CHAPITRE PREMIER
L’isolement dans l'antiquité, à Rome. — L’isolement dans la religion catholique. — Les solitaires de la Thébaïde. — Les solitaires de Port-Royal. — Les retraites. — Raisons de l'isolement religieux. — L'isolement de certains hommes de génie; des misanthropes. — L’isolement au point de vue thérapeutique avant le x1x° siècle. — Jean Weyer. — Raulin. — Zimmermann. — L’isolement des aliénés. — Esquirol.
L’isolement des neurasthéniques et des hystériques. — Weir Mitchell. — Playfair. — Charcot. — Dejerine.
Le traitement des psycho-névroses, de l'hystérie, de la neurasthénie par l'isolement, semble une méthode toute moderne dont on fait remonter l’origine à Weir-Mitchell et à Charcot. ;
Cette thérapeutique n’a été en effet réglementée que dans la
dernière partie du xix° siècle. Mais comme pour toute méthode
empirique, — car primitivement l'isolement n était pas autre chose —, l'emploi systématique avait été précédé de tentatives restées uniques, inconscientes souvent; et de plus avant de devenir médical, l'isolement avait été pratiqué par l’homme
de tout temps dans des buts différents. Il n’est donc peut-être
pas hors d’intérèt de chercher d'abord quand et dans quelle
intention l’homme, sain ou malade, s’est isolé.
L’antiquité semble avoir ignoré à peu près l'isolement svsté-
. matique, et dans la civilisation grecque l’état de parfait équi-
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libre des facultés psychiques n’admettait guère cette anomalie de l’homme s’écartant de la société. Démocrite errant dans les tombeaux d'Abdère, Timon le misanthrope sont de très rares exemples d’isolés ARE PS - Platon considérait l'isolement comme un mal et par la | bouche de Philoctète implorant Néoptolème s’exhaie la plainte qui dit toute l’horreur de la solitude : « Par ton père, par ta Se mère, Ô fils, par tout ce que tu as de cher dans ta maison jete supplie et t'implore ! ne me laisse pas dans ce désert, en proie aux maux que tu vois. Prends-moi comme un sureroît de charge sur {on navire. jette-moi où tu voudras, danslasentine, à la proue, à la poupe, partout où Je serai moins gênant à tes compagnons. Consens, mon fils, au nom de Zeus, vengeur des : Suppliants! laisse-toi fléchir, je me prosterne à tes genoux, perclus et boiteux comme je suis, misérable. Ne me laisse a point dans ce désert où 1l n’y a nul vestige Re mais ramène-moi dans ton pays ou sur la rive de l'Eubée... » HSE Paul de Saint-Victor a tenté un parallèle curieux entre | Philoctète et Robinson Crusoé ue comme il le dit, semblent se faire signe à travers les âges'. Il insiste sur le caractère — profondément différent de ces deux solitaires: l’un désespéré, = l'autre courageux et patient, heureux semble-t-il,au point que Cr le lecteur oublie de le plaindre et se prend parfois à l’envier.
Il attribue surtout cette différence à celle qui sépare l’homme :
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primitif du civilisé, l’un dépourvu de tout, l’autre ayant à sa disposition mille ressources. Il nous semble plus juste de voir 8 dans ces deux solitaires l'expression, la représentation figurée des idées de leur temps et s'ils sont si différents, c'est ee he
abime sépare précisément a pensée antique de la pensée moderne au sujet de l'isolement.
À Rome l'isolement n’est pas non plus en faveur, les philo sophes le recommandent peu et si Sénèque, Cicéron le préconisent quelquefois, c'est avec discrétion et comme une mesure toute temporaire. Cependant les religions anciennes : ne Fe avaient eu des fidèles qui vivaient solitaires : l’Inde avait connu les anachorètes, l'Égypte. les thérapeutes et Ja Judée : : N les ascètes. |
4. Paul de Sarixr-Vicror, Les deux masques, t. II, p. 106. Calmann-Lévy, 1887. UE
Mais c'est avec l'apparition du christianisme que l’état d’isolement s'impose à l'attention du monde et le mot moine (moves, seul) est d'abord donné aux pieux laïques qui se séparent de leurs semblables. L'amour de la solitude grandit dans la société chrétienne comme une épidémie: au commencement du 1° siècle apparaissent les premiers solitaires qui, fuyantles persé- . cutions, les invasions, la corruption, se retirent au désert pour y prier et y méditer. Leurs imilateurs se multiplient et bientôt les solitudes de l'Égypte se peuplent d’anachorètes. Quelques-uns, saint Antoine, saint Pacôme, se groupant donnent naissance à la vie en commun (cénobitique), où la pratique de l'isolement s’adoucit un peu tout en ne disparais- sant point toutefois, puisque la vie de communauté suppose
[a réunion des membres seulement à certaines heures.
Si on vient à chercher les raisons de ce mode de vie si anormal, on trouve que pour ces premiers moines, l'isolement dominé par l’idée religieuse constitue d’abord une pénitence, un mode de sacrifice par renoncement au commerce des
hommes, puis un moyen pour éviter les tentations, favoriser Ja prière, le recueillement, enfin un but en lui-même, par la paix et le calme qu'il donne à ceux qui le pratiquent. Il existe à ce sujet dans Cassien de curieux documents. Un moine qui a renoncé à la vie solitaire lui dit: « Je me souviens que la bonté divine me favorisait et me ravissait au point . que j'oubliais le fardeau de mon corps. Mon âme s’isolait + tout à coup des sens extérieurs et se séparait tellement des
- choses de ce monde, que mes yeux et mes oreilles devenaient = insensibles et mon esprit était si absorbé par la méditation # des vérités divines, que souvent le soir je ne pouvais dire si j'avais mangé pendant le Jour et si j'avais jeûné la veille. É+ C’est pour éviter cette incertitude qu’on remet à chaque solins taire une corbeille où se trouve sa provision pour la semaine ;
. il y a deux pains pour chaque jour et il peut voir le samedi s'il a oublié de prendre quelquefois sa nourriture... Lorsque les anachorètes étaient peu nombreux nous jouissions d’une Drrsnve liberté. L'étendue de le solitude nous ch armait ; l’âme
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être troublée par ces visites te de nos frères envers - lesquels on craint de manquer aux devoirs de l'hospitalité.
J'avoue que je me passionnai pour cette paix et cette vie qu'on peut comparer au bonheur des anges. Mais bientôt le nombre des solitaires augmenta ; les lieux déserts devinrent plus rares; cette flamme céleste de la contemplation parut s'étendre au souffle de la multitude et notre esprit fut troublé par le soin des choses temporelles... Ces embarras de toute nature ne laissent pas tranquille même quand on est seul parce que l'esprit se tourmente de leur souvenir ou de leur attente ‘
L'idéal de la perfection est pour ce pieux moine de déraciner les vices de son cœur et d’assurer une union de plus en plus intime avec Dieu, et l'isolement, dit-il, ne doit ètre qu'un moyen pour y parvenir, moyen qui n'est pas à la portée de tous, car toute la vertu d’un anachorète ne consiste pas seulement à éviter la société de ses semblables. |
Depuis ce temps lointain jusqu'à nos jours, il a toujours
existé dans l’église catholique des solitaires plus ou moins
complets, qui, suivant la règle d’un ordre, ont pratiqué l’isolement d’une façon absolue ou relative (chartreux, bénédic-
tins, etc.), répétant celte parole qu'on lit à la porte dela
Chartreuse de Calc : |
« O beata Solitudo O sola Beatitudo. »
L'histoire des ordres monasliques est en outre remplie
d'exemples de solitaires, qui du x° aux vi siècle renouvelèrent
la pratique des anciens pères du désert et se retirèrent dans des cellules pour y prier, y méditer”. Au moyen àge on vit même des hommes se faisant enfermer dans des cellules
murées et qu'on nommait des « reclus ». En laissant de côté
ces excessifs, il n'en reste pas moins un groupe énorme d'in-
dividus religieux à qui la pratique de l'isolement apparaît
comme un moyen de perfection et pour qui en même temps
1. CASSIEN, Conférences sur la perfection religieuse, trad. Cartier. Solesmes, 1898, p. 171-172.
Cassien, né en 360, disciple de saint Jean Chrysostome, parcourut peñdants plus de 7 ans les déserts de la Thébaïde pour y recueillir les enseignements des anachorètes qu’il a transcrits dans ses conférences.
2. Voir dans HéLyor, Histoire des ordres monastiques civils et militaires, t. VIE, p. 442- 411 ; t. VI, p. 109, l’histoire de Vital de Mortain, de saint Étienne de Muret, de Robert d’Arbrissel au x1° siècle, de saint Pierre d’ Alcantara au xvi°, etc., etc.
elle constitue comme la réahsation d’une sorte de tendance. « La retraite, dit Malebranche, est la vocation générale des chrétiens !. »
Intermédiaires entre les religieux proprement dits et les laïques, furent au xvu° siècle les solitaires de Port-Royal qui après 1638 pratiquèrent un isolement relatif, dont plusieurs d’entre eux ont célébré les charmes, en particulier Arnauld d'Andilly dans une ode sur la solitude *. À ce moment l’isolement devient presque à la mode et les solitaires sont dépeints dans /a Clélie.
Dans la religion catholique nous trouvons une autre forme d'isolement adouci, surtout quant à sa durée, qui est /a retraite.
Celle-ci est une période pendant laquelle l'individu s'éloigne
de son milieu habituel, pour aller vivre pendant un temps variable (quelques jours à un mois) dans une maison où il
prie, médite, s’examine, seul ou en compagnie d’autres indi-
vidus se livrant à la même pratique et sous la direction spirituelle d’un religieux ou d'un prêtre. La retraite a été préconisée par les principaux théologiens et directeurs de conscience. |
Ignace de Loyola à propos des avantages des exercices spirituels qu'il a institués dit: «il en retirera d'autant plus de profit quil sera plus séparé de ses amis, de ses proches et de toute sollicitude terrestre, quittant, par exemple, son habitation ordinaire et choisissant une autre maison ou une autre chambre pour y habiter le plus à l'écart qu'il pourra... Se trouvant ainsi seul avec Iui-même, n'ayant plus l'esprit partagé entre plusieurs objets.., il fait usage de ses puissances naturelles plus librement pour chercher avec diligence ce qu'il
désire avec tant d’ardeur *.. »
L'Imitation de J.-C. contient tout un chapitre (Liv.1,ch. xx) intitulé « de l'amour de la retraite et du silence » et qui commence par ce conseil : « Choisissez un temps convenable pour vous recueillir. » ne
Avec saint Francois de Sales, dont la douceur est le principal caractère, le conseil de la solitude s’humanise. « Mais
1, MALEBRANCHE, Méditations chrétiennes, p. 219. Charpentier, éd. 1884. 2. Voir SAINTE-BEUVE, Histoire de Port-Royal, t. I, p. 391-92, etc. , 3. Saint IGNACE DE LoyoLA, Exercices spirituels, 1895, p. 18-19, 14° éd. Poussielgue.
tousjours, outre la solitude mentale à laquelle vous vous pouvez relirer emmy les plus grandes conversations, ainsi que J'ay dit cy-dessus, vous devez aimer la solitude locale et réelle, non pas pour aller ès déserts comme sainte Marie Egyptienne, saint Paul, saint Antoine, Arsenius et les autres Pères solitaires, mais pour estre quelque part en vostre chambre, en vostre jardin et ailleurs, où plus à souhait vous
puissiez lirer vostre esprit en vostre cœur et recréer vostre âme
par de bonnes cogitations et sainctes pensées ou par un peu de bonne lecture, à l'exemple de ce grand evesque Nazianzene qui parlant de soy-mesme: «je me pourmenois, dit-il, moymesme avec moy-mesme sur le soleil couchant et passois le temps sur le rivage de la mer, car Jay accoustumé d’user de cette recréation ie me relascher et secouer un peu des ennuis ordinaires ‘.
En résumé et vu de haut, l'isolement apparaît chez je gens religieux, surtout comme un #oyen pour s'améliorer morale-
nt
ment et capable aussi par lui-même de procurer une satisfac-
tion intime à qui le pratique.
C'est principalement dans ce dernier but qu'il a ‘été recherché par cerlains hommes supérieurs : la suppression du contact de l’homme, des nécessités de parler, d'accomplir des devoirs de société, puis la délivrance de ce sentiment obscur ou précis de n'être pas en communauté d'idées avec son entourage, d’être un incompris condamné à concentrer en lui-même ses réflexions etses impressions, en sont alors les motifsles plus nets. Que ces sentiments, transitoires chez nous tous, se développent un peu et on aura le misanthrope, amoureux de la solitude et fuyant son semblable. C'est Pétrarque qui à certains moments quitte Avignon pour se réfugier dans la solitude de la fontaine de Vaucluse. C’est Popeécrivant une ode sur la solitude à douze ans, Luther se retirant à Alstadt, Jean-Jacques Rousseau, Schelley. Gœthe lui-même s HOT RRS dans la retraite Jusqu'à six mois, rompt violemment avec le monde, s’interdit toute communica-
tion, et dit «les relations au dehors font notre existence et en
même temps la dévastent ». Par la bouche de Faust il crie la
1. Saint FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, p. 239, Douniol, cos Es
Paris, 1864.
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joie 4 l'être qui se sent seul: « Ah! lorsque dans notre étroite . <éllule la lampe recommence à luire en amie, une douce lumière
pénètre dans notre sein, dans le cœur qui a conscience de luimême. La raison recommence à parler, l'espérance à fleurir et l’on aspire avec ardeur vers les torrents de la vie, ah ! vers les sources de la vie‘! »
Il semble donc que pour toute une classe d'individus la vie isolée à certains moments soit une véritable nécessité ; sans
répéter le facile paradoxe de l’homme de génie voisin du dégé-
néré ou dégénéré lui-même, il serait facile de montrer d’une part, que beaucoup de ces hommes à tendances solitaires apparliennent à une moyenne intellectuelle supérieure à la moyenne normale, etque d'autre part, beaucoup rentrent dans la grande famille des nerveux, des névropathes, candidats à la neurasthénie ou neurasthéniques francs comme on voudra les appeler, ou quelquefois des persécutés ?.
Nietzche dans le style un peu grandiloquent qui lui est familier a admirablement exprimé la soif de solitude de certains
de ces hommes: « C’est pourquoi je vais dans la solitude, dit-
il, pour ne pas boire dans les citernes qui sont là pour tout lemonde. Au milieu du grand nombre je vis comme Île grand nombre et je ne pense pas comme je pense; au bout d’un cer-
ain temps j'éprouve toujours le sentiment que l’on veut m'exiler de moi-même et me dérober l’âme et je me mets à
en vouloir à tout Le monde el à craindre tout le monde. J'ai
alors besoin du désert pour redevenir bon°.»
Si on laisse de côté le désir de pénitence, de privation, la fuite des tentations, mobiles dominants chez les moines, voici donc une première et très importante catégorie d'individus sains ou presque sains, pour qui l'isolement constitue un besoin,
sa réalisation une véritable satisfaction.
Unedeuxième catégorietoute différente de la premièrenousest fournie par les aliénés. Lasègue, avec sa précision d'observation
1. Gorrae, Faust, trad. BLaze, p. 187. Charpentier, éd. 2. J.-J. Rousseau a été considéré comme un dégénéré par Mcebius. M. Mathieu
- de dote rétrospectivement de neurasthénie (Voir Marmteu, Neurasthénie, p. 187). - On pourrait facilement établir un semblable diagnostic pour Pope vétilleux,
exigeant, quinteux, susceptible et au point de vue physique véritable avorton
(Noir Tamer, Hist. de la litt. anglaise, t. IV, p. 178-179 et suiv.).