‹ Isolement et psychothérapieChapitre 82 sur 198 · LE MÉDECIN · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN

Il est certainement à la portée de tout le monde de persuader, de soulager et de guérir par la persuasion et les exemples de guérisons obtenues par la persuasion en dehors des médecins sont innombrables. |

Il n’en est pas moins vraique pour bien appliquer la psychothérapie à la médecine il faut être médecin. Il faut savoir dis-

tinguer entre les cas pathologiques ceux qui sont justiciables

de la persuasion et ceux qui ne peuvent être influencés par elle. Il faut savoir tout ce qu'on peut demander à la psychothérapie et ce qu’on ne peut pas lui demander. Les études

médicales seules l’apprennent. Sans des connaissances sérieuses . des maladies du système nerveux et même de toute la patho-

logie interne et externe il est impossible de manier la psychothérapie avec fruit.

Comment, sans ces connaissances, distinguerions-nous la céphalée d’un ‘brightique de celle d’un neurasthénique, comment pourrions-nous séparer une coxalgie hystérique d’une

Camus ET PAGNIEz. 12

DEN Pate L \ ‘ Pr .

LE

coxalgie tuberculeuse, une paralysie organique d’une paralysie hystérique, une paralysie générale au début d'avec une neurasthénie grave, etc., etc.?.… |

À chaque instant, l’homme qui ne serait qu'un psychothérapeute commettrait des erreurs inévitables, il emploierait en vain la psychothérapie dans bien des maladies organiques et négligerait de l'utiliser contre des manifestations qui guérissent par elle à coup sûr.

Qualités du médecin psychothérapeute. — Mais il ne suffit

pas davantage d’être docteur en médecine pour réussir par la psychothérapie, 1l faut être médecin dans toute la force du terme. Celui-là réussira qui a pris l’habitude de ne pas séparer

la thérapeutique psychique de la thérapeutique physique, et

qui est capable de comprendre tout ce que contient cette phrase de Lasègue”: « Dès le moment où nous touchons le pouls du malade, nous pensons : il est mauvais que cet homme souffre et nous lui donnons des remèdes et des paroles consolantes. »

Les qualités physiques du médecin l’aident peut-être dans

certains cas ; sa taille, sa physionomie, son allure générale

peuvent jouer un rôle, mais cette action est momentanée si ces qualités ne sont pas doublées de qualités intellectuelles et morales : « Puisque je parle, dit le P' Bouchard?, des sollicitations nerveuses utiles, je puis bien dire que le médecin doit ôtre une occasion de réactions nerveuses salutaires. Comme

la quiétude, le contentement, la confiance est un auxiliaire

puissant dans la lutte contre la maladie, la confiance grâce à laquelle une parole d'encouragement fait naître l'espoir, puis donne la certitude de la guérison. Cette confiance il faut que le médecin sache l’inspirer à son malade; il n’a pas besoin pour cela de prestance n1 de prestige ; 11 lui suffit d'être instruit, attentif et bienveillant. » |

Le médecin pour réussir doit être patient et bon, il doit

aimer son art et, si à la rigueur un homme, qui traite les maladies du corps par pur métier, peut réussir et atteindre son but qui est de faire fortune, il ne semble pas possible qu’on puisse

1. LasèGue, Études médicales. Asselin, 1884, t. I, p. 136. 2, BoucaaArp, Préface du Manuel de lhérapeulique de BErLioZ, p. XXIV édit.

Masson.

obtenir des guérisons par la persuasion si l’on ne s'intéresse et si l’on n'aime la psychologie et les malades, et si l’on n’est profondément convaincu de l'efficacité de la méthode.

Le psychothérapeute doit être observateur, il doit savoir analyser un caractère, connaître les conditions de vie, le milieu du malade qu'il traite. Cette expérience pratique de la vie et des hommes lui servira plus que tout et il réussira mieux avec du bon sens, de la patience et de la bonté qu'avec la science de toutes les théories psychologiques: « Le fond de prédominance de susceptibilité nerveuse est toujours le même, mais ses formes varient infiniment. Ce sont pourtant ces dernières qu'il convient d'apprécier avec justesse pour saisir le moral du malade et le diriger médicalement. Ces formes sont la gamme de sensibilité de chacun d'eux. Eh bien! renoncez à tout espoir de succès si cette gamme vous est étrangère, si vous ne savez ni la comprendre, ni l’étudier, ni

faire parler les touches de l'instrument’. »

Les qualités morales lui sont indispensables et il ne faut pas oublier que la physionomie de l’homme, son regard, son

accent traduisent, au moins en partie, ce qu'est son caractère

moral.

« Le caractère, c’est-à-dire la manière habituelle de sentir

et de vouloir, influe sur les muscles volontaires et par consé-

quent sur les traits du visage. Le sourire, la moquerie, les larmes, les mouvements nerveux souvent renouvelés agissent sur les parties molles de la face, y marquent leur trace en y laissant une disposition toujours plus grande à s’y reproduire et finissent par exercer une aclion permanente sur les muscles et sur le tissu cellulaire*. »

Il ne faut pas exagérer l'étendue de cette science du caractère par les signes extérieurs, mais il y a là une grande part de vérité. Souvent on devine, on sent instinctivement ce qu’on ne peut analyser et définir. « On ne sait pas pourquoi on n'a pas de confiance en lui, dit Emerson”, mais on n’a pas de confiance en lui. »

La femme, peut-être plus que l’homme, devine instinctive-

4. REVEILLÉ-PARISE, Hygiène de l’esprit, édit. Baïllière, p. 111. 2, FEUCHTERSLEBEN, Hygiène de l’âme. Baïllière, 1893, p. 17. 3. Emerson, Sept Essais, p. 103.

force virtuelle qui passe à l’acte par le vouloir. »

ment quelle est la valeur morale de l’homme qui lui parle. Elle se rend fort bien compte de l'impression qu’elle produit sur lui, elle sait les sentiments qu’elle provoque en lui, et de ces impressions vagues, mais certaines, elle se formera une opinion sur lui. Les hystériques donnent fréquemment des exemples curieux de cette sorte d’instinct. Et le médecin ignore souvent que pendant qu'il étudie la psychologie d’une malade, elle aussi scrute à sa manière son caractère, et que sa perspicacité est parfois extrême. |

Il existe dans Lasègue ‘ un très beau passage sur le caractère et le rôle du médecin psychothérapeute: « Au-dessus s'élève le traitement direct de l’âme, seule puissance digne de la lutte que le médecin doit soutenir. Deux mots suffisent pour en résumer les conditions et l'énergie, la foi et la volonté. Par la foi le médecin acquiert une force inébranlable. Par la volonté il devient actif et travailleur. La foi n'est qu'une

« Toute la médecine est dans ces deux termes; si bien qu'après avoir exposé les formes diverses du traitement nous voici revenus à notre point de départ, le médecin. Le médecin est donc par soi et en soi le véritable agent, Heinroth va jusqu’à dire le seul: « Car la volonté domine et gouverne par sa seule présence, et une âme saine est aussi bien capable de guérir. au contact une âme pervertie qu un esprit dépravé est susceptible d’en gâter un autre. » « Heinroth, ajoute Lasègue, semble s'être attaché à développer celte idée d'un livre fameux : commencez par bien établir la paix dans vous-même, vous pourrez ensuite la procurer aux autres (Imit. de J:-C.). »

Page 1