Fr. Niercur, Aurore, trad. Albert, p
coutumière, a fait ressortir ce fait que l’état général des aliénés est caractérisé par une tendance à l'esprit d'isolement. « En entrant dans un asile c’est le premier fait qui frappe les visiteurs, ils voient là ce qu'ilsne voient nulle part ailleurs, une
association sans unité où chacun vit pour soi. Les repas sont
pris en commun, tous travaillent ensemble et cependant personne n’a l'air de connaître son voisin’. »
L'homme sain, le religieux, one de génie, le névropathe, l’aliéné, témoignent donc à certains moments une tendance à s'isoler. Les uns suivent cette tendance sans en démèler lescauses, les autres acceptentcet étatanormalcommeun moyen d'acquérir la perfection ou seulement une amélioration morale. Tous réalisent ainsi pour le cerveau un véritable repos en supprimant toute une série d’excitations venues du monde extérieur et ainsi pour tous, malgréles apparences, l'isolement n'est qu un moyen, parce que, suivant le mot de Vauvenar-
gues, « la solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps ».
Au point de vue thérapeutique, l'emploi de l'isolement non
plus spontané et volontaire, mais imposé et accepté, est d’une
date relativement très récente. Son utilité et sa nécessité semblent avoir été entrevues pour la première fois à propos d'épidémies d'hystéro-démonopathie sévissant dans les couvents. On trouve du moins dans Jean Wevyer quelques faits de
nature à le faire admettre. « Au reste, dit-il (et ce passage est. cité partout aujourd’hui), s’il y a plusieurs ensorcellez ou démo-
niaques en un lieu, comme ordinairement nous voyons cela avenir ès monastères principalement de filles (comme estant les commodes organes des tromperies de Satan) il faut avant
toute chose qu’elles soyent séparées, et que chacune d'elles soit
envoyée vers ses parents ou alliez : afin que plus commodément elles puissent être instruites et guéries, ayant toutes fois égard au moyen selon la nécessité de chacune à ce qu'on ne les chausse toutes à une même forme, comme on dit communément®. » Remarquons que l’auteur laisse échapper ce
conseil très judicieux comme en passant et que toujours plus
1. LasècuE, La théorie du trailement mor al est-elle possible? Ann. mÉEeS psychol., 1816.
2. Jean Weyer, Histoires, disputes et discours des illusions et impostures des diables, 1579.— édit. Bourneville, t. II, p. 173, Paris, 1885.
ou moins embarrassé pour faire la part du diable dans les faits qu’il rapporte, il n'insiste guère sur la valeur thérapeutique de cette séparation même, comme il apparaît évidemment par la lecture du contexte.
À propos des possédées de Loudun il fut remarqué aussi que leur séparation, jointe aux menaces, amena la disparition des phénomènes convulsifs dont elles étaient atteintes. Il en fut de même pour les fanatiques des Cévennes!.
Dans son Traité des affections vaporeuses du sexe, Raulin raconte aussi une histoire très suggestive : « Une fille de 23 ans fut attaquée, en 1698 à Villernané en la nouvelle France, d’un hoquet violent qui imitait assez bien le jappement d’un chien... Elle entra à l’Hôtel-Dieu. Pour être plus à portée d'être secourue, on la plaça dans la salle des femmes où étaient quatre filles malades de différentes maladies ; trois jours après l'entrée de cette fille les autres commencèrent à hoqueter... On sépara les filles de Villemané, on les menaça de la discipline, les convulsions et les autres symptômes n’eurent plus lieu après ces menaces. C'est ainsi qu'on guérit les maladies de l'esprit par l'esprit mème ; pour y réussir il faut en prendre les moyens dès le commencement, car le corps entretient ces erreurs dans les hommes et dans les femmes *. »
Il faut ajouter d’ailleurs que ces réflexions pleines de bon sens, sont noyées dans un fatras de considérations pathogéniques et thérapeutiques qui forment la substance même du livre. Elles contiennent néanmoins deux observations fort intéressantes, à savoir: Le caractère contagieux de ces manifestations, déjà signalé par Jean Weyer, et la possibilité de leur guérison par des moyens purement psychiques : isolement et intimidation. Mais l’auteur considère évidemment qu'il s’agit là de moyens exceptionnels que demande seule une situation ou une
maladie exceptionnelle. Ses idées en thérapeutique nerveuse et les remèdes multiples autant que bizarres dont il’ préconise l'emploi le démontrent surabondamment.
4. Rauuin, Trailé des affections vaporeuses du sexe. Paris, 1758, p. 307.
Les menaces jointes à la séparation ont joué sans doute un grand rôle dans ces guérisons, comme dans celle si souvent rappelée, obtenue par Boerhaave.
RDS 1109:
Un peu auparavant avait paru en Allemagne un volumineux traité sur la solitude dont une partie fut traduite en France et qui est dù à Zimmermann, médecin et philosophe suisse. Ce livre, qui eut un grand succès, n’est qu'une hymne à la solitude où l’auteur en célèbre les avantages « au point de vue de l'esprit et du cœur ». Quoique sentant un peu trop son temps par ses tendances pastorales et son style de bucoliques, cet ouvrage contient au milieu de digressions purement littéraires, des considérations d'ordre médical auxquelles on ne pourrait rien ajouter aujourd'hui. Elles permettent d’envisager Zimmermann comme un profond penseur, médecin sagace doué d'un excellent esprit d'observation.
Le passage suivant est un peu long mais vaut d’être cité .
entièrement, quoiqu'il ne soit pas consacré uniquement à l'isolement, car on lui ferait perdre une partie de sa valeur en le tronquant. « La solitude offre des avantages incontestables dans les plus grandes adversités de la vie. Le convalescent, l’infortuné, le misanthrope y trouvent également des
secours... Plus on s’écoute et plus on se rend malade. Dans la”
maladie on s'accoutume facilement à s’écouter trop minutieusement, on oublie les forces qui nous restent et on insiste sur tous les sentiments désagréables au lieu de détourner son
attention et de se distraire. C'est ainsi que l’âme tombe dans l'inquiétude et l'abattement et perd tout ce qu'il lui reste de
force et de raison. On a aussi trop peu de confiance en ce. qu’on entreprend dans un état de douleur et de souffrance. Que le valétudinaire s’efforce d'oublier ses maux, qu’il dégage pour ainsi dire son âme de l'enveloppe grossière qui l’appesantüit, il trouvera certainement un soulagement inattendu et il fera des choses qui lui paraissaient impossibles ; mais pour cela il faut aussi qu'il congédie les médecins qui viennent chaque jour s'informer de sa santé, lui lâtent le pouls avec
un sérieux grotesque en agitantgravement la tête et en faisant : les autres simagrées d'usage, qui ont toujours la rage de voir.
ce qui n'est pas et malheureusement ne voient rien où il y aurait tant à voir. Ces gens-là ne servent qu'à l’effrayer, à fixer son attention sur les objets qu'il devrait oublier, et à redoubler ses souffrances par l'importance mercenaire qu'ils y mettent. Il faut aussi qu'il défende à ses amis et à ceux qui l’environ-
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nent de le flatter dans ses faiblesses. Il faut qu'il les prie de ne pas croire tout ce quil leur dit, car si {toutes ses sensations sont vraies, son imagination y ajoute bien des fantômes et
bien des chimères. :
Il reste donc encore des ressources et de la consolation dans la solitude mème après les pertes les plus difficiles à
réparer. Vos nerfs sont-ils attaqués, votre tête est-elle prise
de vertige, n’avez-vous plus la force de penser, de lire,
d'écrire, vous est-il physiquement impossible d'occuper les
facultés de votre âme, dans ce cas il faut apprendre à végéter. C'est ce que me dit un des philosophes les plus éclairés de l'Allemagne lorsqu'il me vit à Hannover hors d'état de faire autre chose’... »
Ce passage est des plus remarquables ; on ytrouve admirablement résumés en quelques lignes les avantages de la solitude comme mode de traitement, le rôle malfaisant du médecin inconsidéré qui fixe le symptôme, celui de la famille et de l'entourage qui flattent les idées fausses du malade et même jusqu’à une esquisse du tableau de la neurasthénie. Il n’y manque que la prescription rigoureuse de l'isolement érigé en méthode thérapeutique et un peu plus de précision sur les maladies qui en sont justiciables. Un peu plus loin, cependant, Zimmermann le recommande dans la mélancolie; d’ailleurs il n'écrivait pas un Zraité des vapeurs ou un précis de thérapeutique et Les indications qu'il a laissé échapper ici permettent de le regretter.
L'isolement, comme thérapeutique raisonnée et réglementée, fut, en réalité, d’abord appliqué aux aliénés. Esquirol, dans un mémoire lu à l’Institut en 1832, a développé les raisons de cette pratique déjà réalisée de longue date, maisen vue surtout de la protection de la société beaucoup plus que comme
mode de traitement de l’aliénation elle-même”. Esquirol rappelle que Cullen a montré la nécessité de séparer ces malades
1. ZimmMERMANN, La solitude considérée relativement à l'esprit el au cœur, trad. Mercier, 1788.
2. Cependant Soranus, Asclépiade. Celse, Arétée l’aväient déjà préconisé. Le pèlerinage à Ghéel remonte au vu° siècle et le placement des aliénés dans des
- familles étrangères qui est avant tout un mode d’isolement y date du x° siècle. .
Voy. Lunter,, Insp. gén. des services d’aliénés. De l'isolement des aliénés consi-
déré comme moyen de lraitement. Ann. méd. psych., 1871, t. I, p. 31.
d'avec leur famille et que Willis soigna la manie de Georges IIL en éloignant ses courtisans et serviteurs et en l’entourant de domestiques étrangers. « Tous les médecins anglais, allemands
et français qui se livrent à l’élude des maladies mentales con-
seillent, dit Esquirol, l'isolement des aliénés et sont unanimes sur l'utilité de ce moyen de guérison. » |
Cette affirmation posée en prémisses, Esquirol étudie la question complètement el analyse les raisons qui démontrent la nécessité de l'isolement pour les aliénés et l'utilité de sa pratique. Les aliénés doivent être isolés pour assurer leur sûreté personnelle, celle de leur famille, pour être soustraits aux causes extérieures qui ont produit le délire et peuvent l’entretenir: chagrins, revers de fortune, Jalousie, etc. La présence de leurs parents à la physionomie inquiète et effrayée exaspère le délire. « Leur sensibilité est pervertie et ils n’ont plus avec le monde extérieur que des rapports anormaux, par conséquent douloureux... Tout les blesse, tout les déchire, tout leur est odieux... De la défiance ils passent bien-
tôt à la crainte ou à la haineet dans les deux situations morales,
repoussent leur famille, parents, amis et accueillent les étrangers comme des protecteurs ou des libérateurs. »
« Soustrait à l'influence des choses et des personnes au milieu desquelles il vivait, l’aliéné éprouve dans le premier instant de l'isolement un étonnement subit qui déconcerte son délire et livre son intelligence à la direction que vont lui donner des impressions nouvelles. La nouveauté des impressions attire, fixe ou excite leur attention qui reprend alors sa
puissance sur leur entendement. Ils cherchent à étudier le.
caractère de leurs commensaux afin de se mettre en rapport avec eux. Des privations que l'isolement impose vont naître des phénomènes moraux précieux pour la guérison... L’ennui devient dans l'isolement une passion active qui réagit utilement sur les pensées et sur les affections des aliénés. Lorsque l'ennui n’est pas trop prolongé, profond, il éveille Le désir de changer une situation qui déplaît et donne une activité nouvelle et salutaire aux facultés intellectuelles et morales”. »
1. EsquiroL, Mémoire sur l’isolement des aliénés, in Maladies mentales, passim. Paris, 1838. |
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L'isolement permet de soigner physiquement les aliénés, de vaincre leur résistance contre les moyens curatifs « ce qu'une mère, une femme, un ami n'ont pu obtenir devient facile à des étrangers ». Il n'est pas, jusqu'à la crainte qui saisit quelquefois l’aliéné isolé, qui ne puisse jouer un rôle favorable en modifiant l'excitation nerveuse, en calmant le malade et en le disposant à mieux sentir les influences nouvelles auxquelles il est soumis. |
Dès cette époque donc, l'isolement était entré pour n'en
plus sortir dans la pratique des aliénistes auxquels les bien-
faits de cette thérapeutique avaient été démontrés par sa pratique même, réalisée d’abord uniquement dans un but de préservation individuelle et sociale *.
Si l'isolement fut consenti et accepté avec une facilité rela-
tivement assez grande pourles aliénés, il n’en fut pas de même
pour les hystériques et les neurasthéniques, et ce n’est que peu à peu que l'utilité de cette méthode s'imposa à l'esprit des médecins qui s’efforcèrent de la faire admettre par les malades et leurs familles. Les promoteurs de ce traitement furent en Amérique Weir Mitchell, en France Charcot.
Weir Mitchell en présence de cas d’hystérie, de neurasthénie graves avec amaigrissement considérable, faiblesse, tendance à la cachexie, anorexie, conçut l’idée de tout un système de traitement basé sur le repos, la suralimentation, l'exercice
. passif. Il avait surtout en vue « ce groupe considérable et si
dificile à manier de femmes émotives à sang trop clair pour lesquelles un mauvais état de santé est une habitude ancienne,
on pourrait presque dire chérie ».
En 1875, il publia un compte rendu succinct de ce traite-
ment intitulé Du traitement des affections nerveuses par le
repos”, puis un petit volume sous le titre Fat and Blood and how to make them. Dans ce dernier ouvrage, 1l formule les règles du traitement et consacre un chapitre à ses différentes parties. Le traitement a pour base le repos absolu au hit. Weir Mitchell interdit à ses malades tout mouvement,
4. Voir Leurer, Traitement moral de la folie. Paris, 1840. — Lacaaise, De liso-
lement comme moyen de traitement dans les maladies mentales. Gazette des hôp., 1845. .
2. WEir MITCHELL, Seguin’s Series of American clinical Lectures, I, n° 4.
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même ceux qui ont pour but l'accomplissement des actes de la vie journalière: repas, toilette, ete. L'alimentation est d'abord lactée puis carnée au bout de dix à quinze Jours: extrait de viande, soupe de viande crue, etc., les médicaments sont progressivement abandonnés. Pour favoriser l'assimilation on a recours au massage, à l’électrisation, dernier moyen auquel l’auteur attache moins d'importance. La difficulté de réaliser un pareil mode de traitement dans la famille commande l'isolement. Weir Mitchell y attache une grande importance, mais Le considère surtout et à peu près exclusivement comme une con-
dition nécessaire pour l’observation du régime qu'il institue. « Il est rare dans la classe de malades que j'ai décrite d'en