées; c'est l'influence qu'elles durent avoir sur celui dont les œuvres sont aujourd'hui sous nos yeux. Nous regrettons de ne pouvoir retenir plus longtemps l'attention du public sur ces œuvres remarquables, mais nous avons hâte d'aborder à la biographie de Pils. Et auparavant, il nous faut achever en quelques traits celle de son père.

Aussitôt qu'il fut rendu à la vie civile, François Pils se maria. Le 25 janvier 1815 il épousa Suzanne Soudais, qui, le 7 novembre de la même aniu'c, lui donna un fils : Isidore-Alexandre-Augusïe PILS. Huit ans plus tard, il eut un second enfant, Edouard Pils, destiné, comme son frère aîné, à être peintre, et qui eût rempli une brillante carrière si la maladie et la mort n'eussent prématurément éteint, avant leur maturité, ses belles et rares qualités'. Deux autres enfants vinrent encore au monde dans les années qui suivirent. Mais la pauvre mère, en

* Il mourut, en 1850, fie la même maladie qui devail viiigl,-ciii(( ans plus tard emporler son frère ainé

SA VIK Kï SES ŒUVRES. 7

donnant la vie à ses enfants, leur avait à tous inoculé un <^cnne mortel. Elle fut la première victime, et mourut de la poitrine le ^29 février 1829. François Pils. se remaria deux ans après, mais il n'eut jias d'enfants de ce second mariage.

Toutes les personnes qui ont vu Pils dans l'intimité se rappellent son père, alors que c elui-ci venait jjresque chaque jour à l'atelier du déjaH des marbres, il était grand, droit encore, quoique l'âge commençât à faire trembler ses mains tordues et défigurées par la goutte. Sa tète était petite, dans la proportion qu'ont donnée à cette partie du corps les sculpteurs antiques. Sa physionomie, à la fois pleine de bonhomie et de finesse, laissait cependant deviner, au dessin anguleux de la mâchoire, une énergie cl une opiniAlreté; (jui contrastaient avec le mince volume de la voix.

Jamais père ne fut plus tendrement aimé par un lils plus respectueux. Tous deux se sentaient unis, nou-seulenienl par les liens du sang, mais i)ar uiu; même admiration cl un respect commun pour le beau et pour le bien. « C'était mon père (pii était le peintre, » disait souvent Pils, et il montrait avec orgueil les superbes esquisses qui couvraient les murs de son atelier, et qui n'étaient rien moins que de grands tableaux d'histoire.

Quand le vieillard mourut, le <> décembre 1807, dans sa quatre-vingttroisième année, il laissa dans le cœur de son lils un vide (pii ne fut jamais rempli. Quel père, en effet, pour un peintre ! car, dernier trait bien touchant, leçon digne d'être retenue, dans ([uelques lignes testamentaires, écrites sur son lit de mort, se trouve ce dernier vœu adressé par François Pils à ses enfants : « Conservez la mémoire de monsieur Picot. » Ainsi, le respect du inailrc clail devenu pour lui hih' MTtii de famille !

PREMIÈRES ANNÉES D'ÉTUDE. — M. LETHIÈRE. — M. PICOT TRAVAUX A FONTAINEBLEAU. — PRIX DE ROME, 1838

Isidore-Alexandre-Auguste PILS naquit, nous l'avons dit, à Paris, le 7 novembre 1815. 11 dut de bonne heure songer à se pourvoir d'une carrière. Poussé vers la peinture par le désir de son père et par une irrésistible vocation, il entra à l'âge de quinze ans à l'atelier de M. Lethière. Il a toujours conservé un vif et heureux souvenir de ses débuts, et toute sa vie il professa la plus grande estime pour le talent de son premier maître, qui ne l'ut pas sans influence sur lui. A la mort de M. Lethière, survenue en 1852, Pils entra dans l'atelier de M. Picot, et bientôt il suivit les cours et ensuite prit part aux concours de l'Ecole. xVucun art n'exige peut-être un apprentissage plus long et plus sérieux que la peinture; aucun n'impose aux jeunes gens peu fortunés plus de longues et sérieuses privations. Il fallut que Pils, tout en étudiant, songeât aux nécessités d'une situation précaire. Ce fut pour lui un dur moment, que son énergie et l'enlhousiasme de la jeunesse lui firent traverser allègrement. Un encouragement, un compliment du maître lui faisaient oublier un repas problématique. Au moyen de travaux exécutés le soir et pauvrement payés, il parvint à subvenir à peu près à son existence, sans faire de trop fréquents emprunts à la maigre bourse des siens. Ses progrès furent rapides et attirèrent l'attention de M. Picot; au bout de peu de temps, grâce à l'idée noble et élevée

isinoiiE Pii;'^, SA vir; et ses œuvres. 9

(juc celui-ci se fiiisail du lôle d'iiii professeur, grâce à l;i franclie el cliarmaiite iialure de l'ils, le maître et l'élcve conçurcul l'un pour l'autre une estime qui devint d'aitord de rattacliement, et ensuite une inaltérable amitié dont la mort seule put biiser les liens.

Lorsque M. .Vlaux fut chargé })ar le gouvernement de restaurer les peintures de la galerie de Henri 11 au i)alais de Fontainebleau, il choisit Pils, sur la recommandation de M. Picot, pdur l'aider dans ces intéressants mais difficiles Inivanx. (Jiicl honneur pour nu jeune homme à ses débuts de se voir, la palette à la main, face à face avec une fresque du Primalice ! Quelle ivresse de jeter avec assui'ance sur ces murailles de grandes figures de dieux etdéesses,et de pouvoir ainsi s'oublier dans l'Olympe, débarrassé des soucis quotidiens ! Et quel charme encore de porter à l'aventure ses j)as errants \);\vim les rochers et les vieux chênes de la forél, un album el une boile d'aipiarelles sous le bras! De cette épo(jue datent de charmaiils liiblcaux d'intérieur, faits dans les appailements du palais, el (pichjues i'oi tcs études de paysage. Fonlainebleau eut toujours pour Pils, durant loute sa vie, un puissant attrait. Il lui avait dû une aum'-e d'un bonheur presque sans mélange.

Qnaml ces li'avaiix lincnl lcrMiin(''s, il revint à Paris el rentra à l'atelier, dans l'intention de concourir |ionr le prix de Home. Mais déjà il lui fallait compter avec la maladie. Wrs la lin de IS,"!} il dut suspendre ses études ; et, dans l'impossibilité d'avoir el de payer chez lui les soins dont il avait besoin, il s(! vil dans !a nécessité d'entrer à l'hôpital Saint- Louis, dans le service du docteur Miette. 11 y resta tiois mois, du comnienccnient de décembi (■ l.S.'lià l;i lin de b'vi-iei' A sa sortie il se

prépara à concourir ; mais cette année il ne remporta (pi'un deuxième prix. L'année suivante ses effoi ts lurent eiiiiu couronnés de succès : il obtint le grand prix. Le sujet du concours était : S<tiitl Pierre (juérissaiit un boiteux à la jiorlc du triiiple. 11 y avait huit ans (ju'il li'availlait, deux sous la direction de M. Lethière, six sous celle de M. Picot. Il n'avait que vingt-ti'ois ans, et une bi illaiite carrière s'ouvrait devant lui. l(iutelt)is, à cette épocpu', il eût él('' diriicile de lien pi(''sager de sou avenir : Inimênie s'ignorait encore, il maichait, les yeux fixés sur les maîtres, entraîné par le courant de l'école, vers un but impersonnel, avide de savoir, de connaître, d'apprendre, enthousiasmé à la pensée de voir enfin Amlré del Sarto, Michel-Ange et ]la|)haél, mais sans être déjà tourmenté par l'irrésistible besoin de eoneevoir el de produire. Son imagination se mouvait encore dans un cercle tract' autour d elle par

ISIDORK l'ILS, SA \\E ET SES ŒUVRES.

l'enseignement officiel et par les traditions de l'école. Rome devait être pour lui comme un second stage; ce n'est pas là qu'il devait apercevoir la lumière inattendue à travers le déchirement des nuages. Il allait y poursuivre ses études, sans en retirer un fruit immédiat. Comme le voyageur, dans un pays inconnu, suit d'instinct les pas qui marquent le sol, ainsi Pils, de crainte de s'égarer, suivait timidement la trace laissée par les maîtres. Or c'est précisément le mérite de l'art traditionnel, tel qu'il s'enseigne dans les écoles, et dans la première de toutes, à Rome, de ne pas égarer ni tromper l'élève qui subit le joug salutaire de la règle. Tant que dure cet enseignement, l'artiste voit accroître ses forces ; il les entretient, les dispose pour le combat futur. Mais c'est à lui de trouver l'heure et l'occasion de ce combat; c'est à lui de chercher dans tous les chemins de l'inconnu l'idée nouvelle, l'ange avec lequel il luttera corps à corps. L'école donne la science et non l'inspiration. Mais que la belle fée surgisse un jour aux regards de l'artiste, il est prêt à s'élancer à sa poursuite ! Ni l'inexpérience, ni l'ignorance n'arrêteront l'essor de son âme : ses yeux se sont exercés à saisir toutes les formes du beau ; ses mains, esclaves dociles, à les reproduire sur la toile.

Aussi dès que Pils eut entrevu le but certain de ses efforts, d'un seul coup et sans transition, il devint un maître. En un jour, il trouva soudain l'emploi de forces accumulées pendant des années d'étude. C'est un illustre exemple à proposer aux jeunes gens, disposés à secouer trop tôt le joug sévère de la science. Pour faire un bon tableau, une idée ne suffit pas ; il faut savoir dessiner et il faut savoir peindre.

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