DISTRIBUANT LA SOUPE LA TRANCHÉE DEVANT SÉBASTOPOL
En quittant l'Italie, Pils voyait se rompre derrière lui les derniers liens qui le rattachaient à l'école : c'en était fait de cette protection et de cette sollicitude permanente que l'Institut et le Gouvernement étendent sur le pensionnaire. En revenant à Paris, après six ans d'absence, il entrait dans la vie, c'est-à-dire dans la mêlée où il faut conquérir son nom, sa réputation, tout jusqu'au pain quotidien. « Quand on n'a pas de fortune, disait-il souvent, il faut avoir du talent. » Du talent, il en avait, ou du moins il possédait alors ce qui en forme les assises nécessaires, la connaissance des maîtres et des styles, la science de la forme et de la couleur, la pratique anatomique et plastique de la figure humaine, et enfin les règles de la composition. Il lui restait à trouver le plus difficile, c'est-à-dire l'emploi du talent acquis. Il avait d'ailleurs à résoudre deux problèmes également complexes : vivre et travailler. Sur cette double question il eut toujours une manière de voir très-arrêtée : « Il est indigne d'un artiste, disait-il, de travailler en vue de l'argent; et cependant il est nécessaire qu'il en gagne, car il en faut pour faire de la peinture, pour acheter des livres, des gravures, des armes, des étoffes, pour donner enfin de longs jours et de longs mois au tableau qu'on médite. »
A son retour de Rome il n'en était pas encore à satisfaire tant de désirs. Ce qu'il appelait alors de tous ses vœux, c'était la santé et la force de tenir un pinceau. L'année 1845 commença mal pour lui. Fatigué par un séjour prolongé dans un climat qui lui était funeste, il fnt obligé de se soumettre à un traitement sévère : il entra à l'iiopilal Saint-Louis dans le service du docteur Gibert. Il y passa six mois cruels, ne voyant plus de peinture, n'en faisant plus, réduit à couvrir son album de croquis faits d'après de pauvres enfants malades. La tristesse de ce séjour i'wl cependant adoucie par la nouvelle qu'il reçut à la fin d'avril de la commandequi lui était faite par le ministère, d'un tableau représentant une scène tirée de la vie de sainte Madeleine, et destiné à l'église de la Madeleine de Rouen. Trois mois après, alors qu'il était sur le poiiil de sortir de l'hôpital, il apprit que l'Académie venait de lui décerner :i l'unanimité le prix La tour-Landry, de la valeur de treize cents francs.
Il reprit courage, se remit au travail avec ardeur, et termina enlin le Chrhl prêchant dans la barque de Simon, qu'il envoya au Salon de 1846, et qui obtint une médaille de deuxième classe. Malgré une rechute qui le retint à la chambre du commencement d'avril au mois de juin de cette année, il put achever la Mort de sainte Madeleine, qui figura à l'Exposition de 1847.
L'année suivante débuta mal, et le trouva de nouveau :i l'hôpital. Quand il en sortit, an mois de mars 1848, Paris était i)rofoiulénient troublé. L'effervescence populaire en avait chassé toute la bourgeoisie, affolée à la suite de cette révolution ([u'clle av;iil accomplie coulrc ellemême. Pils s'enferma dans son atelier, et acheva les tableaux destinés au Salon. Mais lorsque les journées de juin eurent plongé Paris dans la tristesse et dans le deuil, il sentit nu besoin impérieux de repos et partit pour Cerna\ . Là, au milieu des silencieuses retraites de la vallée de Chevreuse, entouré d'amis affectueux, il passa plusieurs mois, heureux de se retrouver devant l;i nature, et (1(> ealnier i)ar le tr.ivail ces préoccupations patriotiques, que plus tard il devait connaître encore plus poignantes et plus vives.
Toutefois ce n'était point par un égoïste besoin de tranquillité personnelle (ju'il avait ainsi fui Paris. Ce qu'il ne pouvait sup[torter, ce qui irritait sa nature honnête et droite, ce qui blessait ses instincts d'artiste, c'était le désordre, les scènes de destruction et de pillage, l'avilissement de la créature humaine. Toute noble pensée, au contraire, tout mouvement généreux luisait vibrer eu lui la libre nationale. Sorti des en-
Irailles du peuple, il s'élait ennobli par le travail, et avait fortilié son âme dans les hautes et sereines régions de l'art. Son Rouget de Plsle, qui fut très-remarque au Salon de 1849, et que depuis la gravure a rendu populaire, fut une inspiration patriotique. Ce fut aussi son premier grand succès.
Par ce tableau Pils entrait dans une voie nouvelle et personnelle. Ce n'était pas le sujet, bien qu'heureusement choisi, qui faisait le mérite de cet ouvrage; ce n'était pas la composition, bien qu'elle fût habile et sage en même temps; ce n'était pas non plus la dextérité avec laquelle toutes les parties accessoires pouvaient être rendues. Ce qui plaçait ce tableau bien au-dessus de tout ce qu'avait fait Pils jusqu'ici, c'était l'idée artistique, esthétique, qui avait présidé à son exécution, idée féconde, instinctive peut-être alors plutôt que raisonnée, à laquellePils allait devoir tous ses succès futurs. Dans cette œuvre, en effet, sa peinture est devenue tout d'un coup vivante et humaine. Aucune des figures qui animent cette scène n'a cette banalité, cette beauté commune des types de convention que les modèles promènent dans les ateliers. Toutes appartiennent au monde réel; toutes ont été empruntées au cercle de visages amis qui l'entourent chaque jour : ce vieillard, par exemple, qui debout, de profil, se penche saisi d'émotion vers le chantre de la France héroïque, ce vieillard n'est autre que son père.
C'est véritablement à ce tableau que commence pour Pils sa carrière de peintre, et qu'à chaque œuvre nouvelle son talent s'affirme et se développe. Le voile s'est déchiré. C'en est fait des académies, des types de convention et d'école ; désormais le type humain est à ses yeux multiple et complexe, incessamment modifié par les habitudes, par les traverses de la vie, par les passions, par la race et le climat. L'homme n'est plus pour lui un mannequin banal qu'on affuble de tous les costumes, d'esclave aujourd'hui et de César demain; c'est l'être vivant qui porte empreints sur sa face tous les signes particuliers de ses passions personnelles, dont les habitudes, oisives ou guerrières, ont allangui ou développé les formes; c'est l'être toujours vrai et toujours divers, en conformité physique avec sa destinée morale. La nature humaine s'est transfigurée aux yeux de l'artiste. Le monde est devenu pour lui un musée vivant dans lequel la main de la Divinité a semé les types avec une prodigalité infinie : voilà désormais son domaine, c'est là que sont ses modèles. Et voilà pourquoi nous verrons Pils s'attacher à étudier dans leur diversité ces grandes collections d'êtres humains, où des
SA YIK FT SES ŒUVRES
habitudes communes ajouleuL au caractère particulier ce caractère général qui est dans l'art une des conditions objectives du beau. Voilà pourquoi Pils s'éprendra de cette jeune et forte race de soldats, élite d'une nation et d'une époque, à lacjuelle la jeunesse donne un corps svelte et hardi; la discipline, des mouvenicnis iiarnionieux dans leur élan; l'honnêteté de l'àme, un i)ort fier et un regard franc. Voilà pourqtioi nous le verrons plus lard étudier avec passion cette vieille race Numide, qui, réfugiée au sein des montagnes de la Kabylie, a su dans sa pauvreté garder, à défaut de la liberté, son antique fierté et un niainli(!n majestueux.
En même temps que son talent se transfigure, sa manière de peindre se modifie et devient celle d'un maître. 11 ne poursuit plus un idéal à travers l'effacement des traits j)articuliers; il caractérise, au contraire, chaque individu par ses traits distinclifs : de là l'élude attentive des lignes et des |)lans, iion-seulemenl au point de vue analoinifjue , mais à celui de la distribution delà lumière; de là enfin l'habilude d'ébaucher avec des touches larges, fermes, rudes parfois, mais toujours sûres d'elles-mêmes, manière magistrale et ({ui, au jugement de ceux qu'il enseignait, est la première de toutes ses (|ualilés de j)eintre et de professeur.
Sans doute l'ils n'a pas en un jour li aiisloruM' ainsi son talent ; mais, dans sa vie d'arliste, ce tableau de la Mitrsi-ilhiisc fut un point de départ, et c'est |)ai' là (ju il a mérité de nous arrêter aussi longtemps. L'année 1850, il exjtosa lu Mort d'une Sœur de charité, la mère Saint- Prosper, morte le 50 aoiU 18i<i à riiùpital Saint-Luuis. Ueconnaissant des soins qu'il en avait reçus, Pils avait été s'agenouiller aux |)ieds du lit sur le(|uel était exposé le corps de cette sainte femme, et il avait été touché du spectacle de tous ces pauvres venant contempler une dernière fois celle (pii était i)our eux une mère.
Dans cette (nuvre ((|ue Toulouse garde avec un soin liop jaloux), ainsi (pie dans /(/ l'rièrc à Hioxpice, scène dont il avait été lénioin pendant son séjour à l'hôpital, et qu'il exposa en 1853, on put se rendre compte du cluMuin parconru par le jx'inlre de|>uis son retour de Home et de l'essor qu'avait pris son talent, i/exéciilion dev(Miue magisliale a modifié la tradition qu'il avait reçue à l'atelier de M. Picot; la nature a vivifié l'enseignement académique et froid de l'école. La composition, touchante et pleine de grandeur dans sa simplicité, produit l'émotion d'une scène vue et non inventée |)ar l'arlisle : aussi l'eftel esl-il
obtenu sans moyen factice, par un petit nombre de figures heureusement groupées et qui toutes sont des types traités d'après nature.
Déjà, dans ces deux tableaux, on pouvait voir la prédilection de Pils pour les enfants ; il se sentait attiré vers ces premières grâces de la vie, vers ces formes harmonieuses que ne viennent contrarier ni la brusquerie des mouvements, ni les tensions musculaires. Dans les peintures qui décorent la chapelle de Saint-André à Saint-Eustache et auxquelles il travaillait alors, combien sont charmantes les rondes de petits anges qui se déroulent aux pieds du glorieux Martyr! Idéal charmant, qui est resté un peu voilé aux yeux du public et qui jusque dans les derniers mois de sa vie distraira le malade de ses douleurs!
Entre ces deux tableaux, il avait exposé (en 1852) ses Soldats distribuant du pain aux indigents. Il abordait pour la première fois ces sujets militaires qui devaient faire sa réputation et auxquels il allait devoir la célébrité de son nom. Mais, qu'on le remarque, dans la Mort d'une Sœur^ dans la Prière, dans les Soldats, ce sont les pauvres, les déshérités, les êtres faibles et souffrants qui semblent l'attirer comme par une secrète sympathie ; et c'est par le côté populaire qu'il arrive insensiblement aux études militaires. C'est dans les rues, dans les promenades publiques, c'est parmi le peuple qu'il va chercher ses types et ses modèles ; et c'est ainsi qu'il rend humaine et vraie la peinture d'histoire. Il suit en cela l'exemple des grands maîtres : il peint son temps et ses contemporains ; il ne recommence pas les tableaux de ses prédécesseurs, copiant les uns ou imitant les autres ; il prend les siens dans leur vivante actualité. Ce n'est pas son esprit qui lui conseille les sujets qu'il choisit, ce sont ses yeux qui les lui imposent, et là est le secret de tous ses succès. L'esthétique des philosophes est tout autre, je le sais; mais la peinture n'est pas de la métaphysique.
Deux ans après que Pils eut exposé le tableau des Soldats distribuant du pain aux indigents, éclata la guerre de Crimée. Bien qu'on ait dit et répété souvent le contraire, il n'alla pas en Orient. Il n'en eut pas la pensée, et d'ailleurs sa santé lui aurait formellement interdit un tel voyage. Mais cette guerre, survenant au moment même où il s'occupait d'études militaires, vint lui offrir de remarquables sujets de tableaux. La Tranchée devant Séhastopol, exposée en 1855, et aujourd'hui au Musée de Bordeaux, le désigna comme un des premiers peintres militaires de l'époque. Bientôt il reçut deux commandes importantes. Le prince
SA VIK ET SES ŒrVRES.
Napoléon lui demanda le Débaniuemenl de l'armée française en Crimée, el ïlllal la lialail le de l'Aima. Nous touchons ici au point culminant de la carrière artistique de Pils. Ces deux toiles allaient mettre le sceau à sa réputation; son nom, déjà célèbre, allait devenir illustre. Nous devons donc arrêter nos regards sur ce moment de sa vie, dont aujourd'hui quinze ans à peine nous séparent.