Romanas autem soliti contemnere leges
Judaicum ediscunt et servant ac metuunt jus Tradidit arcano quodcumque volumine Moses.
(Juvénal, satire xiv, vers 100 et suiv.)
Cf. Tacite. ( Historiée , v. 5.)
grief national contre le judaïsme envisagé comme une tribu étrangère, est antérieur à la ruine de Jérusalem et à la dispersion d’Israël. Il date, pour le moins, de la captivité de Babylone, si ce n’est de la servitude d’Egypte. On en trouve la formule dans la Bible ; les juifs eux-mêmes nous l’ont conservée; elle a été donnée par l’Aman du livre d ’Esther et le Pharaon de YExode. M. le pasteur Stœcker n’aurait eu qu’à se l’approprier.
« Alors Aman dit au roi Assuérus : Il y a dans toutes les provinces de ton royaume un peuple dispersé et à part parmi les peuples, ayant des lois différentes de celles de tous les peuples et n’observant pas les lois du roi. » En ce temps-là, on ne reculait pas devant les solutions nettes; et Aman ajoutait : « Si le roi le trouve bon, qu’on écrive l’ordre de le faire périr1. » Les juifs ont la mémoire longue; ils n’ont pas perdu le souvenir du ministre d’Assuérus. Aujourd’hui encore, chaque année, à la fête de Pourim, le carnaval israélite, tout Israël célèbre avec allégresse la chute d’Aman2.
1. Eslher , m, 8, 9. — Comparez, dans l'Exode (i, 8, 10), le langage du Pharaon : «Voilà les enfants d’Israël qui forment un peuple plus nombreux et plus puissant que nous, etc. »
2. En plusieurs pays, les juifs fêtaient cet anniversaire par une représentation dramatique. On raconte que Rachel se plut ainsi à jouer, au Théâtre-Français, durant les fêtes de Pourim, l'Esther de Racine, devant une salle en grande partie composée d’israélites.
Vingt-cinq siècles ont passé depuis que la beauté d’Esther a sauvé Israël, et le propos d’Aman, fils d’Hammédatha, l’Agaguite, n’a pas perdu toute vérité. Que les juifs, répandus de l’Orient à l’Occident, aient longtemps formé un peuple, au milieu des peuples environnants, comment le contester? Israël avait été brisé en morceaux, et les débris des tribus, projetés au loin, semblaient pareils à ces éclats de bronze qui défient les siècles. On eût dit les fragments d’un peuple concassé. Les juifs ont, durant quinze cents ans, présenté ce phénomène, presque unique, d’une nation sans territoire. Au milieu des États chrétiens ou musulmans, il ressemblaient aux lits de silex dans la craie des eûtes normandes. Les juifs, tout les premiers, disaient d’eux-mêmes : notre peuple, notre nation. Certains le disent encore. La loi était, pour eux, autant un lien national qu’un lien religieux. Ils vivaient du souvenir de Jérusalem, restée la patrie de leurs âmes et de leurs espérances. Sion demeurait la mystique capitale de Juda dispersé; il en appelait la restauration dans ses prières; il l’attendait des promesses de Jéhovah, et
comptant sur la parole de ses prophètes, il campait en pèlerin parmi les peuples au milieu desquels l’exil avait dressé ses tentes.
Mais peut-on toujours juger de l’avenir par le passé? et le passé des juifs n’est-il point déjà, en plusieurs pays, démenti par le présent? La question est de savoir si le judaïsme doit, en tous lieux, et à jamais, constituer un peuple, en môme temps qu’un culte; — ou, en d’autres termes, le juif établi parmi les nations en majorité chrétiennes y sera-t-il toujours un intrus étranger, séjournant dans leur sein sans s’incorporer à elles ? Pour qui veut que la nationalité découle de la communauté des croyances ou de la parenté du sang, aucun doute : le juif ne sera jamais ni Français, ni Aile* mand, ni Hongrois, ni Russe; il ne sera jamais que- Juif. Mais est-il vrai que la nationalité dépende de la race, ou de la religion? N’y a-t-il d’unité nationale que dans l’unité de foi, ou dans la communauté d’origine? A nous, Français du xixe siècle, pareille question semble d’une autre époque ou d’un autre monde. C’est en autre chose, en quelque chose de plus ample et de plus subtil, que nous faisons consister la nationalité française. Nous ne saurions, toutefois, juger des autres peuples par nous-mêmes; ce serait être injuste envers eux. Aussi, pour surannée qu’elle nous semble, la question vaut qu’on s’y arrête.
Qu’est-ce qu’une nation? Rien peut-être de plus difficile à définir. Nous pouvons, heureusement, renvoyer
à la belle conférence de Renan h La nationalité, pour nous, Français, s’identifie avec la conscience nationale. Une nation est, avant tout, le produit de l’histoire; ce qui la crée ou la maintient, c’est une communauté d’intérêts, de traditions, de sentiments. La nationalité a d’habitude plusieurs facteurs, et, dans plus d’un pays, la religion a été un de ces facteurs. Ainsi en Espagne, ainsi encore en Russie. C’est une des raisons pour lesquelles le Russe, ou l’Espagnol, a tant de peine à regarder un juif comme son compatriote.
Il y a plus ; en certaines contrées, dans presque tout l’Orient, la notion de nationalité n’existe point, ou bien, elle se confond avec la religion. Ainsi des musulmans, d’abord : le vrai croyant ne connaît d’autre patrie que l’Islam ; pour lui, toutes les différences nationales s’effacent devant l’unité de foi. C’est là l’infériorité, ou, si l’on veut, la supériorité de l’Islam. Le plus grand changement qui puisse s’accomplir dans le monde oriental serait la formation d’un sentiment national distinct de toute foi religieuse. Déjà, chez certaines populations, et jusque chez le musulman d’Asie ou d’Europe, chez l’Arnaute d’Albanie, chez l’Arabe de Syrie, il semble parfois que la nationalité tende obscurément à se dégager de la religion ; mais l’Islarn les a si fortement tressées ensemble que, si jamais l’une parvient à se détacher de l’autre, il faudra, pour cela,