ES JUIFS ET LE GRIEF NATIONAL ARYENS ET SÉMITES
I. Israël menace de dénationaliser les peuples modernes. — Pourquoi l’antisémitisme est-il né dans le nouvel empire allemand?
— Le juif considéré comme un étranger. — Antiquité de ce grief.
— II. Pourquoi les juifs, après la dispersion, ont- ils continué à former un peuple? — Exemples analogues. — Comment l’Orient identifiait la religion et la nationalité. — III. Peut-on, en Occident, identiüer la nationalité et la race? — Quels sont les peuples modernes de race pure? — Les Sémites sont-ils chez nous le seul élément non aryen? — Qu’entend-on par la race sémitique?
— IV. De l’opposition du génie aryen et du génie sémitique. — A quoi se réduit le contraste entre eux. — Un chrétien peut-il regarder les Sémites comme une race inférieure ?
Après le grief religieux, le grief national. Ce que le juif semble mettre en péril, ce n’est pas seulement la religion et les bases traditionnelles de nos sociétés chrétiennes, c’est notre nationalité avec notre culture indigène et notre génie historique. Or, aux yeux des
peuples modernes, pas de crime plus grand ; tout se pardonne, sauf cela : c’est le péché irrémissible.
Sous le juif, on a retrouvé le sémite, grave découverte pour les fds d’ Abraham ! On ne s’en prend plus seulement à leur foi, mais au sang qui coule dans leurs veines. Le juif, dit-on, est un élément étranger, d’une race exotique ; il n’a rien de commun avec nous. Israël est demeuré, à travers les âges, une tribu orientale disséminée au milieu des peuples d’Occident. S’ils n’ont plus à redouter le fanatisme religieux, les juifs ont vu se dresser contre eux quelque chose de non moins passionné et de non moins exclusif, les antipathies de races.
Le xix° siècle aura été dans l’histoire le siècle des nationalités. Le sentiment national, succédant brusquement au cosmopolitisme du xvme siècle, a été la grande puissance des cent années qui ont suivi la Révolution. Il a, sous nos yeux et, en grande partie, par nos mains, transformé l’Europe, accomplissant des miracles, tels que l’histoire ne se souvenait point d’en avoir jamais vu, ressuscitant les morts et faisant marcher les paralytiques. Cette formidable puissance, il est périlleux de l’avoir contre soi; c’est ce que, en plusieurs pays, ont éprouvé les juifs. 11 ne dépendait pas d’eux de n’en pas faire l’expérience. Le sentiment national, surexcité par ses triomphes ou par ses souffrances, devait, en son exaltation, s’attaquer à ces hommes d’un autre sang, venus d’autres cieux, parfois à une époque récente. Chacun s’en prend, chez soi, à ce qui, dans les
chairs de la nation, lui paraît un corps étranger. C’est ainsi que, en Allemagne, l’exclusivisme germanique s’est levé contre les « Sémites ».
Le juif se croyait en sécurité, à l’abri de la tolérance moderne, et voilà que des voisins sont venus lui signifier son congé, non plus au nom de la croix du Christ, mais au nom de ses pères, Isaac et Jacob. Plus exigeants que Torquemada et les vieux inquisiteurs, c’est au sang de ses aïeux qu’en veulent les nouveaux hébréophobes; et s’il peut changer de religion, le juif n’est pas maître de changer de race.
Rien de surprenant si l’antisémitisme a pris naissance dans le nouvel empire des Hohenzollern. C’était un berceau tout préparé pour lui. Déjà, après 18io, les juifs d’Allemagne avaient été victimes des victoires allemandes. Ils avaient été affranchis par l’ascendant de la France ; ils se virent dépouillés des droits que leur avait valus la prépondérance française. Les teutomanes, délivrés de Napoléon, s’indignaient que des juifs pussent se donner pour Allemands. Du Rhin à la Yistule, avait retenti le vieux cri de hep! hep!
A soixante ans de distance, Sedan a failli avoir, pour les juifs, les mêmes conséquences que Waterloo. L’écho des fanfares qui ont salué la chute de la France a été, de nouveau, le signal de la Judenhetze. Et cela était naturel. Comme la guerre de l’indépendance, la restauration de l’empire germanique devait réveiller la teutomanie, ou ce que l’historien juif appelle die christ -
liche Deutschlümelei1. A l’heure où, dans l’enivrement de sa force retrouvée, le germanisme exaltait tout ce qui lui semblait teuton, de la hache d’Arminius à la Bible de Luther, les défiances tudesques devaient facilement se tourner contre Israël. Était-il possible, disait le Junker prussien, que le germanisme, vainqueur des Welches de France, se laissât humilier par les Sémites et dompter par le judaïsme? Entre ces deux termes : germanisme et judaïsme, Germanentlium et Judenthum , le pédantesque patriotisme d’outre-Rhin découvrait un antagonisme naturel. IN’entendait-on pas, vers la meme heure, opposer l’un à l’autre, comme deux ennemis éternels, le germanisme et le « romanisme », le nouveau trône impérial et l’antique chaire papale ? Le fier Germain, qui repoussait le joug de Rome, pouvait-il accepter la domination de Jérusalem ? — Par ce côté, l’antisémitisme allemand se présente comme le pendant, et non plus comme la contre-partie de l’anticléricalisme et du Kulturkampf. Nés, tous deux, de l’orgueil teutonique, il est naturel qu’ils soient venus au jour en même temps. C’étaient deux frères ennemis, on pourrait dire deux frères jumeaux qui, de même qu’Ésaü et Jacob, luttaient dans le sein de leur mère.
Plus rien que d’allemand en Allemagne I telle semblait, durant les premières années, la devise du nouvel empire. Du sol de la patrie refaite, il fallait arracher
1. Graetz, Geschichte der Juden , t. XI, p. 338. — Cf. G. Valbert, Hommes et choses du temps présent , p. 78, 79.
tout plant étranger. L’Allemagne semblait se livrer à une sorte d’épuration nationale. Assez longtemps les Allemands avaient servi sous des maîtres étrangers; ils aspiraient à s’émanciper de tout servage, politique, intellectuel, économique, — français, romain ou juif.
Notre âge a le goût des savantes formules; l’Allemand surtout aime à revêtir ses haines d’un vernis scientifique. Aux fils d’Israël, les conquérants de l’ Alsace-Lorraine appliquèrent leurs modernes théories sur les races et les nationalités. Ils s’avisèrent que, non content de n’être pas de sang teutonique, le juif n’était même pas de souche aryenne, ou, comme dit Berlin, de souche indo-germanique. C’était un « Asiate », un « Sémite », frère de l’Arabe et cousin du Carthaginois ; à ce titre, pas de place pour lui, sous les ailes gothiques de l’aigle des Hohenzollern. Bien plus, sa présence au milieu des Germains était une menace pour le génie allemand, un danger pour la cleutsche Cultur, mère et nourrice de la civilisation moderne1.
Et le cri d’alarme de l’Allemagne du prince Bismarck s’est répercuté autour d’elle, avec la résonance que donnent à la voix des peuples les clairons de la vic-
1. Cette idée a été exprimée dans des milliers de journaux et des centaines de brochures. Je citerai particuliérement W. Marr, Sieg des Judenthums über das Germanenthum vom nicht confessionnellen Standpunkt cius betrachtet ; Berne, Costenoble, 1879; E. Duhring, Die Judenfrage als Frage der Racenschadlichheit für Existent, Sitte und Cultur der Vôlker, 3e édition, Karlsruhe, 1885. Cf. en France, E. Drumont, La France Juive.
loirc. L’appel parti de Berlin trouva de l’écho sur toutes les frontières de l’Allemagne. Le sentiment national n’était ni moins puissant, ni guère moins jaloux chez ses voisins ; à l’Est comme à l’Ouest, les passions tudesques l’avaient encore irrité. De même qu’en Allemagne, le juif dut s’entendre dénoncer comme un intrus de race ennemie. Ainsi en Autriche-Hongrie, où les Allemands de Vienne n’ont fait que suivre l’exemple de leurs congénères de Berlin; ainsi en Russie, ainsi parfois en France même. La différence était qu’à Best et à Moscou, le germanisme était remplacé par le slavisme ou par le magyarisme, également menacés par la conquête sémitique. C’était toujours à l’étranger que s’en prenaient les adversaires du juif.
Ce grief national me semble moins nouveau qu’il n’en a l’air. 11 était, virtuellement, au fond de tous les reproches adressés au juif depuis des siècles. Pour découvrir que les juifs constituaient un État dans l’Etat et un peuple dans le peuple, nos pères n’avaient pas attendu les contemporaines théories sur la lutte des races et la concurrence vitale. L’Espagne de la Renaissance eût eu quelques notions d’ethnologie, que le nom de Sémites eût été infligé aux juifs par les Ibères de Castille, dès le temps de Ximenès et de Torquemada. C’était bien, sans peut-être s’en rendre compte, le Sémite, l’homme d’un autre sang, autant que l’israélite, l’homme d’une autre foi, que poursuivait, dans ses Judios, l’Espagne des rois catholiques.
S’il y eut jamais péril sémitique, c’était assurément pour les Espagnes, annexées à l’Afrique par la conquête arabe et ressoudées à l’Europe par la Croix. En s’attaquant aux juifs et aux musulmans, elles cherchaient instinctivement à se « désémitiser, » à se « désafricaniser. » Ainsi s’expliquent les rigueurs de leur inquisition contre les juifs et les nuevos cristianos. Si elle n’eut écouté que l’intérêt de la foi, l’Espagne eût prêté l’oreille aux conseils de Rome ; elle n’eût pas renchéri sur les sévérités du Saint-Office .
Remontons plus haut : il y a déjà de l’antisémitisme dans les émeutes des grandes villes de l’antiquité contre les juifs. A Rome, à Antioche, à Alexandrie, c’est à l’étranger et, sinon à la race, c’est aux mœurs étrangères et à la culture étrangère, autant qu’aux ennemis des dieux, que s’attaque la plèbe grecque ou romaine. De même des écrivains classiques. M. le professeur Von Treitschke a eu parmi eux d’illustres devanciers. Juvénal ou Tacite, quand ils s’en prennent au sabbat ou à la circoncision, s’inquiètent déjà de la « judaïsation » de la société antique ; ce qui les effraie, c’est la substitution des lois, ou des coutumes hébraïques, aux coutumes romaines1. — Bien mieux, l’antisémitisme, c’est-à dire le