ACTION DE LA VOLONTÉ SUR LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
La volonté intervient dans beaucoup d’actes de l'intelligence, pour nous permettre de saisir des rapports, des vérités qui ne s'imposent pas tout d’abord à notre esprit, et qu'une recherche patiente seule fait découvrir.
Bien des faits se gravent en notre cerveau el sont retenus sans que notre volonté agisse dans ce but, ‘il n'en est pas moins vrai que l'attention volontaire est une condition capitale pour conserver le souvenir de beaucoup d'événements, et de vérités abstraites qui, sans elle, ne se fixeraient pas. La volonté est à la fois une condition de fixation et de reproduction des souvenirs ; il faut souvent le vouloir pour les conserver, 1l faut encore le vouloir pour les rappeler à un moment donné.
Si la volonté est une condition de mémoire, elle est aussi une condition de l'oubli, de mème que nous l'avons vu être. cause de mouvements et cause d'inhibition de mouvements.
« N'est-ce point en effet, dit Payot’, la loi la plus générale de la mémoire que tout souvenir, qui n’est pas rafraichi de temps en temps, a tendance à perdre de sa netteté, à devenir confus, à pälir de plus en plus, puis à disparaître de la mémoire usuelle? Or, dans une très large mesure, nous sommes maîtres de notre attention.
«Nous pouvons par suite condamner à mort un souvenir, en refusant seulement de Le considérer à nouveau, nous pouvons au contraire lui donner l'intensité du relief que nous voulons lui donner dans la conscience, en lui prodiguant les retours d'une vigoureuse attention. »
Nous étudierons quelles sont les lois de l'oubli, quand nous parlerons des moyens pratiques de psychothérapie.
Si indépendante de la volonté que paraisse l’imagination, si impuissants que nous soyons parfois à interrompre ou à changer l’enchaînement de nos représentations mentales, la
4. J. PayoT, L’éducalion de la volonté. Paris, F. Alcan, p. 83.
volonté acquiert cependant une grande action sur elles, etil est à remarquer que ces représentations sont d'autant plus fortes et plus nombreuses que la volonté est plus. affaiblie, ainsi que cela s'observe dans le délire et dans le rêve.
Nos sentiments n'échappent pas à notre volonté ; nous pouvons les renforcer en leur prêtant attention, en y pensant souvent; nous les enracinons aussi et nous les développons en nous, en les associant à des idées agréables ; nous les combattons par les moyens inverses, en refusant de les considérer et surtout en les remplaçant volontairement par d’autres sentiments. Sans doute notre volonté n’est pas entièrement maîtresse de nos sentiments, mais si leur apparition en nous ne dépend pas d'elle, il est souvent de son pouvoir de les laisser grandir ou de les étouffer à leur origine.
Mais, notion des plus importantes, là ne s'arrête pas l'empire de la volonté, elle est capable de réagir sur ellemême, nous pouvons ambitionner d'accroître la force de notre volonté, et nous pouvons réaliser cette ambition. « Car la volonté est une faculté qui peut se développer par une étude soutenue ; il est permis de dire, en un certain sens, qu’on apprend à vouloir, et c’est une opinion qu'il ne fut jamais HPinstutle d'émettre.et de répéter!»
L'éducation de la volonté, par la répétition de mouvements, d'actes volontaires de plus en plus difficiles, ne semble pas niable. L’aptitude à vouloir et à accomplir ce que l’on veut se fortifie par l'éducation, par l’entraînement, et diminue par les conditions inverses. | É Si nous comprenons bien les conditions nécessaires au développement de la volonté, nous voyons beaucoup moins le mécanisme de celte opération, et ce passage d'Hôffding? per- . met d’entrevoir la complexité de ce mécanisme psychologique : | « Par l'influence qu'elle exerce sur la connaissance et le sentiment, /a volonté réaqit sur elle-même. Les représentations et les sentiments sont des motifs, et, en vertu du développement qui précède, il est dès lors possible que nos motifs deviennent eux-mêmes l’objet de la volonté. C’est en ce sens
1. De FEUCHTERSLEBEN, Hygiène de l'âme. Baillière, 1853. p. 42. L 2. Hôrrnine, Psychologie fondée sur l'expérience, trad. Poitevin. Paris, F. Alcan, * 1903, p.421. |
Camus ET PAGNIEZ. 10
qu'on peut vouloir sa propre volonté. On le peut encore en
ce sens, qu'on se proposerait comme tâche de cultiver sa faculté de résolution, c’est-à-dire sa faculté de mettre un terme au débat intérieur, à la délibération. Enfin cette volonté de vouloir peut signifier aussi qu'on veut soutenir et poursuivre sa résolution, sans la laisser renverser ensuite par les nouvelles dispositions qui pourront surgir. C'est ce qui doit avoir lieu en particulier, lorsque le but choisi exige l’emploi de toute une série de moyens et la production d’une multitude d’actions partielles. On veut a, à cause de lui, on veut également 6, c, d..…., et l'exécution de toutes ces résolutions secondaires n’est possible que par le maintien de la résolution principale, tous les motifs qui pourraient mener dans d’autres directions étant supprimés. |
«Jamais la volonté n’est un système clos ou un commencement absolu. Il est impossible de découvrir un point où la réceptivité, la passivité fassent entièrement place à l’activité ou inversement. Aucun scalpel psychologique, si fin qu'il soit et avec quelque sûreté qu'il soit manié, ne pourra Jamais tracer une ligne de démarcation entre la puissance d’attraction de l'imagination et du sentiment et l’adhésion volontaire. Le rapport de ces deux côtés de l'esprit peut varier à l'infini, mais aucun d’eux ne disparaît Jamais complètement. Quand Gœæthe écrit dans sa ballade du « Pêcheur » : « À demi elle l'attira, à demi il s’enfonca », c'est dans le second membre que se retrouve la dualité, car s’enfoncer est ici synonyme de se laisser enfoncer. Il n'y a donc ici ni premier n1 dernier terme, mais bien un rapport d'action réciproque indéfinie entre agir et pâlir. » |
Nous ne nous arrêterons pas plus longtemps à la discussion si intéressante qu'elle soit de l’action de la volonté sur ellemême, le fait en lui-même existe et nous importe seul, la volonté peut s’accroître par elle-même, et c’est 1à pour nous ce qui est essentiel.