HISTORIQUE DE LA PSYCHOTHÉRAPIE PAR PERSUASION
Ses origines extra-médicales. — Existence très ancienne. — Religions et philosophies. — Les directeurs de conscience à Rome. — Sénèque. — Les directeurs de conscience dans la religion cathokque. — Saint François de Sales. — Saint Ignace de Loyola. — Fénelon. Bossuet. — Le traitement des scrupules. — Les philosophes : Descartes. — Malebranche. — Pascal.
Les origines médicales de la méthode. — Nombreux ouvrages consacrés à la médecine de l'esprit à la fin du xviri° siècle. — Le Camus. — Pomme. — Tissot. — Le traitement moral des aliénés. — Pinel. — Leuret. — Lasègue. — Les auteurs de là deuxième partie du x1x° siècle. — Charpignon. — Feuchtersleben. — Hack-Tuke. — Période comtemporaine. — La psychothérapie par persuasion érigée en méthode. — Dubois (de Berne). — Dejerine. — Aperçu sur l’évolution des idées en psychothérapie.
La thérapeutique a toujours été dominée par l’idée de soulager ou de supprimer la douleur et s’est plus souvent adressée à cette conséquence de la maladie qu'à la maladie elle-même. La psychothérapie n’a pas échappé à cette loi et des philoso-
phies entières ont été construites pour enseigner à l’homme à lutter contre la douleur. Il n'entre pas dans le cadre de cet
ouvrage de rappeler ici, même à grands traits, l'évolution et des religions et des philosophies, nous voudrions seulement montrer que de tout temps, par la persuasion et le raisonnement, l’homme a cherché à lutter contre la douleur et la
maladie, indiquer les moyens qui ont été employés pour gué-
rir par l'esprit soit l'esprit lui-même, soit le corps, noter le moment où les médecins se sont avisés d'employer des procédés qu'ils abandonnaient on ne sait pourquoi à d’autres. Pour atteindre ce but nous avons négligé intentionnellement les généralités sur la douleur, et les abstractions, nous attachant surtout aux cas particuliers pour lesquels tel ou tel philosophe nous donne des règles ou des conseils. Sañs doute c'est faire là œuvre artificielle, tirer en quelque sorte d’un sujet ce qui n’y apparaît pas au premier abord, ce que quel-
quefois l’auteur n’y a pas cru mettre, mais comme le dit Sénèque : « ne vous étonnez pas que chaque esprit exploite le même sujet selon ses goûts, Dans le même pré le bœuf cherche des herbages, le chien un lièvre, la cigogne des lézards. Qu'un philologue, un grammairien et un philosophe prennent tous trois la République de Cicéron, chacun porte ses réflexions sur un point différent’.
Aussi feuilletant au nn philosophes, religieux, médecins, prenant notre bien où nous l'avons trouvé, nous avons cherché à réaliser une sorte de recueil qui est de tous les âges, et où chacun a inserit son remède, et ainsi nous avons fait un peu comme ces malades qui, au dire d'Hérodote, placés au coin des rues sollicitaient de chaque passant un conseil.
De tout temps l’homme a senti le besoin d’une direction morale donnée par un autre, d'un appui pour l'aider à lutter contre lui-même et contre la douleur. On en trouve déjà l'indication dans la Bible : « Sois assidu auprès d’un homme saint lorsque tu en auras connu quelqu'un qui garde la crainte de Dieu ; dont l’âme est selon ton âme et qui lorsque tu chanae dans les ténèbres prendra part à ta douleur. Élablis en toi un cœur de bon conseil car aucune autre chose ne vaut davantage pour toi. L'âme d’un homme saint fait connaître quelquefois Les choses vraies mieux que sept sentinelles assises sur un lieu élevé pour observer*. »
Mais c’est surtout à certaines époques que l’on a compris l’action salutaire exercée par un homme instruit et connaissant le cœur humain qui sait aider de ses conseils, ceux qui hésitent, les relever, les consoler, les fortifier.
Sans doute dans les spéculations théoriques des stoïciens, l’homme trouvait déjà des indications pour lutter contre la douleur, affermir sa volonté, résister à la maladie, dompter Le physique par le moral. Mais cette rude philosophie restait surtout un plaisir intellectuel, une jouissance de dilettante qui goûtait la satisfaction de maintenir entière son impassibilité. La douleur qu'on supprimait ou qu'on atténuait était presque une divinité: « O douleur tu fais l’homme ! » s’écriait le stoïcien.
4. SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, CVIII. Œuvres complètes. Trad. Panckoucke. 2. Ecclésiastiquée, C. 31 — 15, 16, 17, 18.
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Toutefois de cette spéculation de l’école devait-sortir une applicalion pratique, celle que réalisa le philosophe qui enseignant ses disciples les guidait et les soutenait par ses conseils dans des situations déterminées.
« À Rome où la philosophie devint plus pratique, en
s’accommodant au caractère romain les sages ne se conten-
taient pas de donner au public le fruit de leurs spéculations,
mais le plus souvent ils s'attachaient des disciples pour les former à la vertu. Les plus illustres vivaient dans les grandes maisons, devenaient les conseillers de la famille, surveillaient l'éducation des enfants... Les plus grands hommes de la République emmenaient avec eux en voyage, à l’armée, dans les provinces, un philosophe qui devenait leur ami... Quelquefois on appelle le philosophe, on lui confie ses peines, on lui ouvre son cœur, on remet entre ses mains son âme impatiente ou endolorie.. On fait venir le philosophe quand on est malade. »
Le philosophe de théoricien était devenu praticien, il se trouvait en face des réalités, luttant contre les passions, les vices, mais aussi appelé à suppléer les volontés défaillantes, à soigner les âmes malades, à suivre les effets du traitemént, à éviter les rechutes ; il était devenu directeur de conscience.
Cette philosophie en action, nul ne l’a mieux pratiquée que Sénèque et.dans ses œuvres, nous prenons une idée de ce que pouvait être son rôle, de la façon dont 1l comprenait cet art de la direction, des procédés qu'il employait. « La plupart de ses livres ne sont que des œuvres de circonstance appropriées à l’état moral des personnes qui lui confiaient leurs doutes, leurs inquiétudes, leurs défaillances”. »
Ici il parle contre l'ambition, là 1l vante la pauvreté, ailleurs il combat la crainte de la mort, un autre jour il console un ami qui vient de perdre un enfant. Mais ce qui pour nous est
proche de notre sujet, ce qui nous permet d'envisager Sénèque
comme un psychothérapeute, ce sont des ouvrages tels que le livre sur la colère, ou celui sur la tranquillité de l’âme. Dans ce dernier nous avons et la plainte du malade et la con-
sultation du médecin. Le malade, Annaeus Serenus, capitaine
4. MaARTHA, Les moralistes sous l’Empire romain, p. 2-4, passim. Paris, Hachette éd. 2. MArTHA, loc. cil., p. 17.
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APERÇU HISTORIQUE SUR LA PSYCHOTHÉRAPIE DA ra
des gardes de Néron, écrit à Sénèque pour exposer son tourment : ce tourment c’est l'instabilité d'humeur, le défaut de volonté. Il déplore cette inconstance qui lui fait tantôt désirer les honneurs etles charges, tantôt l’oisiveté et la solitude, ces tendances contraires qui se combattent en lui, ce dégoût qui l’envahit, et importun à lui-même il sollicite du maître un remède à ses maux : « Je t'en conjure si tu connais quelque remède à cette maladie, ne me crois pas indigne de te devoir la tranquillité. Ce n'est pas la tempête qui me tourmente, c’est le mal de mer (nausea)'. »
Déjà Ennius avait dit: « L'âme malade est inconstante ne sachant ni souffrir, ni modérer ses peines ni ses désirs ? ».
Sénèque commence par analyser cet état, et il faut reconnaître qu'ilest encore meilleur clinicien que thérapeute, car mettant à jour les différents symptômes de ce spleen que d’autres époques connaîtront à un degré non pas plus aigu mais peutêtre plus fréquent, il en trace un tableau admirable. Il montre le malade semblable à « l’homme dont le sommeil fuit la paupière qui se retourne et se couche tantôt sur un côté, tantôt sur un autre », se trouvant toujours sous l'empire d’espérances trompeuses et mobiles, végétant dans une perpétuelle indécision, ennuyé, mécontent de lui-même, se cramponnant à son chagrin, entreprenant des voyages sans but, parcourant les déserts sans pouvoir se fuir lui-même et s’écriant : « Quousque eadem°? » | |
« Contre cet ennui tu me demandes quel remède il faut employer », dit le philosophe et il essaie de tracer des prescriptions thérapeutiques. Comme tout médecin qui se respecte, il invoque une autorité, celle d'Athénodore qui conseille la retraite et une occupation: l'étude dans cette retraite. Mais Sénèque trouve qu'il accorde trop à la retraite et en termes vagues conseille un juste milieu entre le repos et l’activité. Chemin faisant, il formule cependant quelques sages conseils, celui de juger les affaires qu’on veut entreprendre et de comparer nos forces avec nos projets, « car la puissance d'action
doit toujours l'emporter sur la force de résistance ». Ne fré-
4. Sénèque, De la tranquillité de l'âme, 1. Œuvres complètes. Trad. Panckoucke. 2. Cicéron, Tusculanes, 1. LI, p. 85. Œuvres complètes. Traduction Panckoucke, t. XXIX.