SÉNÈQUE, De la clémence, L. I, xvn
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de la grâce, proportionnant les efforts aux forces et aux dispositions, en un mot servant de guide, de conseil et d’excitateur’. »
La nécessité de la direction est proclamée par tous les docteurs catholiques, saint Basile, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, saint Augustin, Cassien, saint Bernard, Gerson, saint François de Sales. Le directeur doit être intelligent, circonspect, expérimenté, instruit, vertueux”, bref il doit avoir toutes les qualités ; aussi les bons directeurs sont proclamés rares. |
En raison même du but poursuivi, la perfection spirituelle, le directeur exerce surtout son ministère dans les monastères et les couvents, mais il à aussi affaire à des âmes qui vivent dans le monde, surtout à des femmes dévotes. A certaines époques même, abandonnant quelque peu de son austérité, et perdant dans la fréquentation mondaine une grande partie de son caractère essentiellement vénérable, le directeur est devenu un personnage à la mode, il a fait figure dans les salons et voisinant avec l’abbé de cour fait partie du train de maison des grands seigneurs : « C’est un homme nécessaire ; il fait la douceur de la vie retirée, petits conseils, soins affectueux, visites marquées ; il dissipe un mal de tête mieux qu'homme du monde : c’est un homme excellent”. »
Ce n’est pas de cette dernière variété de directeurs qu’on doit attendre grande moisson d'enseignements profitables, et d’ailleurs leurs conseils, légers comme la société à laquelle ils s'adressaient, se sont envolés avec les belles pénitentes auxquelles ils étaient destinés. Plus solides, empreints d’une véritable dignité et marqués au coin d’une vraie science du cœur humain, sont ceux de ces hommes qui ont été proclamés les maîtres de la direction spirituelle : saint François de Sales, saint Ignace de Loyola, Bossuet, Fénelon pour ne citer que les plus célèbres. On conçoit que dans la pratique de cet art de la direction, ils n’aient pas seulement à stimuler la vertu de leurs pénitents et à hàter leur union de plus en plus parfaite avec
1. Riger, Ascétique chrétienne, p. 352. Poussielgue, 1902. 2. D’après sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint François de Sales,
cités par RIBET. À 3. MONTESQUIEU, Lettres persanes, Lettre XLVITI.
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Dieu, mais qu'ils doivent aussi les aider à lutter contre le défaut
de volonté”, d'attention, qu'ils aient à dissiper la tristesse, le dégoût, à vaincre les scrupules et les obsessions. C’est dans cette partie qu’on pourrait appeler terrestre de la direction, et où le médecin de l'Église se rencontre sur un terrain commun avec le médecin de l'École, que nous pouvons glaner çà et là d'utiles indications. C’est là que se montrent à l’œuvre de véritables psychothérapeutes, soignant de véritables maladies psychiques. L'habitude de la méditation, la discipline morale sévère à laquelle ils se sont astreints, la fréquentation continue des pémtents ouvrant à leurs yeux les plus secrets replis de leur âme, ont donné à ces directeurs une connaissance approfondie de l'esprit humain.
De cette connaissance découlent des observations, des remarques sur la manière d'agir sur l'esprit, la pratique des procédés à employer, les résultats à en attendre, la progression à suivre. Nous avons intentionnellement fait ici complète abstraction du point de vue religieux qui domine toute direction spirituelle, ne voulant envisager la question qu'au point de vue de ses rapports avec la psychothérapie.
Comment les directeurs traitent-ils l’aboulie, l’acedia, les scrupules ?
De saint François de Sales nous pouvons retenir cette réflexion déjà lue dans Sénèque sur l'utilité des mots prononcés pour modifier nos idées : « A force de dire contre quelque chose nous nous esmouvons à la haïr, dit-1l, bien qu'au commencement nous lui eussyons de l'affection”. »
Comment repousser la colère? « Il faut qu’au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces non point brusquement ny impétueusement, mais doucement et néantmoins sérieusement. Car comme on voit ès audiences de plusieurs sénats et parlements que les huissiers criant: Paix là, font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire taire ; aussi il arrive maintefois que voulant avec impétuosité réprimer nostre colère nous excitons plus de trouble
1. Dans les cloîtres du moyen âge, on connaissait une maladie qu’on appelait lacedia (du grec «xedrx, indifférence, apathie, affaissement de la volonté).
2, Saint FRANÇOIS DE SALES, Introduction à la vie dévote, p. 306, Paris, Douniol, éd., 1864.
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en nostre cœur qu'elle n'avait pas fait et le cœur estant ainsi troublé ne peut plus estre maitre de soy mesme’. » |
Puis 1l faut réparer soudainement la colère par un acte de douceur « car les playes fraisches sont plus aysément remédiables ».
Que faire contre la tristesse? Et d’abord qu’est-elle ? « La tristesse n’est autre chose que la douleur d'esprit que nous avons du mal quiest en nous contre notre gré, soit que le mal soit extérieur comme pauvreté, maladie et mespris, soit qu'il soit intérieur comme ignorance, sécheresse, respugnance et tentation. Quand doncques l'âme sent qu’elle a quelque mal, elle se desplait de l’avoir et voilà la tristesse; et tout incontinent elle désire d’en estre quitte et d’avoir les moyens de s’en défaire et jusqu'ici elle a raison... » Mais ce désir s’il n’a pas satisfaction ou s'il est trop violent engendre l’inquiétude qui elle-même « engendre par après un surcroist de tristesse * ».
Contre la tristesse le remède à employer est dans l’ouver-
ture du cœur. Si l’on peut découvrir son inquiétude au directeur, l'âme en est aussitôt « accoisée », c’est le remède des remèdes qui agit sur l'âme comme « la saignée fait au corps . de celuy qui esten fièvre continue ».
La mauvaise tristesse qui est comme un dur hiver et rend l’âme « presque percluse etimpuissante en toutes ses facultés » se doit traiter par la prière, les occupations extérieures, les actes de ferveur même accomplis sans goût, les conversations avec le conducteur et confesseur.
Ignace de Loyola dans ses célèbres Exercices spirituels ne fait pas de psychothérapie à proprement parler. Il enseigne une méthode d’entraîinement-psychique pour atteindre un but nettement précisé pour « arriver à se vaincre soi-même et régler sa vie sans se déterminer par aucune affection désordonnée ». La pratique de la méthode suppose un directeur qui donne les exercices, et un disciple qui les reçoit. |
Parmi les divers procédés mis en œuvre dans cette suite de méditations, d’oraisons, d'examens de conscience, il en est un
4. Id., loc. cit. p. 181. Voir dans la correspondance avec M”° de Chantal la même idée développée (7 mars 1606). | 2. Id., p. 309-10-11, passi m.
à retenir, celui de /4 composition du lieu, qui sert de prélude à la méditation. La personne qui suit les Exercices doit « se
représenter à l’aide de l'imagination le lieu matériel où se
trouve l’objet qu'elle veut contempler » si le sujet de la méditation est une chose visible".
La contemplation se fera « tantôt à genoux, tantôt prosterné, tantôt étendu sur la terre, le visage vers le ciel, tantôt assis, tantôt debout ». On s'arrêtera à la position dans laquelle on aura trouvé ce qu’on désire, c’est-à-dire la réalisation des sentiments qu'on veut exciter en soi?
Cette pratique, qui tient compte de l influence idéo-formative des mouvements et des positions, est des plus remarquables, si l'on se rappelle que les Exercices ont été écrits en 1548 et la représentation intérieure du lieu ne l’est pas moins. Elles dénotent toutes deux chez leur auteur une connaissance très approfondie de la psychologie.
Saint Ignace revient ailleurs sur ces points, ainsi dans les
causes de la tiédeur il signale comme la première de « faire
les actions qui en sont les marques ». Et à propos des remèdes à opposer à la tiédeur qui se réduisent à quatre, connaître, vouloir, agir et prier, il commande expressément d'accomplir des actes qui soient absolument contraires à cet état.
Avec la correspondance spirituelle de Fénelon nous avons
sous les yeux la pratique d’un directeur de conscience au
xvu siècle. Ses lettres à la comtesse de Montheron s’espacent sur une période de huit années, et une semblable direction
suivie est mille fois plus insiructive pour nous qu'un livre
didactique. Cette dame, d’après la teneur des lettres du prélat était une femme presque âgée, arrivée à cette période où l’on tombe facilement dans la dévotion excessive. Exaltée, rongée de scrupules, toujours tourmentée de l’idée de confessions imparfaites, attirée par les austérités et les privations rares, ce devait être une de ces pénitentes qui eultivent la patience de leur directeur.
Fénelon ne se lasse point, parce que la comtesse « est une bonne montre, mais dont la corde est courte et qu'il faut
4, Saint IGNACE DE LOYOLA, Exercices SPACE, p. ô1. Trad. Jennesseaux. Poussielgue, 1895.
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remonter souvent’ ». Loin de « l’abandonner, il la persécutera sans relâche » et va Jusqu'à lui écrire deux lettres dans la mème Journée sur le même sujet.
Il n’a garde de tomber dans l'erreur de la prendre pour une malade imaginaire : « Vous doutez et vous ne pouvez porter le doute ; je ne m'en étonne pas,le doute est un supplice* ». « J'ai vu souvent et je vois encore tous les jours des personnes que le scrupule ronge. C’est une espèce de martyre intérieur: il va jusqu'à une espèce de déraison et de désespoir quoique le fond soit plein de raison et de vertu. » « J’entre dans vos peines et je vous plains. »
Sans que sa persistance ne se laisse jamais rebuter, Fénelon
cherche à détruire chez M°° de Montberon la disposition aux scrupules. [1 la prie et la conjure de ne rien lui cacher, de tout lui dire: « Rien n’est meilleur que de dire tout : on guérit ses peines en ne les gardant point.» «Il y a une chose dans votre lettre qui ne me plaît point : c’est de eroire qu'il ne faut point me dire les petites choses qui vous occupent parce que vous supposez que Je les méprise et que J'en serai fatigué. Non en vérité je ne méprise rien et je serais moi-même bien méprisable si j'étais méprisant. » « Si vous gardiez sur le cœur vos peines elles se grossiraient toujours etelles vous surmonteraient enfin. »
Lorsqu'on a choisi en toute connaissance de cause un directeur et qu’on lui a tout confié, 1l faut obéir: point d'autre remède contre les scrupules: « la docilité est la seule ressource
contre le scrupule. » « L'unique remède contre ces peines est:
la docilité.…. 1l faut obéir sans se permettre de raisonner. » Avec une fermeté polie, mais quelquefois avec une certaine hauteur qui sentsa race, Fénelon commande donc sans cesse à sa pénitente l’obéissance, lui défend les confessions multipliées, les austérités exagérées. «Je crois que vous pouvez vous
confesser un de ces jours-ci, mais à condition que vous bor-
nerez votre confession à dire les fautes qui se font remarquer
4. FÉNELON. Œuvres complètes, t. VIII, p. 608, Paris, Gaume, éd., 1852. Il est curieux de rapprocher cette expression du surnom de remonteur de pendules donné par une de ses malades à M. PIERRE JANET (Névroses et Idées fixes, p.416, 1). Il montre une fois de plus l'identité du directeur de conscience et du psychothérapeute.