‹ Isidore Alexandre Auguste PilsChapitre 6 sur 14 · LE DÉBARQUEMENT, 1857. — LA BATAILLE DE L'ALMA · texte numérisé non relu

LE DÉBARQUEMENT, 1857. — LA BATAILLE DE L'ALMA

La Bataille de l'Aima fut précédée de fortes études. N'ayant pu suivre l'armée en Orient, vivre de la vie de campagne, coucher sous la tente, visiter le champ de bataille, Pils voulut du moins voir l'armée dans ses camps, suivre ses manœuvres, partager la vie du soldat, l'étudier dans ses mœurs intimes : il alla se fixer à Vincennes, où l'attiraient surtout les grandes manœuvres d'artillerie qui avaient lieu presque chaque jour au polygone. Sa nature ouverte et simple, sa franchise toute militaire, ses manières faciles, son caractère à la fois sérieux et plein de gaieté, d'une gaieté naïve et communicative, lui attirèrent bientôt la sympathie et l'affection des officiers dont il partageait la vie. Quelques-uns devinrent et restèrent pour lui des amis.

C'est en 1856 qu'il vint pour la première fois à Vincennes. Le Débar- (jnement était à peu près terminé. Ce beau tableau, exposé en 1857, et qui est resté une des meilleures œuvres de Pils, ramenait l'histoire à des proportions réelles et humaines. Dans une toile de dimensions restreintes le sujet était vaste; et c'est un des rares tableaux qui semblent à l'imagination du spectateur beaucoup plus grand qu'ils ne sont. Pils avait admirablement proportionné ses figures à l'importance du fait et au développement général de l'action. Son point de vue, choisi avec beaucoup d'art, permettait d'embrasser d'un même coup d'œil le vaste terrain du débarquement et la mer couverte par la flotte et les

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transports. Toutes les figures des soldats et des généraux, bien groupées, sans contusion, étaient peintes avec une habileté et une science incomparables; toutes étaient des portraits, sans que cela ait nui au naturel de leurs poses ou de leurs mouvements. Ce tableau eut un grand succès au Salon, et valut à Pils une première médaille et la croix de chevalier. Le premier ruban qu'il attacha sur sa poitrine lui fut gracieusement envoyé parle maréchal Bosquet.

« l'ar le Moniteur (lui éci il lo iiiiiiociiiil à la dalc du 11) aoùlj je viens d'apprendre que S. M. l'Empereur vous avail accordé la récompense précieuse que f avais souhailée pour vous, après avoir vu votre belle toile du Débarquement en Crimée. Je suis heureux de cette nouvelle (jui fait ressortir votre caractère eu uièiuo temps que votre talent. Recevez mes félicitations, et laissez-moi le plaisir d'être un des premiers à vous reconnaître chevalier de la Légion d'honneur, en vous priant d'accepter la décoration (pic je joins à ce billet, ("est aussi une boiuie occasion, (|ue je me f^ai'derai de ne pas saisir, (le vous reniei cier très-cordialement du portrait de nnin vieux cheval de ;:ueriv, (pie vous avez eu la gracieuse attention de m'olTrir.

« Votre bien affectionné : Maré("lial Hosquet. »

La commande nouvelle (|ui avait été faite à Pils offrait des diflicultés particulières. N'ayant pas été eu Criiu(''e, il ne connaissait pas le lorrain sur lo(|uol s'était livrée la batailU'de IWlnia ; or, leinouvomoiit, la forme, la hauteur, la direction des collines, la coloration du sol et du ciel ne pouvaient s'inventer. Celte première étude lui fut rendue facile par rinlirnih" dans laquelle il vivait à Vincennes avec les officiers d'artillerie, dont la plupart avaient l'ait partie de l'expédition, et dont quelques-uns dessinaient avec beaucoup de facilité. Ils ouvrirent à Pils leurs albums et mirent tons leurs cro(|uis à sa disposition : c esl ainsi qu'il put rendre le terrain de la bataille avec une liihdité qui a fait croire à beaucoup de personnes (ju'il avait été en Orient.

La conception du tableau j)assa j)ar (|uelques péripéties. Pils avait peu (le goiît pour les représentations oflicielles qui enlèvent souvent tout intérêt aux tal)l(>aux d'histoire; sa première idée fut de rejeter au second plan tout le groupe des généraux, et de faire déliler sur le premier plan l'armée fran(;ais(; se dirig(>ant vers les hauteurs occupées par les Russes. Cette disposition avait le grand inconvénient de ne présenter que l'intérêt d'une marche militaire; et, défaut capital, l'armée française était vue presque de dos. Pils dut bientôt abandonner cette première conception. Il relut avec attention la relation de la bataille et trouva dans le raj)port officiel la composition délinilivc de son

tableau. Il porta sur le premier plan le général Bosquet et son étatmajor, et représenta l'armée française au moment où elle franchit l'Aima et gravit les collines, tournant les positions russes et assurant ainsi le succès de la bataille. Ce mouvement tournant et ce passage de l'Aima avaient en effet décidé du sort de la journée ; et cette réflexion aurait dû suffire pour éclairer le jugement de ceux qui ne peuvent concevoir un tableau de bataille sans coups de sabre et sans cadavres.

On sait le succès de ce beau tableau d'histoire. Le jury de peinture décerna à Pils la grande médaille d'honneur, et cette décision fut conforme au jugement qu'avait déjà rendu l'opinion publique. Mais la gloire attire les critiques. Pils, qui n'aimait pas les jugements complaisants, savait écouter les critiques, en profiter même, mais il ne pouvait souffrir les discoureurs en matière de peinture. Un tableau, pensait-il avec raison, n'est pas un morceau de rhétorique ni un rapport militaire; et à ceux qui prétendaient que l'Aima n'est pas une bataille parce qu'on ne s'y bat, il disait volontiers : « Prenez mon tableau pour ce qu'il est et regardez s'il est bon. »

En France, nous avons la parole légère, et nous manquons trop souvent de respect pour les hommes de mérite qui travaillent à la gloire nationale. C'est ainsi que bientôt Pils ne fut plus désigné que sous le titre un peu irrévérencieux de peintre de soldats. Il aurait pu se consoler aisément; car c'étaient aussi des peintres de soldats que ce Polygnote, ce Mycon et ce Pannenus, le frère de Phidias, qui avaient représenté, sur les murs du Pœcile d'Athènes, la prise de Troie et le combat de Marathon. Mais cette qualification exclusive le choquait; il tenait à son titre de peintre d'histoire et il avait raison. L'histoire, sans doute, n'est encore en France, pour beaucoup de gens, que le récit des faits et gestes des princes et des rois, et c'est aux panaches qu'ils jugent du mérite d'un tableau. Or Pils, en effet, n'était pas le peintre d'un Louis XIY. Dans ses œuvres, nous l'avons déjà dit, c'est précisément par le côté populaire qu'il est vrai, touchant, et qu'il attirera l'attention de la postérité. La nation y occupe la première place; et c'est justice, car c'est elle qui écrit l'histoire avec le sang de ses enfants.

C'était d'ailleurs la vérité, simple et sans emphase, des études militaires de Pils qui plaisait aux vrais connaisseurs. Ses soldats n'étaient ni des Grecs, ni des Romains, mais des Français. C'est par le sang moderne qui circule sous les capotes de ses troupiers que les belles aquarelles de Pils allaient à l'âme de la foule. Elles faisaient battre le cœur

SA vu: I<T SES ŒUVRES.

des exilés, et voici une letlre d'un auguste proscrit, qui, à la vue de quelques soldats de Pils, sentait remuer en lui tous les souvenirs de la [)atric et de l'armée dont il avait partagé la vie et les dangers :

« Tiirckeiiliaiii, 50 novembre! 1860.

i( Clior iiionsioui' Odier, vous vous êtes associe"' à M. Bocher iio'ur lu'envoyoi' un vi'ui clicf-d'œuvi'o, trois Iroiipiers en cliair ol en os, <|ui |),ii lont, qui rciuuonl, (jui voul se baUi e et qui ro.ssei ont, j'en suis sûr, Arabes et Kaijylos. Il me semble que j'ai vu ces trois figures-là et que je connais leurs noms. Celui de gaucho est aussi bon sujet que brave ; jo l'avais fait caporal, il a du faire son chemin depuis, .l'ai donné (piehpie \nivl une pipe au clairon. Oiianl au troisième, c'est un remplaçant; il est pratique, mais vaillant, et lorsqu'on l'a mis à la salle; de police pour mie bordée, on l'en fait sortir, car il se bat si bien !

Kniiii, cher monsieur, je suis aussi touché de votir souvenir (juc ravi de voir ipi'il y a encore un pinceau pour conservei' à nos neveux le type de ce soldat français que nous comiaissons et (|ue nous aimons....

(( 11. I)'Oi;I.ÉANS. »

C'est ici le lieu de répondre brièvement à une critique ([u'on a l'aile fréquemment au.v tableaux de Pils. Ou a (lualilié son style de style anecdotique. Cela rentre d'ailleurs dans l'idée gém-ralenieiit fausse et étroite ([u'on se fait de la peinture d'iiisloiic ; il est clair (|ue, dans la Bataille de l'Aima, ces artilleurs qui poussent avec eu ha m la pièce de canon, tandis (juc les conducteurs fouellent les chevaux raidis sur leurs traits, ce turco(|ui se penche i)our remplir son bidon dans la rivière, apparli(!iinenl à ce que la criticjue appelle de Vanerdolisme en peinture.

Oue ne s'agis.sait-il d'Annibal se frayant un passage à travers les Alpes? De beaux modèles au torse acailémi(iue, ati\ jambes bien musclées, poussant une machine de guerre sur les pentes escarpées des monts, eussent excité l'admiration ! Voilà (|ui eùl été véritablement classique. Mais des artilleurs, des zouaves et des lurcos! Nous voyons toujours le classicjue à travers le siècle de Louis XIV. Eh bien, ce côté anecdotique, qu'on reproche à Pils avec quelque dédain, est précisément chez lui le côté anticpie, et j'ajouterai niènu' alliqiu'. Ses zoiuives aux belles jambières eussent été chantés par Homère, ainsi que ses chasseurs aux guêtres bien lacées. Plus d'un de ses troupiers, fertiles en ruses, aurait pu rivaliser d'adrc.'sse avec l'artilicieux Llysse. Et, puis- (jue le temps nous a dérobé la peinture des anciens, et que nous sommes forcés de prendre nos points de comparaison dans la sculpture, il suflit de regarder avec (iiudque allenliou les monuments antiques pour s'apercevoir (jue les artistes les plus célèbres ont recherché avec soin

ce style à la fois anecdotique et plastique. Les frises du Parthénon nous en offrent des exemples frappants : ici c'est un éphèbe qui passe sa tunique, là un autre qui rattache les lacets de ses bottines; celui-ci bride son cheval, tandis que cet autre prépare pour le sien l'orge de l'Eubée. Et si de la pierre nous passons au bronze, et de la sculpture grecque à la sculpture romaine, il ne nous faudra pas longtemps pour découvrir dans les bas-reliefs de la colonne Trajane un soldat qui, dans le passage d'un fleuve, se penche vers la rive pour remplir d'eau sa marmite de campagne, et plus loin un autre qui, appuyé sur la roue d'une catapulte, attelée de deux chevaux, la pousse dans une position identique à celle des artilleurs de l'Aima. Osons donc être de notre temps! Nous n'avons plus devant nos yeux les beaux modèles vivants des Grecs, ces éphèbes d'Athènes , ou ces jeunes et hardies Laconiennes, qui offraient aux artistes émerveillés leurs formes juvéniles et pures; [mais nos peintres aujourd'hui ont encore dans les camps une race déjeunes hommes, bien pris dans leur taille, fiers 'et hardis dans leurs mouvements, courageux comme Ajax et généreux comme Diomède. C'est là, dans ces gymnases modernes, que Pils, sous la capote du fantassin et sous la veste de l'artilleur, sut retrouver l'éphèbe antique. 11 chercha le vrai et le beau artistique là ovi ils se cachaient, et non dans des réminiscences d'école et d'atelier.

Et qu'on ne croie pas que je me plais ici à étaler complaisamment des idées absolument personnelles; ce sont les idées mêmes de Pils que j'expose, non pas sans doute avec ses arguments particuliers et ses termes propres, mais telles qu'elles se sont formées peu à peu dans mon esprit, dans nos longues et fréquentes causeries.

Ah! qu'elles sont loin ces intimes causeries d'hier! Puis-jc en laisser passer le souvenir sans le retenir un instant? Aussi bien ce moment de la Bataille de rAlma est unique dans sa vie. Il se sentait plus vaillant et avait repris confiance dans l'avenir; il songeait à de grands travaux et projetait de lointains voyages. Ilélas ! la maladie avait pour lui de ces perfides répits! Il était alors dans toute la force de l'âge et du talent; il s'avouait heureux et justement fier d'une réputation qu'il ne devait qu'à son labeur. C'est tel qu'il était à ce moment bien court qu'il devra rester dans nos mémoires. Qui n'a pas connu Pils dans l'intimité n'a pu apprécier les charmantes qualités de son esprit, les épanouissements joyeux et enfantins d'une nature qui n'avait rien à dérober aux regards. Rien de ce qui est beau ici-bas ne lui était indifférent; il

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adorait la musique et l'écoutait en dileltaiile, nièiaiil souvent dans l'intimité aux accords du piano une voix, sinon cultivée, du moins juste et sonore. Non moins que la musique il aimait la littérature; mais, sentant le prix du temps, il ne l'éparpillait pas en lectures futiles et légères. L'histoire lui i'ournissait ses livres de chevet; et il savait lire avec fruit, avec niéthode. Si ce n'était pas un érudit, c'était du moins un homme instruit, dont le jugement était sûr, le sens droit et le goût délicat.

Mais la causerie intime n'habite pas toujours les régions élevées de l'art; intime et familière, elle se joue et s'oublie volontiers aux souvenirs del a jeunesse. Combien il aimait ces joyeuses réminiscences du passé ! et comme son bon et franc rire se communi(iuait aisément ! Tantôt c'était un souvenir de son temps d'atelier (jui lui revenait en mémoire: un jour, il avait remporté un prix de ligure et avait été porté en triomphe dans toute la rue Mazarine. Élevé sur une table à modèle, il gardait aux regards ahuris des passants la gravité d'un César, tandis (jue tous ses camarades d'alelier formaient le cortège, portant, comme des enseignes romaines, leurs toiles accrochées au bout de leurs appuis-main. Tautot c'était Ilomc avec ses souvenirs de carnaval, c'étaient les jeudis du directeur de l'école. M. Ingres détestait Ilossini. Or l'ils et Gounod, cluKpie l'ois (ju'il les priait de chanter, ne manciuaicnl |)as de choisir (piehpics passages de Ilossini. Et (|uand M. Ingres, avec force comj)limenls, vcnail s'informer du nom de l'auleur, c'était avec un sérieux i)li'in de malice (|u"ils lui lan(,'aient le nom de Ilossini, (pii faisait pirouellcr M. Ingres sur ses talons. Une autre fois, c'étail au Louvic le ramenaient les hasards de la conversation. M. Maux travaillait dans une des galeries à un tableau représentant une scène de la Ligue. Pils était venu le voir, et lui posait le muuvcnieni d'un ligueur (jui se précipite en avant le mousquet à la main. Soudain la porte s'ouvre: c'était le lloi, qui se trouve face à face avec le mousquet. A ce moment de son récit Pils était toujours pris d'un rire inextinguible, en se rappelant lamine effarée, puis la rentrée embarrassée de Louis-lMiilippe, qui s'excusait avec une bonhomie un |)eu confuse de s'être laissé aller à un instant de surprise.

iMais c'en est assez, trop peut-être, de ces souvenirs (|ni n'ajjpartiennent qu'à l'intimité. Il nous faut revenir à l'histoire. Kn ISj!), Pils aurait été très-désireux de suivre l'armée en Italie; il en avail l'ait la demande an ministère aussitôt (ju'il avait appris la déclaration de guerre. Mais il fallait, parait-il, un arrêté de l'Enqiereur, cl celui-ci

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était parti le 1"' mai et ne devait arriver que le 12 à Gênes. Voici, à la date du 7 mai 1859, au moment même où l'armée prenait position sous Alexandrie, la lettre charmante et sympathique qu'il reçut de M. Darricau :

« Monsieur, j'aurais été très-heureux de vous venir en aide, et si j'avais la bonne l'orlune d'être nommé intendant général de l'armée d'Italie, je n'aurais laissé à personne, pas même an gouvernement, le soin de vous fture les honneurs de la vie militaire. Votre lettre m'arrive en plein désarroi ministériel : le maréchal Vaillant nous quitte et le maréchal Randon n'a pas encore pris possession de ses nouvelles fonctions. Au surplus cette affaire est mal engagée ; la lettre de M. de Nieuwerkerque ne constitue pas un titre ; il faudrait faire prendre un arrêté par l'Empereur (sur la proposition du ministre d'État) qui vous attache au quartier général ; et cette décision établirait vos droits, votre position et votre place au soleil : ainsi pour Dcnon, ainsi pour Gros.... Il faut vous dépêcher, nous ne sommes pas loin de la plaine de Marengo. »

Mais, en France, beaucoup de temps s'écoule en démarches. La campagne d'ailleurs ne dura que six semaines, et ce fut pour Pils une occasion perdue. Le grand succès de la Bataille de l'Aima, au Salon de 1861, ramena sur lui l'attention du gouvernement, et, au mois de mai, il reçut la commande d'un tableau destiné au Musée de Versailles et représentant la réception des chefs arabes par l'Empereur, lors de son voyage en x\lgérie en 1800, Pils accepta avec empressement et partit immédiatement pour l'Afrique, bravant les dangers d'une saison torride.

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