Genlse, ix
Aryens, la plupart des Sémites ont longtemps été idolâtres et polythéistes. Eux, aussi, ont divinisé les forces de la nature; et, de la mythologie sémitique à la mythologie aryenne, il y a moins loin que de Baal, ou d’Aschthoret, au Dieu du Sinaï. « Depuis que la création de l’épigraphie sémitique et la découverte de Babylone et de Niriive nous ont introduits dans l’intimité des dieux sémites, on a été étonné de voir combien ils différent peu, au fond, de leurs vis-à-vis aryens1. »
Les barrières des deux panthéons vont s’amincissant de jour en jour. Mâles ou femelles, les dieux de l’Aryen et du Sémite sont parents. Bien mieux, le polythéisme aryen dans sa plus haute expression, le polythéisme grec nous apparaît, aujourd’hui, imprégné des traditions religieuses sémitiques. Les autels des Hellènes n’ont pas attendu la Panagia, ou l’apôtre « du Dieu inconnu », pour brûler de l’encens aux divinités de Syrie. L’Aphrodite de Praxitèle est née de l’écume de la mer phénicienne; et en entrant dans l’Olympe classique, Adonis a gardé ses grâces asiatiques, et Cybèle, son cortège oriental.
On ne saurait donc plus dire que le monothéisme est l’apanage du Sémite, par opposition à l’Aryen.
1. M. James Darmesteter, les Prophètes d'Israël : Race et tradition. — Selon le même savant (ibidem) : « La caractéristique des deux familles semble être dans la mythologie aryenne la prédominance des mythes d'orage, dans la mythologie sémitique la prédominance des mythes de saison. »
L’esprit monothéiste n'appartient, en somme, qu’aux Hébreux, adorateurs de Jéhovah, et après eux, et grâce à eux, aux Arabes, à demi judaïsés par Mahomet. A ce titre, — et ce n’est pas là une remarque sans portée, — le Juif, l’Hébreu est isolé entre tous les peuples de race ou de langue sémitique. Il est unique dans son groupe, plus encore que ne l’est le Grec dans le sien. Il est seul, et n’a point de pareil parmi « les nations ». Non seulement, il est hors ligne, mais il est hors cadre. Pour l’y faire rentrer, pour le ramener au niveau des Sémites voisins, il a fallu supposer, chez lui, un polythéisme primitif, plus ou moins analogue à celui du Syrien ou du Phénicien. Iahveh ne serait qu’un Baal, ou un Jupiter, qui aurait dévoré ses rivaux. Mais, avec cette théorie nouvelle, disparaît la dernière trace du contraste ancien entre le génie sémitique et le génie aryen1.
Ainsi, rien dans la religion ne sépare radicalement l’Aryen et le Sémite ; rien ne révèle en eux des instincts fatalement divergents. Entre leurs notions du divin, plus de différences irréductibles. Or, c’était sur le contraste de leurs conceptions religieuses qu’on faisait reposer l’antagonisme de la pensée aryenne et de la pen-
1. De même si, dans les traditions ou dans les cérémonies d’Israël, on a cru relever des influences sémitiques, chaldéennes notamment, on a pu, aussi bien, signaler des emprunts de Juda aux croyances ou aux rites des Aryens de Perse, les sectateurs du mazdéisme.
sée sémitique. Cette prétendue opposition écartée, que reste-il, au point de vue intellectuel ou moral, du gouffre naguère creusé entre le monde de Sem et le monde de Japhet ? A peine un fossé, que les études contemporaines vont comblant chaque jour.
Lorsqu’on nous parle des Sémites, il faut au moins nous avertir de quels Sémites, car, entre ces derniers, nous apercevons des différences presque aussi grandes qu’entre eux et les Aryas. « Le génie sémitique, a écrit un maître en ces matières i, est essentiellement simple ; il ne comprend ni les nuances, ni la complexité. Le vieil esprit sémitique est, de sa nature, antiphilosophique et antiscientifîque. . . Les peuples qu’on appelle sémitiques manquent de cette variété, de cette largeur, de cette étendue d’esprit qui sont les conditions de la perfectibilité.» Cela peut être vrai des Arabes, en dépit des écoles de Bagdad ou de Cordoue; cela peut l’être des anciens Hébreux ; mais est-ce vrai des juifs modernes, élevés ou grandis à notre contact? S’il y a une différence entre l’Européen et l’Asiatique, entre les Occidentaux et l’Oriental, — différence de date relativement récente, du reste, et qui ne me semble pas tenir à la race, — c’est bien l’idée du progrès, cette notion moderne de la perfectibilité, devenue, autour de nous, comme une foi aveugle à laquelle croient superstitieuse-
1. Renan, Mélanges d'histoire et de voyages: — les Peuples sémitiques; Cf. Histoire générale des langues sémitiques, p. 1,$0.
ment savants et ignorants. Mais tout montre que cette idée du progrès n’a rien qui répugne au juif. S’il ne l’a pas tirée de son propre fonds, le juif s’en imprègne sans peine, jusqu’à en devenir un des plus ardents et des plus impatients propagateurs. Pour ce qui est de l’esprit philosophique, il me paraît malaisé de le refuser aux congénères de Spinoza. Peut-on, du reste, juger des peuples contemporains, ou des races vivantes, par leurs ancêtres des plus lointaines périodes de l’ancienne histoire ? Quand les Hébreux de la Palestine eussent été de purs Sémites, serait-on en droit d’assimiler le juif de nos jours aux Beni-Israêl, ou aux Sémites syriens d’il y a deux ou trois mille ans? Mieux vaudrait appliquer aux Français tous les traits des Gaulois des Commentaires de César, ou peindre les Allemands modernes et les Slaves russes d’après la Gennania de Tacite et la Chronique de Nestor.
Le caractère est ce qui change peut-être le moins dans une race; ainsi chez les Français de la troisième république, on peut encore retrouver tel trait des Gaulois de Vercingétorix. Si ce n’est par le génie et l’intelligence, est-ce par le caractère et le tempérament que le Sémite, juif ou non, se distingue essentiellement de nous? Peut-être davantage; nous verrons, tout à l’heure1, comment et pourquoi, au moins chez le juif. C’est ici, d’habitude, que les ethnologues de rencontre se