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PSYCHOTHÉRAPIE PAR LES REMÈDES OU LES PRATIQUES MERVEILLEUSES

Celle-ci a existé de tout temps dans la médecine: c’est la. suggestion réalisée, soit par l'intermédiaire des remèdes, soit

par l'intermédiaire du merveilleux, souvent par le mélange intime des deux, le merveilleux enveloppant le remède, comme la poudre d'or ou d'argent enrobe la pilule.

La suggestion par la thérapeutique médicamenteuse est de tous les âges : le nombre inouï de remèdes qu'a subis, ingurgités l’homme depuis qu'il existe des médecins, le démontre nent, la vogue et le succès de certains de ces remèdes encore mieux. |

Dès qu'il y eut des médecins à proprement parler, distincts des prêtres qui ont détenu pendant longtemps les secrets de

l’art de guérir, on trouve des exemples de cette suggestion

médicamenteuse : déjà avant eux c’est Pythagore qui vante l'efficacité de l’anis tenu dans la main contre l’épilepsie*.

C'est Hippocrate qui dans son traité des maladies des femmes déclare que toute espèce de lichen est enlevé par la dépouille de la vipère ? |

C'est Hérophile, considérant toutes les plantes, mème les plus simples, comme douées de vertus particulières et très hautes.

C'est Alexandre de Tralles, que Kurt Sprengel considère

1. Kurt SPRENGEL, Essai d’une histoire pragmatique de la médecine. Traduction * française de GEr1GEr, 1809, IN, p. 231.

2. GRATIER, La vipére en thér apeulique, p. 1, Thèse inaug. Paris, 1903.

comme un des auteurs les plus estimables de son siècle (v°), qui vante d'après sa propre expérience le castoréum dans la fièvre soporeuse et une foule d’autres maladies.

Plus tard avec la médecine des Arabes, les propriétés attri buées aux produits Les plus divers tirés 1e plantes et des animaux, s’accroissent encore beaucoup. Rhazès conseille dans

plusieurs cas le corail rouge, et les pierres précieuses à l’inté-

rieur.

Jean Gaddesden, professeur de médecine à Mer onts College à Oxford, au commencement du xiv° siècle, prétend avoir guéri un homme aveugle depuis 25 ans en faisant usage d’une infusion de fenouil et de persil dans le vin”.

Jean Platearius, conseille, lorsqu'un malade est atteint de vomissements opiniâtres et ne peut rien garder dans l'estomac, de lui lier les membres avant de lui administrer aucun médicament?. |

Antoine Guaines de Pavie dit que dans les convulsions opi-

niâtres, il faut chercher à provoquer une fièvre, but que les Allemands atteignaient, en plaçant le malade entre deux feux”.

Cette thérapeutique éveille involontairement l'idée de Panurge

mis à la broche chez les Turcs, qui déclare « cestuy roustis-

sement me guarit d’une isciatique entièrement, à laquelle

jestoys subject plus de sept ans avant du costé auquel mon rouslisseur s’endormant me laissa brusler ».

Comme la médecine a toujours plus ou moins soufilé alternativement le chaud et le froid, un autre auteur, Valeseus de

Tarenta en Portugal, déclare avoir guéri des convulsions vio-

lentes et générales en jetant des seaux d’eau froide sur le

corps des malades et le faisant ensuite frotter d'huile‘. La

thérapeutique comme les mœurs est aujourd’hui moins violente et se contente d’un modeste siphon d’eau de Seltz. Mais les plus beaux exemples de suggestion médicamen-

teuse, de psychothérapie inconsciente nous sont fournis par. le succès de ces remèdes fameux : la thériaque, l’orvié- :

tan, le bézoard, l’antimoine, qui ont guéri TEMTUAINE pen-

Anglici praxis medica, etc….., 1595, p. 204, cité par SPRENGEL.

Jo. Platearii exposilio in antidot, etc. Venet., 1562, F. 215 b, cité par SPRENGEL. Opus praeclarum ad prarin. Lugd., 1534, Tr. X c. 8, f. 33 à, cité par SPRENGEL. Philon. pharmaceut... Francfort, 1599, lib. I, c. 27, p. 92, cité par SPRENGEL.

dant des années et même des siècles, jusqu’au jour où on s’est avisé de leur inanité..

La thériaque inventée par Andromaqué de Crète, médecin de l’empereur Néron, eut dès son origine un tel succès qu'Antonin la faisait préparer dans son palais et en prenait tous les jours à jeun gros comme une fève. Elle constituait une panacée contre toutes les maladies infectieuses, les empoisonnements, les fièvres, etc... Avec des vicissitudes diverses la thériaque franchit les âges et on la trouve plus en vogue que jamais au xvi‘ el au xvi° siècle; « on en prend volontiers à la cour pour se préserver de ces mille petites misères qui troublent l'existence et on en obtient d’heureux résultats * »

Dans sa thèse documentée et amusante, Gratier a rassemblé toute une série de faits sur l’emploi de la vipère en thérapeutique ; il la montre compagne fidèle d'Esculape dès les origines et intervenant pour une bonne part dans la réputation et la célébrité de la thériaque, de l’orviétan, de. beaucoup de préparations secrètes. À l’état nature si l’on peut dire elle n’était pas dédaignée non plus et M"° de Sévigné dans une lettre à M°° de Grignan du 20 octobre 1679 dit: «M°° de La Fayette prend des bowllons de vipères qui lui redonnent une âme et lui donnent des forces à vue d'œil; elle croit que cela vous serait admirable. » N'est-ce pas le cas de répéter la parole de Pascal: « [ncrédules les plus crédules », car on n'ignore pas que M"° de Sévigné qui ne passait jamais par une ville sans prendre l'avis des « premiers ignorants de l'endroit » nourrissait un doux scepticisme à l'égard de la médecine et s’écriait, après la consultation: « Ah! que j'en veux, aux médeins ! Quelle forfanterie que leur art*! »

Il serait fastidieux de multiplier les exemples de suggestion médicamenteuse qui fourmillent à toutes les époques, et d’accumuler des observations qui par la guérison des patients démontrent la crédulité du malade et du médecin et la valeur de la corne de cerf, de la thériaque, du castoréum, de l’anti-

moine, etc., etc...

4. GRATIER, La vipère en thérapeutique, p. 23. Thèse, Paris, 1903. 2. Voir Maurice Raynaup, Les médecins au temps de Molière, 2° éd., Paris. Didier et Ci°, 1863.

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Et aujourd’hui encore, combien d’ « orviétans » qui chaque jour naissent et meurent, non sans avoir à leur actif quelques Se. miracles dans lesquels leurs vertus propres n’entrent pour rien. :

«Malheureusement ou heureusement, dit Lasègue, la thérapeulique représentée par ses deux termes, le malade et le médecin, a encore moins de fixité que l'aspiration vers l'inconnu. Elle débute par une foi improvisée, le résultat favorable obtenu ne représente pas un fait mais la règle. Puis les essais se multiplient avec des fortunes diverses : plus la confiance a été sereine, plus la défiance dès qu’elle s’insinue en trouble la limpidité: du peut-être qui d’abord a fait pénétrer le doute on passe vite à un scepticisme impitoyable. Tout crédule est un incrédule en herbe, d'autant plus âpre qu’au lieu d'accorder qu'il s’est trompé, il aceuse les promoteurs du remède de l'avoir trompé sciemment’. »

Cette tromperie voulue, cette did intentionnelle a de tous temps eu elle aussi ses adeptes, fort honorables d’ailleurs souvent. À côté des charlatans de tout poil pour qui « happer le malade», suivantle mot de La Fontaine, constitue le secret de toute médecine et le but de toute thérapeutique, les praticiens observateurs ont toujours cru qu'à des maux qualifiés d’imaginaires, il importait d'opposer des remèdes de même nature.

C'est la règle du ssmha sunilibus qui commande cette thérapeutique, dont la pilule de mica panis est le plus sérieux représentant : on lui doit d'innombrables guérisons, même dans la sphère des têtes couronnées, car Corvisart quine la méprisait pas, obtint par son emploi de beaux succès chez l’impératrice Joséphine. Gubler et Guéneau de Mussy en … étaient des fervents et aujourd’hui elle règne encore malgré la rude concurrence que lui fait la pilule de bleu de méthylène.

Les causes du succès de la suggestion médicamenteuse sont : multiples; elles résident dans la crédulité du malade (qui n’est pas toujours en raison inverse de son degré de culture) et dans son désir et sa confiance d'être guéri. Di,

Elles dépendent aussi pour une bonne part de la nature du :

‘4. LASÈGuE, Études médicales, t. I, p. 227. ; Fr x

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médicament qui frappe plus ou moins LoneeHon De là la réputation et les miracles des médecines rares à base de produits plus ou moins mystérieux ou plus ou moins répugnants. La manière dont il est présenté par le médecin n’est pas non plus négligeable. Qu'à ses qualités de rareté viennent s'ajouter une cure retentissante et la force du médicament s’en accroîtra d'autant. Quand Louis XIV en 1658, atteint d’une affection qui était une fièvre typhoïde-nettement caractérisée, eut pris de l'antimoine après une longue consultation de ses médecins, et de Guénaut réunis sous la présidence de Mazarin et qu'il guérit, la fortune de l’antimoine fut faite et ses vertus solidement assises pour longtemps". ;

Aujourd'hui les médicaments royaux ont disparu, du moins en France, mais le domaine de la suggestion médicamenteuse est toujours aussi vaste.”

Beaucoup l'emploient sciemment parce que, comme le dit Pitres, « il n’est pas interdit de profiter des données de l’expérience et de faire dans les limites imposées par les convenances professionnelles de /amédecine d'imagination »; chacun l’emploie inconsciemment chaque jour, et mème pour un esprit prévenu, il est difficile d'évaluer avec équité la part qu'on doit lui attribuer dans le succès de toute thérapeutique.

En jetant un dernier coup d'œil sur tous ces remèdes dont nous sourions, nous ne pouvons nous empêcher de penser que

plusieurs parmi eux ne méritent peut-être pas notre dédain.

Sans doute dans l'avenir, des chercheurs tireront quelques-uns d'entre eux de l'oubli et leur donneront de nouveau un moment de vogue, pendant que d’autres médicaments que nous prônons aujourd'hui irontles remplacer dans les pharmacopées oubliées. C'est l'histoire générale de la thérapeutique : c’est nous-même qui donnons à bien des médicaments leur efficacité et leurs bons effets persistent aussi longtemps que la foi des médecins et des malades en leur vertu.

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