‹ Isidore Alexandre Auguste PilsChapitre 4 sur 14 · ROME, I838-I8A0. — PREMIER ET DEUXIÈME ENVOIS · texte numérisé non relu

ROME, I838-I8A0. — PREMIER ET DEUXIÈME ENVOIS

Ce sont maintenant les quelques années passées à Rome qu'il nous faut l'HContor, aiuK'Os qu'un examen supei'dciel aurait pu accuser de stérilité, tandis qu"(îlles préparaient le IrKunplie l'iilur de l'arliste. Klles furent douloureuses. Sous le beau ciel de l'Italie, il ne trouva qu'un air pcriide. A la vue (h; tous les chefs-d'œuvre de la nature et des arts, (jui l'appelaient de tous les côtés, des bords de l'Adrialicjue aux rives de la mer Ionienne, ce fut en vain qu'il invo(|ua la sant('',

liicii sans (|iii Imis les liiciis n'ont aiicuno (lonctMii' !

l'ils avait quitté i'aris, le décembre ISTuS, avec deux compagnons déroule. C'était le ])remier grand voyage (|u'il entreprenait. Aussi sahia-t-il avec iiii eiilliousiasmc juvénile et des exclamations d'artiste les grands effets de soleil levant dans les Alpes et dans les Apennins. Il se dirigea surKIorence en passant par Cliambéry, Turin, Plaisance, Parme et Pologne. De Florence, où il séjourna, il partit pour Sienne et arriva à Piome le 4 janvier l(Sr»!l. M. Ingres était alors directeur.

Pils allait ainsi se trouver sous une double direction, ou pour parler plus exactement, sous une double inlluence: celle jdus rapprochée, plus immédiate du directeur de l'c'cole de Poine, et celle plus éloignc'-e de

son maiire. M. Ingres travaillait alors à la Stratonke. Son nom, sa réputation, son grand talent Ini donnaient sur les pensionnaires une incontestable autorité. On rapporte qu'il disait souvent à ses élèves, rassemblés autour de lui coiHmedes disciples, qu'il fallait qu'un peintre se décidât de bonne beure pour le dessin ou pour la couleur. Conseil dangereux, s'il devait être suivi, et véritable bérésie estbétique : depuis que la lumière s'est levée sur le monde, la figure humaine s'est toujours présentée aux regards de l'artiste avec le double et inséparable prestige de \iy forme et de la couleur.

Mais heureusement l'influence de M. Picot, pour être éloignée, n'avait rien perdu de sa puissance. A distance même, elle devait prendre une portée plus grande. On peut dire, en effet, sans manquer de respect à la mémoire de M. Picot, que son mérite, comme peintre, était inférieur à son mérite comme professeur. L'excellence de son enseignement tenait à son amour sincère pour l'art, dégagé de toute préoccupation personnelle, à la sincérité et à la droiture de son jugement. « Il ne prenait jamais le crayon ni le pinceau, arrêté, comme dans la parole, par la crainte de ne pouvoir s'exprimer complètement. Il laissait deviner et faisait réfléchir; c'est pourquoi ses leçons, plutôt théoriques que pratiques, n'imposaient aucune création particulière, laissant à ses élè\ 'es une plus grande latitude d'interprétation \ »

On conçoitdès lors que Pils, bien qu'éloigné de son maître, restât sous le charme de son enseignement. Juste et sévère dans ses appréciations, sans complaisance dans ses jugements, M. Picot imposait à ses élèves, non-seulement dans son atelier, mais à Rome, aussi bien que s'ils eussent été sous ses yeux, par l'austérité, le désintéressement et la franchise de ses conseils. 11 puisait dans son amitié presque paternelle le droit de tout dire et de se faire écouter. La correspondance qu'il entretint avec Pils, pendant les six années que celui-ci resta en Italie, témoigne de la justesse de ses vues comme professeur et de l'élévation de ses idées comme artiste. Elle fait aussi le plus grand honneur au caractère moral du maître et de l'élève. Si le premier parle sévèrement, sans ménagement pour l'amour-propre de l'autre, celui-ci, reconnaissant d'une franchise qui riionore, sent, dans les remontrances souvent dures de son maître, grandir l'estime que celui-ci a conçue pour lui, et y puise une raison nouvelle d'étudier, de travailler et de mieux faire encore.

' JSolkc sur M. Picot, par M. Pils, lue en séance ordinaire le 24 juillet 1809. Yoij. p. 7.

SA ME ET SES ŒUVHES

Voici un extrait de la piemièie lettre que M. l'icot écrivit à Pils, à la date du 2 nuus 1850 :

«.... Maiiitciuiiit vous devez bien ('oiinailrc Uoine, mais vous ne saurez bien (oui le bonheur et l'avantaye de l'habiter que quand vous y serez depuis longtemps. Faites uile provision de bonnes et sérieuses éludes pour voire retour à Paris. Occupez-vous davantage de vous faire un i'onds de nialéi iaux, ipii vous servirimt plus lard à créer des ouvrages, (jue (Texécuter des tableaux pendant le temps que vous serez en Italie. Bien entendu, vous remplirez vos obligations de pensionnaire. Mais, après cela, c'est la lôte et le portefeuille qu'il faut rem[)lir, plutôt que do couviir de grandes toiles chaque année. A l'arisvous ne icliouverez ni les belles peintures, ni les styles piltoi'cstpies, ni les têtes remarquables de i'Jtalie ; faites donc provision de celles-ci pnur l'avenir. Composez beaucoup aussi, afin que dans le nondjre de ces compositions il y en ail (|ue vous puissiez exécuter ici. Ce n'est pas chose facile que le choix et l'arrangement d'un sujet: on est donc bien heureux (juand on en a quelques-uns dans ses carions et qu'on peut y penser longtemps avant de les exécuter.

Vous voyez que je prêche, mon cher l'ils ; eh bien, il en sera à peu prés de même dans mes autres lettres, pai'ce (jue je désire volie bonlieui', et que votre bonheur dépend de votre talent. Vous avez tout ce qu'il faut pour vous faire un nom en peinture ; prolilez-en et ne gâchez pas le lenq)s....

Avez-vous un atelier maintenant '.' Vous n'en auriez pas encore (pie je ne vous en jdaindrais pas beaucoup. Le> aleliers d'un pensionnaire, surtout à son ari ivée à Home, sont les musées, les galeries, les momunents, le peuple et les rues. Comme je vous l ai déjà dit, c'est moins des tableaux (pi'il faid faire en llalie (pie des éludes.... »

I.cttre sensée, qui devait lais.ser des germes féconds dans rcsprit de Pils ! 11 suivit les conseils que son maître lui donnait dans nn langage à la fois familier cl élevé. Au moment où il s'installait à Home, son i'rère Edouard, âgé de huit ans de moins que lui, cnlrait-à son tour dans l'atelier de M, l'icol. Ce lut sur un ton grave et convaincu qu'il lui recommanda de s'abandonner avec docilité aux avis de son maître :

« J'espère (ju'Édouard, écril-il à son père, va devenir un lioniinect penser sérieusement. Il est chez un professeur aussi bon qu'il est possible de l'être \)onv ceux (jui travaillent. M. Picot a eu pour moi toutes sortes de bontés. Si Edoiuird sait i)roliler de ses conseils et s'il travaille avec ardeur, bien certainement mon mailre lui procurera plus lard les moyens de se frayer lionorablenuMit un ebeniin.... »

l'oiu- lui, aitrès avoir visité les monuments et les nuisées, il se remit au travail et songea à son premier envoi. Mais ([uebiues mois à peine après son arrivée à Rome, il sentit de nouveau les atteintes de la maladie qui, pendant l'biver (.le 1.S37, l'avait retenu trois mois sur un lit d'bcipital. L'attaque lui un peu moins longue cette fois, et le médecin

lui conseilla, dès qu'il l'ut en état de quitter Home, d'aller passer l'été aux eaux d'Ischia. H partit le 1" juillet, resta aux eaux jusqu'au commencement de septembre, et alla ensuite s'installera Naples, alin de visiter Pompéi et le musée, où il lit de sérieuses études d'après les vases et les bronzes antiques, il rentra à Rome vers la lin de septembre, peu satisfait des eaux, chagrin de voir le temps précieux que déjà lui faisait perdre sa mauvaise santé, et craignant que le climat de l'Italie ne lui fût décidément contraire.

A la villa Médicis, les soucis de son premier envoi l'attendaient. Au bout de trois mois cependant, il put le terminer. Une seule ligure était exigée; Pils, trouvant que c'élait bien peu, en avait groupé deux : Adam et Eve chassés du paradis. Il n'avait pas choisi le moment où l'ange menace les fugitifs de sa llamboyante épée ; il les avait assis à terre, ployés, anéantis, et méditant douloureusement sur leur misérable sort.

En mettant la dernière main à cet ouvrage, Pils sentait que ce tableau avait dû se ressentir du mauvais état de sa santé. Quand il le vit exposé à la villa Médicis, lui-même porla sur son envoi un jugement défavorable. 11 lit part de sa crainte à M. Picot, qui attendait avec impatience le résultat de la première année passée à Rome.

« 11 me tarde bien de voir arriver vos envois (lui écrit celui-ci le 26 mars 1840). J'espère que votre tableau est mieux que vous ne scrablez te croire ; au reste je vous dirai franchement ce que j'en pense. Vous avez raison de vous disposer à faire des études d'après les maîtres, et vous verrez que vous vous en trouverez bien. Sans doute c'est la nature qu'il faut imiter, mais ils apprennent à la mieux voir....»

Les espérances de M. Picot ne se réalisèrent pas. Le rapport de l'Institut fut entièrement défavorable et même conçu dans des termes sévères \ Mais le jugement de M. Picot fut plus dur encore. 11 fallait connaître le caractère bien trempé de Pils pour oser, sans crainte de le décourager, lui signaler avec une telle franchise les graves

» (( M. Pils a choisi pour sujet de la figure d'étude Adam el Eve chasst'S du paradis terveslre. Il ne convient pas de se montrer trop sévère sur l'absence du style propre au sujet. Mais à ne considérer le travail de M. Pils que comme un morceau d'éludé, on doit dire que le dessin dos ligures est pauvre de formes. Cette incorrection est surtout sensible dans les extrémités, où l'on regrette de trouver aussi des parties trop négligées. Du reste l'exécution a généralement de la franchise, quoiqu'il y ait de la mollesse, et, la couleur de la vérdé dans quelques parties, ce qui rachète, jusqu'à un cei tain point, les défauts qu'on a dù relever dans le choix des formes et dans le dessin, n

(Rappoii de 1 840.)

SA vu; KT SES (i:uvi'>i;s.

(lélaiits de son ouvrage. Mais le maître cl l'élève savaient l'un parler et l'autre entendre le mâle langage de la vérité.

« J'ai vu avant-hier les envois du iioiiic, mon ciier l'ils (lui é( ril-il le '2(1 jnilleD, et j'en suis revenu triste, je vous l'avoue. Voire tableau se sent de l'état de votre santé lors(|ne vous l'avez connnencé. Je ne peuv nrex|)li(inei' (|ne de cette nianiéi c le peu de bien 'piej'y trouve. Je dois être fi'anc avec vous, cotte Irancliise fùt-ellc dure. La ligure d'Adam est posée comme le modèle dans l'atelier ; el il faudrait pour l'aire acceptei' cette pose banale, im dessin, un caractère, une exécution, qui ne s'y trouvent pas. La tête est laide, ainsi (juc le torse, les jambes et les mains. La figure d'Kve est peut-être nmiiis mal ; mais le tout est d'un dessin el d'une exécution lâchés au dernier |ioint, el la couleur sale du tableau n'est pas plus heureuse (pu; le dessin.

Ci oyez, mon cher l'ils, qu'il m'en coûte de vous traiter aussi sévèrement ; mais vous êtes appelé à l'aire des ouvrages forts et ori-inaux el je dois vous signaler celui-ci comme indigne devons....

Adieu, mon bon l'ils, n'attribuez (pi'à ma vive amitié poiu' vous la sévérité a\cc laquelle je vous traite... »

Quel enct cette lettre i)roduisit-elle sur l'ils ? Sans doiilc, elle lui apporta une heure d'amère déception. Mais c'est dans ces circonstances que se révèle la force morale d'un lioninn> et la virilité d'un artiste. Voici ce qu'il dit, dans une lettre à son jière, datée du 13 août ISif), du jugement porté par M. IMcot sur son œinre :

il J'ai reçu, le ôO, une letire de M. l'icol dans bupiellc il me dit (pi'il n'est |)as content de mon envoi. Il me donne des cous 'ils dont j'espére |iroliter à l'avenir; el je l'avoue qu'il ne m'a pas épargné. Mais, au risque de recevoir de m .uvais compLmenls, j'aime mieux savoir la vérité; au moins je ])oiMrai corriger mes défauts, .^i mon envoi est mauvais, il ne faut pas trop s'en afiliger, car c'est (piehpiefois une bonne leçon punr l'avenir. L'année qui a précédé mon prix, j'avais l'ait un bien mauvais tableau, el cela m'a peut-être plus servi (pi'on ne croit. Kniin ce premier einoi est l'œuvre d'un malade, nous venons le suivant. «

De quelle estime ne se senl-on pas saisi devant cette preuve de vigueur morale? N'était-ce pas un véritable artiste (pie ce jeune homme de vingt-ciiKj ans, (pii savait sujjporter l'admonestation sévère de son maître sans ployer sous le découragement ? Kt quand il écrivait ainsi à sou père, sans un mot d'iiuicrlunie, il était faible, brisé, haletant, cl il fuyait Home, chassé jtar la lièvre. 11 avait voulu luller, travailler sous les feux ardents de la canicule, mais, vaincu par le mauvais air, il parlait pour les montagnes, espérant \ troiiv(>r un })eu de calme et de Iraicheui'.

11 resta trois semaines à Subiaco, où il lit des éludes peintes et des

ISIDOIiE PILS, SA VIE ET SES ŒUVRES.

croquis dans le couvent de San Bencdetto ; alla passer quelques jours à la Cervara, petit village pittoresque à sept milles de Subiaco, où les femmes portent des bas rouges et des talons Louis XV, séjourna quelque temps à Civitella et rentra à Rome le 8 octobre.

A Subiaco, Pils avait reçu une nouvelle lettre de M. Picot, datée du 16 août. Celui-ci cbercliait à adoucir les expressions de son premier jugement, mais, en définitive, il ne le modifiait pas.

(i Je vous ai bien maltraité, mon pauvre I*ils, dans la dernière lettre que je vous ai écrite ; c'est que j'étais sous l'injpression récente de l'envoi des ouvrages de Jlonie, et je n'ai pu vous cacher ce que j'en avais ressenti. Je les ai vus plusieurs fois depuis, puisque nous nous sommes rassemblés pour faire le rapport. Mes idées se sont un peu modifiées à ce nouvel examen ; mais je n'en reste pas inoins persuadé que vous êtes dans votre envoi bien au-dessous de vous-même. Cependant, si l'impi'ession que j'ai éprouvée a été fâcheuse, je n'en suis pas moins convaincu que vous nous enverrez de bons ouvrages, des ouvrages originaux (car on ne peut vous accuser du défaut d'imitation). »

Il lui parlait ensuite de son deuxième envoi, dont Pils lui avait fait parvenir un calque, et enfin arrivant à un projet de tableau, le Christ prêchant dam la barque, que Pils avait esquissé quelques mois auparavant et qu'il ne devait finir que plus tard :

(( Vous me parlez (lui dit M. Picot) d'un autre tableau dont vous avez fait l'esquisse et que vous vous proposez d'exécuter. Le temps qu'on passe à Rome ebt court, bien qu'il soit de cinq années ; et c'est surtout à se meubler l'esprit et le portefeuille qu'il faut l'employer. Je ne vous dis pas que vous auriez tort d'exécuter cet ouvrage ; mais il ne faut pas trop multiplier la production des tableaux ; mieux vaut revenir avec un fonds que vous mettrez en œuvre à votre retour. »

Au surplus Pils avait suivi religieusement les conseils de son maitre ; chaque jour il remplissait ses cartons et ses albums. A Iscliia, il avait fait de nombreuses études de paysages et de figures; à Naples, des aquarelles d'après les fresques dePompéi et d'innombrables croquis. De Subiaco, il avait rapporté de fort belles aquarelles, plusieurs vues prises à la Cervara. A Rome, il avait travaillé assidûment au Vatican et à la Farnésine, d'après les fresques de Raphaël. Et ce courageux travailleur était un malade dont le climat de l'Italie usait les forces et qui à chaque instant, épuisé, était oblige de suspendre toute étude! Sans doute il avait fait un mauvais envoi, mais, pendant ces deux premières années de son séjour, docile aux conseils de M. Picot, il avait préparé son avenir.

ROME, 1841-1844. — TROISIÈME ENVOI. — TRAVAUX DE QUATRIÈME ET DE CINQUIÈME ANNÉES. — RETOUR A PARIS

L'année 1841 ikî lui |i;is plus l'avorahlc à l'ils. Anrlt' i\ chaque instant an milieu de ses travaux par les délaillances de sa saiih', il |)iit cependant tcriniiicr son (l('u.\i(''ine envoi, 1rs Tirriirs (rare. UéViwr de toute préoccupation à cet égard, il caressa le projet d'aller pendant la belle saison en Sicile ; mais son médecin en décida autrement : il l'envoya passer trois mois aux eaux d'Acqua-Saiita. Le pauvre malade se résigna, remit ses projets de voyage à l'année suivante, et le lî juillet se dirigea vers Acqna-Santa, en visitant Terni, Spolèle et Ascoli. C'est là qu'il attendait des nouvelles d(; son second envoi, non sans inquiétude peut-être, mais avec d'aulant plus d'impatience qu'il connaissait toute la franchise de son maître. Son attente ne fut pas trompée. Aussitôt que .M. Picotent pu examiner avec attention les envois de cette année, il lit part à Pils de son jugement, et le motiva fortement dans celte lettre, datée du 19 août 1841, on l'affection tempère la sévérité, et ([ui méi ile d'être citée presque tout enlièr(\ car le ton familier du maître s'élève |iarfois jus(|u'à rélo(|nence.

u Mou cIk"'!' l'ils, je \oiil.iis a\(iir vu les ciiviiis de Hiiiiu' avaiil de n'iidiidn' à votic (l('riii(''i'o lolire. Ils sont arriv(''s dopuis uii(> (|uiii/.aiii(Mlo jours ; j'cMais iiu'iiic |ii('sciit au dt''l)alla<,^o, mais je ne les avais qu'aperçus à terre el eu partie recouverts de papier. Maintenant ils sont sur clu\ssis, et vernis, et je puis vous eu parler en toute connais, sauce de cause, car je les ai cxaiuiués plusieurs fois et avec; l)e;niciiii|i d'atteuliou. Je

ISIDORE l'ILS,

ne sais dans quel sens sera le rapport que nous en devons faire à l'Institut, mais je vais vous dire, au moins en ce qui me concerne, quelle est mon opinion.

Je voudrais, mon bon Pils, n'avoir que des éloges à vous donner, mais je dois avant tout vous dire mon sentiment, et il n'est pas en tout point favorable à votre envoi.

Sans contredit on s'aperçoit des efforts que vous avez faits sous le rapport du dessin et de la précision dans l'exécution ; mais ce dessin et cette exécution laissent encore beaucoup à désirer. La figure du jeune homme est d'un heureux ensemble, mais celle de l'autre figure ne l'est pas. L'étude attentive de toutes les parties d'une figure ne suffit pas à en faire une bonne figure, quand ces parties ne sont pas en harmonie entre elles, et quand le tout ne présente pas un aspect satisfaisant. Eh bien, mon cher Pils, c'est ce qui arrive pour la figure de votre Tireur d'arc. Certainement il y a dans votre tableau une intention louable de rendre le dessin et le modelé de chaque partie, mais l'ensemble et l'aspect général n'en sont pas heureux.

C'est surtout sous le rapport de la couleur que je vais vous rendre la vie dure. Comment, vous qui faisiez des figures et des esquisses d'un ton original, et vrai pourtant, vous êtes-vous laissé aller à cette manie de peindre avec de la boue ! i\'y a-t-il donc plus de soleil en Italie, et parce que les hommes y ont des chairs d'un ton brun, sontelles pour cela privées de lumière ? Vraiment je suis tenté de le croire, car vous n'êtes pas le seul qui semblez peindre dans une cave....

Pour votre prochain envoi tâchez de trouver un motif intéressant ; tâchez aussi que vos figures, s'il y en a plusieurs, se groupent d'une manière plus pittoresque. Surtout faites en sorte que vos têtes soient nobles quoique vraies, que vos chairs, si brunes qu'elles soient, ne soient pas privées de lumière et de vie.

L'Institut, mon cher Pils, ne sera peut-être pas aussi sévère que moi : tant mieux, vous aurez mangé votre pain noir le premier. J'espère bien que ces récriminations de ma part ne vous décourageront pas, et ne feront que vous montrer, justement à cause de leur sévérité, tout l'intérêt que je vous porte et tout ce que j'attends de vous....»

En même temps que cette lettre, Pils en recevait une d'Horace Vernet, qui ne lui cachait pas non plus l'impression fâcheuse que lui avait causée son envoi. Le coup cette fois était trop fort : les larmes jaillirent de ses yeux. La mesure n'était pas encore comble. Le rapport de l'Institut était, il est vrai, conçu dans des termes moins sévères que le précédent' ; mais, ainsi que Pils l'apprit, l'indulgence de l'Institut était due à la présence de M. IngTes\ Pils ne put étouffer le senti-

* « M. Pils ne devait qu'une figure d'étude, et il a ajouté lui-même à ses obligations, en en exécutant deux réunies par un motif commun. Ces deux figures sont généralement bien dessinées et la différence d'âge et de nature y est sentie et bien exprimée, quoiqu'on doive y reprendre une certaine exagération de forme, particulièrement dans le dos du Tireur d'arc. La couleur n'est pas non plus très-satisfaisante : elle manque de vérité et le tableau de lumière. Mais il y a une amélioration remarquable dans le talent de M. Pils, comparé à son précédent envoi, et l'on peut attendre beaucoup d'un artiste qui, à la distance d'une année seulement, se présente avec un résultat si satisfaisant d'études fortes et sérieuses. ;>

(Rapport de 1841.)

^ C'était au commencement de cette année que M. Sclinelz avait remplacé M. Ingres connue directeur de l'école de Rome.

SA VIE l'T SES ŒUVIIES.

ment qu'il éprouvait : il poussa un cri de détresse. En effet, il n'avait terminé cet envoi que sur les instances de M. Schnelz, et quand il avait point la figure du Tireur d'arc, que l'on criti([uait, il souffrait au j)oint qu'il lui était impossible de se tenir debout.

Mais il était dans la nature de Pils de se raidir contre la destinée. Il avait eu l'intention d'aller à Naples en quittant les eaux ; il changea brusquement de résolution, en apprenant le fâcheux effet de son envoi, rentra à Rome et se remit au travail. Il avait envoyé à M. Picot l'esquisse du nouveau tableau qu'il projetait : mh Saint (jnrriasanl un avcnfile. M. Picot avait loué sa composition, lui avait indiqué d'utiles rcclilications, et, comme toujours, avait ajouté à ses sages avis d'excellents conseils, dont d'autres que Pils pourront proliter. Entre autres, dans une lettre écrite le 2 janvier 1812 :

« .\p cliorclioz à iiiiilcr poisoiiiio iliii dil-il l. (le ii'osl j)iis aiii^i que les poiiili e^ doiil nous iidmiions los (luvrages ont ac(|uis \our léjiulalion. Les imilalcm's sont toujours aM-(loss(Mis ceux (|u'ils iiiiilenl l.a n;iluie seule (loi! cire vulre uiodèle ; il i'aul seuloniciit lâcher de la bien voir. »

Toutes ces lettres de M. Picot sont ainsi semées de traits do sagesse, d'aporous lumineux et de conseils liiiemcnt exprimés. « Copiez vos modolos, en boaii, mais copioz-lcs, » dit-il (|iiol(iuo autre part. Kt plus loin : « Voyez les belles (ouvres, étudiez-les, mais no los copiez pas dans vos tableaux, si belles qu'elles soient, anciennes ou modernes. »

Voilà des leçons (|iii laissoiil un ^ormo fécond dans un esprit allciitir. li'inlhionco, rompiio do M. l'iool sur sos élovos se comprend et se juslilie. D'autres sans doute ont pu être de i)lus grands pointios; nul n'a mieux entrevu le but véritable do l'art et n'en a mieux enseigné les principes.

l.(! troisième envoi d(i Pils lui torniiné dans dos coiulilions un pou moins défavorables que los |)ré(é(loiits ; aussi lui altiia-t-il oollo biis «luelques compliments de son luaitro. Coiiiiiio raiiiii'o |iiécédonlo, il alla aux eaux d'Acqua^Sanla, après avoir été passer un mois à .Naplos. Puis, quand il eut terminé son traitement, il jiartit pour Venise, y lit un séjour rolativomont court ol alla s'iiistallor à l'ioronco oii il comptait faire sa copie. Il avait d'abord elioisi la ]'rniis du Titien; mais ou lui refusa l'auloiisation, et il se décida pour une des fresques (rAïuli'é del Sarto qui décorent le cloître du couvent do rAlmlinziala : le sujet (ju il avait choisi était la moi t do Philippe Bonizzi. Pour cotte année, il joignit

à celte copie une esquisse représentant des Prisonniers athéniens qui recitent des vers (l' Euripide devant Denys le Tyran.

Il rentra à Rome au mois de janvier 1845, passa son hiver tantôt debout et travaillant, tantôt alité, et, après avoir satisfait à ses obligations de quatrième année, l'etourna encore aux eaux.

I;a dernière année devait être longue; il avait entrepris un travail important dont il avait composé l'esquisse trois ans auparavant, leChrisl nrêchant dans la barque. Son ambition était de réparer dans ce dernier ouvrage les faiblesses de ses trois premiers envois. Mais il sentait que les forces lui échappaient. Vers la fin de 1845, dans une lettre adressée à son père, il jette un regard désolé sur le temps écoulé depuis son arrivée en Italie, et malgré lui il laisse déborder l'affliction dont son âme est pleine, en se voyant arrêté de nouveau par une rechute soudaine.

« Je ne to cacherai pas (écrit-il) que celle recliule m'a exlraordinairemcnl affligé. Toujours je nie vois Iraversé clans mes meilleures intentions par des chagrins dont je ne suis nullement coupahle, que je n'ai motivés par aucune imprudence. Je touche à la fin de ma pension, el je puis dire que je n'ai pas encore travaillé un mois de suite en parfaite tranquillité, .^près un séjour de deux mois aux eaux, je croyais si bien être rétabli que je te l'avais annoncé par avance, croyant avec certitude que j'allais reconquérir une santé perdue depuis sept ans, et dont aujourd'hui je n'aperçois pas le prochain retour. Je suis las de mon séjour en Italie ; il me semble que le climat me tue : et cependant il est si beau ! Enfin, je vais quitter Rome, ayant toujours vu le bonheur autour de moi sans pouvoir jamais en prendre ma part.

Il me tarde d'être parmi vous ; malheureusement je ne pourrai accomplir mon vœu aussitôt que je le désirerais. Mon tableau, que je suis forcé d'achever ici, m'oblige à l'ester jusqu'au départ des envois qui a toujours lieu à la fin du mois de mai. C'est donc encore prés de six mois que j'ai à prendre patience. De la patience, il en faut beaucoup ! »

Lettre pleine de tristesse et qui se termine par quelques phrases bien touchantes :

« Je viens de relire ce que j'ai écrit (conlinue-t-il), et je m'aperçois que c'est sur un ton un peu lamentable. Ne le prends pas trop à cœur et pardonne-moi de parler ainsi, en songeant que je suis encore sous l'influence de ma dernière rechute. Aussitôt qu'il y aura du mieux, il est probable que je reviendrai à moi. Tous les gens qui souffrent sont un peu égoïstes, en ce qu'ils exigent qu'on partage leurs peines. Et c'est en effet une consolation pour moi, et un allégement à mes chagrins, de savoir que vous les partagerez. »

Le l"" janvier 1844, il retomba malade; l'hiver se passa sans qu'il pût travailler avec quelque suite; puis le printemps arriva. Toujours

SA VIE ET SES ŒUVRES

décidé à finir son tableau à Rome, il loua un atelier en dehors de lu porte du Peuple, dans la villa du pape Jules, et lutta jusqu'à l'épuiseinent de ses forces. Forcé de nouveau d'abandonner sa tâche, il partil une dernière fois pour les eaux, et au mois de septembre il prit enlin la résolution de quitter Rome. Il débarqua à Marseille le 22 septembre, et quelques jours après il était au milieu des siens. « Je me souviendrai longtemps de l'Italie! » s'écriait-il amèrement. Et en effet il s'en souvint longlemjjs ; mais peu à peu les jours de souffrance se voilèrent dans sa mémoire, tandis que les chefs-d'œuvre de la nature et des arts, qu'il avait aimés et admirés, se ravivèrent dans son esprit par une pensée constante. Dans les dernières années de sa vie, ce n'était jamais sans uiu) certaine émotion qu'il parlait de l'Italie, et qu'il caressait le projet d'y retourner, de revoir avec les yeux d'un maître les belles choses qu'il n'avait regai'dées jadis (|u'avec les yeux inexpérimentés de la jeunesse.

LA SAINTE MADELEINE, 1845. — ROUGET DE L'ISLE LA MORT D'UNE SŒUR DE CHARITÉ. — LA PRIÈRE A L'HOSPICE. — SOLDATS

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