‹ Isidore Alexandre Auguste PilsChapitre 7 sur 14 · L'ALGÉRIE, 1861-1862. — LA RÉCEPTION DE CHEFS ARABES · texte numérisé non relu

L'ALGÉRIE, 1861-1862. — LA RÉCEPTION DE CHEFS ARABES

Pils alla deux années de suite en Algérie, eu 1801 cl I.S(ji>. Le niaiéchal Pélissier, qui était alors gouverneur général, le reçut avec cette brusquerie toute militaire qui n'excluait jias la bonté, (iràce à lui, et surtout grâce à l'amabilité du général de Martiinprey, Pils j)ut roninicncer à Alger une série d'études militaires et assister à des revues auxquelles l'élément arabe donnait à ses yrux une valeur toute particulière. Mais bientôt il s'aperçut (|ue l'Alriiiue avait reculé devant la civilisation française, et ([u'il i'allail aller la cherclicr dans son désert ou dans ses montagnes. 11 partit donc pour la Kabylie et alla s'installer au fort Napoléon. C'est là ([ue deux ans de suite il revint préparer le grand tableau (|u'il méditait, et faire les admirables éludes qui sont restées jusqu'aujourd'luii jjrcscjnc ignorées du j)ublic. Heureusement, le fort Napoléon était alors commandé par un oflicier du plus grand mérite, le commandant Ilanoteau, (jui avait étudié la langue et les mœurs du peuple kabyle, qui connaissait le pays, les cliefs innuenls,ct qui put mettre Pils à même d'avoir des modèles. Les bonimes, pour la plupart, s'y prêtaient volontiers; les femmes, au contraire, fuyaient à son approcbe, le prenant pour un sorcier, et d'ailleurs, connue toutes les musulmanes, ayant une horreur superstitieuse pour les représentations de la ligure humaine. Bien souvent, Pils fut obligé de se cacher et d«! les dessiner à la dérobée, à l'aide d'une lorgnette. 11 put faiie

5C iSlDOUE PILS,

quelques excursions assez loin du fort Napoléon, et alla même jusqu'à l'extrémité de la Kabylie, à l'Oued-Saliel, campant sous la tente, presque toujours dans les cimetières, et partageant le soir avec les notables et les cheis indigènes le couscous et la viande bouillie, dont le village ensuite dévorait les restes.

Pendant les deux saisons qu'il passa en Kabylie, Pils traversa des crises pénibles ; il tomba sérieusement malade au fort Napoléon et pensa y mourir. Mais, depuis tant d'années qu'il était malade, il avait acquis cette science difticile qui consiste à savoir souffrir. Dès qu'il se sentait atteint et terrassé par la maladie, il se soignait avec une inébranlable énergie, voulant vivre, non pour la vie, mais pour ce que l'avenir lui réservait encore de belles choses à voir et de grandes choses à exécuter.

Or, depuis le moment où il avait mis le pied en Algérie, Pils avait un puissant motif d'aimer la vie : l'Afrique avait été pour lui une révélation. Il avait vu les siècles écoulés ressusciter à ses yeux ; sous la tente de l'Arabe, à l'ombre des palmiers, au bord des puits, il avait retrouvé ces antiques ligures des livres saints, tout ce monde de pasteurs, de chameliers, de prophètes et de vierges aux regards de gazelle, qui se détache sur le fond religieux de la Bible. Un horizon nouveau s'était entr'ouvert à ses yeux; en quelques jours il avait rencontré assez de motifs de tableaux pour remplir plusieurs existences d'artiste. Il s'était mis au travail avec acharnement, avec passion, rassemblant en quelques mois ces magistrales études de types kabyles, qui sont tout un musée à elles seules, ébauchant quelques scènes dérobées à cette vie primitive et traçant rapidement l'esquisse de plusieurs grands projets futurs. Parmi ceux-ci se trouve un marché kabyle sous les immenses rameaux d'un chêne séculaire. Il devait retourner en Afrique avant d'exécuter le tableau ; mais qui compte sur l'avenir bâtit sur le sable !

Parmi les scènes qui l'avaient frappé, une entre autres le poursuivait de son souvenir. Un jour, il s'était arrêté devant une femme assise gravement au seuil de sa maison, les mains jointes sur ses genoux croisés. Maintes fois il avait rencontré des femmes habillées d'une longue tunique serrée à la taille et portant sur l'épaule une amphore d'argile. Telles étaient les vierges d'Argos quand elles allaient puiser de l'eau aux bords de l'Inachus. Mais cette femme, assise et immobile, paraissant dans son impassibilité en proie à quelque indicible souci, l'avait frappé d'étonnement comme une apparition inattendue ; il lui

SA \\K l'T Si;S ŒUVRES. T)?

avait sombh' voir Klcctro assiso au tomboau dn son père. Que de fois, depuis son retour, Pils n'a-t-il pas pris et repris cette figure, l'abandonnant sans cesse, désespéré, mais ne pouvant terminer sans la nature cette femme kabyle qui avait pris les proportions d'une grande figure antique.

Cej)en<lant, au milieu de ces travaux et de ces projets, il n'oubliait pas le tableau qui lui avait été commandé. Il en avait fait une superbe esquisse, et avait habilement dérobé sous l'ombre d'une vaste tente tout le cortège officiel, si peu pittoresque, si peu en harmonie avec le magnifique groupe de chefs arabes. C'était là d'ailleurs la partie de son tableau qui devait lui offrir le plus de difficultés. Tant qu'il ne s'agit que des poi traits des généraux ou des ministres qui accompagnaient l'Empereur, il trouva la même complaisance que jadis pour le Débarquement et |)our l'Almn. Quand il en vint au groupe de l'Empereur et de l'Impératrice, il fut oblig('' de s'arrêter et de s\ibir des lenteurs doni se ressentit son tableau. Pils, en artiste qui respecte son art, ne pouvait se résoudre à peindre d'api-ès des photographies des figures plus grandes que nalui'e. Il demanda (luebjues séances, qu'on lui fil espérer, mais qu'il attendit vainement. Il insista, et reçut des réponses pleines de promesses, (pii ne se réalisèrent pas. A Compiègne, où il avail <'té invité, il espérait trouver une occasion favorable; mais le temps s'écoula en plaisirs et en fêles, au milieu des(|uelles il lui t''lait bien difficile d'obtenir une séance. Je n'insisterai |»as plus (pi'il ne convient sur celte cii'constance, dont je n'aurais même pas |)arlé, si la négligence, peul-èlre involontaire, de rini|M''i'alii('e n'avait enlrav('' le |teinlre dans l'exéeulion de son lablean. Il lignia ;'i la t^iande expositidu de 1807, et tous ceux (pii l'ont vu se rap|)ellent l'elfet fâcheux que produisait le groupe à peiiu^ ébauché de l Eiupereur el de rimi)éralriee, à côté du groupe d(!S Arabes, si magistralenuMit traité.

Ce n'était pas le .seul défaut de ce tableau. Quand Pils l'exécuta, soit erreur de sa part, soit à cause du jour de son atelier, il le poussa involontairenienl au rouge. Cedéfaul élail i)eii apparent à l'alelierdu dépôl des marbres; il devint presque cluxpiani dans la salle de l'Exposition, où la lumière était d'uiu^ vivacité et d'un éclat peu favorables à la peinture. Ce tableau n'eut pas tout le succès qu'il méritait pourtant, malgré les ])arties (pii étaient restées iiuichevées et malgré !(> défaut que l'on pouvait signaler dans le ton général du tableau. Pils, au surplus, fut le premier à reconnaître ce défaut. Et tout en icb^vant sans

amertume cette malignité de quelques critiques, qui affectaient de ne l'appeler que le peintre de l'Aima, comme pour nier son dernier ta» bleau, il écrivait à un de ses amis, à la date du 11 mai 1867 ;

«"Mon cher ami, je te remercie de vouloir apporter quelques consolations à l'affligé peintre de l'Aima; mais ton amitié n'est-elle pas trop indulgente? Je ne puis malheureusement pas avoir pour mes œuvres une égale estime; et la dernière a plus de défauts encore que les autres. Aussi je tiens beaucoup plus compte des critiques que contient ta lettre que des louanges. Nous sommes du même avis pour ce qui est de la couleur, et je suis toujours dans l'intention d'y porter remède aussitôt que j'en aurai le temps. Je ferai revenir mon tableau au dépôt des marbres, si toutefois on veut mo laisser faire; et alors, je rectifierai à mon aise ce qui me désole comme valeur de ton. Je veux bien admettre ce que le jour de l'Exposition a de défavorable; mais, malgré cet inconvénient, la critique subsiste et elle est vraie.... »

Cependant la valeur de ce tableau ne passa pas tout à fait inaperçue; il est juste d'ajouter que Pils obtint une médaille de première classe et fut promu officier de la Légion d'honneur à la date du 29 juin 1867. Comme il l'annonçait dans sa lettre, aussitôt que l'Exposition fut terminée, il fit revenir ce tableau à l'atelier du dépôt des marbres. 11 chercha à l'oublier quelque tenrips afin de le reprendre avec des yeux moins fatigués. Il indiqua quelques changements, changea le ton de plusieurs draperies, effaça même quelques figures qu'il voulait repeindre entièrement, mais ses occupations et ses travaux ne lui laissaient pas tout le temps dont il aurait voulu disposer. Puis la guerre éclata ; après la guerre la Commune ; enfin l'achèvement des travaux de l'Opéra lui ravit ses dernières années. Aujourd'hui ce tableau est encore dans son atelier, dans l'état où il l'a laissé, et c'est en se demandant quelle main pourrait bien le finir, que l'on s'aperçoit de tout son mérite.

PILS PROFESSEUR A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS, 1863 NOMINATION A L'INSTITUT, 1868. — SÉJOUR AUX EAUX-BONNES

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