‹ Israël chez les nationsChapitre 18 sur 65 · Juvénal, Satire xiv% vers · texte numérisé non relu

Juvénal, Satire xiv% vers

toutes sortes faites par le judaïsme, dit la meme chose en sa langue elliptique l. Au 11e siècle, l’empereur Antonin juge nécessaire d’interdire aux juifs de circoncire d’autres que leurs fils. Au m° siècle même, vers 22o, Dion Cassius, un sénateur, parlant des guerres de Palestine, dit encore que, à côté des juifs originaires de Judée, il y a d’autres hommes « qui ont adopté les institutions de ce peuple, quoique étant d’une autre race2 ». « Et, ajoute l’ancien consul, il y a parmi les Romains, beaucoup de gens de cette sorte; ce qu’on a fait pour les arrêter n’a fait quo les multiplier. »

Quand ce dernier passage devrait, en partie, s’entendre des chrétiens, de pareils textes forcent à croire que, en Orient comme en Occident, un grand nombre des juifs de l’antiquité descendaient de païens convertis. Ces israélites n’étaient que les fils adoptifs d’ Abraham et de Jacob. A Rome même, les juifs dont nous pouvons visiter les catacombes sur la voie Appienne, ou sur la via Portuensis, n’avaient peut-être pas beaucoup plus de sang sémitique que leurs voisins chrétiens des cimetières de Calixte ou de Pontien, dont les plus anciennes inscriptions sont, elles aussi, en langue grecque.

Nous ne pouvons donc plus nous représenter Israël comme un ethnos , pur de tout mélange, d’autant que,

1. Circumcidere genitalia instituerez ut diversitate noscantur. Transgressi in morem eorum , idem usurpant. (Tacite, Historiée,

liv. V, 5.)

2. Kaîusp àXXosOvtTç ovxeç, Dion Cassius, liv. XXXVII, ch. xvn.

à son berceau même, les Asmonéens et les Hérode, pratiquant le compelle intrare , avaient introduit dans le judaïsme, par la circoncision, de nombreuses populations de l’Idumée, de l’Iturée, du Hauran et des régions syriennes voisines. L’afflux de sang étranger n’a même pas pris fin à l’époque talmudique, alors qu’Israël vaincu se resserra sur lui-même. Après avoir été sur le point de devenir une religion universelle, le judaïsme en effet redevint, de nouveau, un culte national. Les docteurs, craignant de voir Juda se dissoudre dans les nations, ou se fondre dans le christianisme, se plurent à isoler le juif. Les prosélytes furent traites de fléau, « de lèpre d’Israël ». La Synagogue, se concentrant en elle-même, ferma ses portes ; mais, malgré la répugnance des rabbins, nombre de prosélytes s’y glissèrent encore, aux extrémités surtout du monde juif. On trouve des juifs recrutant des convertis en Arabie; des tribus arabes passent tout entières à la loi de Moïse. Mahomet est le disciple des juifs, et l’Islam n’est qu’une adaptation grossière du judaïsme.

En Europe même, des missionnaires juifs disputent aux missionnaires chrétiens les régions ponto-caspienncs. Vers le vme siècle, au nord de la Mer Noire, dans les steppes scythiques, un peuple de souche finno-turque, les Kozars ou Khazars passent en corps à l’ancienne loi1.

1. D’après la Chronique dite de Nestor (cliap. xl, traduct. de L. Léger), des juifs khazars proposèrent à Vladimir, grand-prince

Ce n’est peut-être pas le seul exemple de pareilles conversions, sur les confins de l’Europe et de l’Asie. A Tiflis, on m’a cité une tribu juive du Caucase, de mœurs guerrières, qui, par le type comme par les habitudes, diffère des autres israélites. La fièvre m’empêcha de la visiter. Il est probable que ces juifs montagnards sont apparentés aux populations indigènes du Caucase1.

En Occident, nous ne connaissons rien d’analogue à la conversion en masse des Khazars. Nous rencontrons, dès l’époque des Mérovingiens, de nombreux juifs en Gaule et en Espagne. Les israélites de Grégoire de Tours étaient-ils bien tous des juifs de race, qui avaient pénétré en Gaule par le Rhône et la Saône? ou beaucoup étaient-ils simplement des Gaulois convertis au judaïsme? Renan, et plusieurs savants avec

de Kief, alors encore païen, d’embrasser, lui aussi, le judaïsme. On trouve dans les Monumenta historica Poloniœ de Bielowski (t. Ier, p. 50 et suiv.) une lettre du roi khazar Joseph au rabbin de Cordoue, Ivazdaï, où le chef khazar dit formellement: « Nos pères ont reçu la foi israélite ; Dieu leur a ouvert les yeux, » et il raconte comment s’est effectuée la conversion d’un de ses prédécesseurs, après une sorte d’enquête sur les diverses religions, analogue à celle prêtée par la Chronique de Nestor au Russe Vladimir. Des Khazars vient le titre de Khozari donné par le poète du moyen âge, Jehuda Halévy, à son grand ouvrage philosophico-religieux.

1. Peut-être y avait-il confusion avec les juifs du Daghestan, appelés en turc Dagh Tchoufout (juifs de la montagne); venus autrefois de Perse, parlant ou écrivant souvent encore le persan, ils se sont, en grande partie, tatarisés.

lui, opinent pour celte dernière origine1. Par malheur, sur ce point, les données positives nous font défaut, — ce qui est d’autant plus à regretter que les juiveries d’Allemagne et d’Angleterre sortaient de celles de France.

Quand ils eussent été du sang d’Israël, les juifs des Gaules et d’Espagne n’en ont pas moins, par divers canaux, reçu, à diverses époques, une infusion de sang indigène. Le mélange du sang juif et du sang chrétien qui, après les croisades, ne s’est guère fait qu’au profit des chrétiens, par la conversion des juifs, s’est opéré, souvent encore, au profit des juifs, durant la première moitié du moyen âge. Il y avait alors, pour passer de l’Église à la Synagogue, deux portes que l’Église a eu peine à fermer : l’esclavage et le mariage.

Pour l’esclavage aucun doute; le commerce des esclaves était lucratif ; les juifs, en bons trafiquants, s’en occupaient, et, pour mettre d’accord leur piété avec leurs intérêts, ils ont souvent circoncis leur marchandise humaine. On en a la preuve par les décrets des conciles et les actes des papes et des évêques. Un des soucis de l’épiscopat, en pays slaves notamment, souci fort légitime, du reste, était la protection spirituelle

1. E. Renan, ibidem. Chose à noter, le savant qui s’est appliqué à ruiner l’ancienne conception du judaïsme envisagé comme une race fermée, est celui qui avait le plus contribué à répandre, chez nous, la théorie des races, celui même qui semblait fonder toute l’histoire religieuse sur l’antagonisme de l’Aryen et du Sémite.

des esclaves détenus par les juifs. On interdit à leurs maîtres de les convertir au judaïsme. On finit par défendre aux juifs de circoncire les esclaves païens, et de posséder des esclaves chrétiens. C’est à cette même préoccupation que remonte la défense faite aux juifs d’avoir des servantes ou des serviteurs chrétiens. Cette prohibition, en usage dans les deux Églises, était naguère encore inscrite dans les lois russes1 ; on a même récemment prétendu la remettre en vigueur.

De même pour les mariages. La défense, tant de fois répétée, faite aux juifs d’épouser des chrétiennes, et aux chrétiens d’épouser des juives, montre que de mal a eu le clergé, des deux rites, pour empêcher de pareilles unions. Les chrétiens n’avaient point alors, pour le juif, l’aversion qu’il leur a depuis inspirée. Aux yeux des barbares, nouvellement baptisés, le judaïsme était une religion comme une autre, une façon d’hérésie ou de secte chrétienne. En Occident, à Lyon, l’archevêque Agobard, comme, quatre siècles plus tôt, Chrysostome à Antioche, se plaint de ce que les chrétiens prennent part aux fêtes des juifs et assistent aux sermons des rabbins. Il fallut à l’Église un long effort pour amener tous ses enfants à distinguer nettement l’ancienne loi de la nouvelle. Le besoin de tracer entre les deux cultes une ligne de démarcation a été une des raisons des précoces sévérités du droit canon contre

1. Voyez par exemple Orchanski, Ronsslcoe Zakonodatelstvo o Evreiakh , pages 59 et suivantes.

les juifs. L’Église n’entendait pas persécuter les restes d’Israël, ni exciter contre eux le fanatisme des masses ignorantes; elle voulait surtout séparer la loi mosaïque de la loi du Christ, empêcher qu’on ne les confondît, ou qu’on ne les unît dans le même respect1. Peut-être fut- ce là, aussi, un des motifs de sa répugnance à remettre l’Ancien -Testament aux mains des laïques.

Toutes les prescriptions du droit canon vis-à-vis du juif ont eu pour point de départ le désir de l’isoler du chrétien, afin de soustraire les fidèles à son influence. C’est ainsi que le moyen âge a été peu à peu conduit à élever un mur entre le juif et le chrétien. La hiérarchie ne fut rassurée que lorsqu’elle eut entouré le bercail du Christ d’une palissade assez haute pour mettre ses ouailles à l’abri de la séduction des rites judaïques.

Il ne faut pas oublier que, parmi les hérésies, il y en a eu plusieurs de tendances juives ; que, parfois même, le judaïsme semble avoir fait des prosélytes, malgré lui. Rappelons-nous que, en Russie, à Novgorod et à Moscou, les « judaïsants » ont été fort puissants aux xive et xve siècles; que, aujourd’hui encore, il reste çà et là, dans le peuple, des communautés de soubbotniki, de sabbalistes qui, avec le respect du sabbat, se sont approprié plusieurs des prescriptions de l’ancienne

1. Cette vérité a été loyalement reconnue par un savant israélite, Isidore Loeb, Nouveau Dictionnaire de géographie universelle (art. Juifs, p. 998).

loi l. J’ai même entendu signaler, au Caucase, un groupe de sectaires qui, non contents d’adopter les observances judaïques, auraient fait venir des juifs pour leur réciter les prières en hébreu. On a parfois supposé que ces sabbatistes étaient des juifs de race, une espèce de marranes russes, autrefois baptisés par contrainte; c’est plutôt l’inverse, ce sont des chrétiens d’origine, épris des coutumes juives.

Si dans les artères d’Israël coule du sang étranger, païen ou chrétien, il est plus certain encore que les peuples chrétiens ont du sang juif. Durant des siècles, les conversions, volontaires ou forcées, ont fait entrer des milliers de familles israélites dans le sein de nations chrétiennes. Il n’est peut-être pas un peuple européen, et, par suite, un peuple américain, qui soit pur de tout mélange avec le Sémite juif. De l’Espagne des Wisigoths à l’Allemagne des croisades, et des nuevos cristianos de Castille ou des marranes du Portugal aux « frankistes » de Pologne, tous ont subi,

1. Voyez l’Empire des Tsars et les Russes, t. III. — La Religion , liv. III, chap. x. — Des missionnaires écossais du milieu du siècle ont rencontré en Palestine, à Saphed, un Russe converti au judaïsme, et le cas, disaient-ils, n’était pas isolé. ( Narrative of a Mission of inquiry to the Jews froin the Church of Scotland , in 1839.) Anonyme, Édimbourg, 1844, p. 283. En Pologne aussi, on a signalé à diverses époques des conversions au judaïsme, au xvi° siècle notamment. Voy. p. ex. Hermann Sternberg, Geschichte der Juden in Polen unter den Piaslen und den Jagellonen (Leipsig 1878, chap. xxiii, p. 114, 115.

à diverses époques, une infiltration de sang israélite. Ce qu’a coûté, à Israël, depuis une quinzaine de siècles, le baptême, libre ou contraint, des fils d’ Abraham, qui nous le dira ? Le chiffre ne peut en être évalué que par millions. A voir la rapidité de l’accroissement numérique des juifs, depuis les quelques cent années qu’ils jouissent de la tolérance, il est permis de supposer que, si la Croix ne lui eût, à chaque génération, enlevé des milliers de ses enfants, le judaïsme compterait, aujourd’hui, quatre ou cinq fois, peut-être dix fois plus d’adhérents. La différence est passée dans les nations chrétiennes. Quelques-unes, comme l’Espagne ou le Portugal, ont absorbé tant de sang juif qu’elles en ont été pour ainsi dire imbues .

Des édits de Théodose et d’Héraclius à la Révolution française, Israël a été comme une île ou un archipel dont les bords, rongés par les flots, s’éboulaient peu à peu dans la mer, si bien que, à plus d’une époque, il a paru menacé d’une submersion totale. De la postérité de Jacob, le petit nombre seulement, une minorité infime peut-être est, jusqu’au bout, demeurée fidèle à la foi de ses pères. La grande majorité des douze tribus a passé sous le joug de la Croix; elle est depuis longtemps fondue avec nous : l’eau du baptême l’a dissoute dans les nations. Qui que nous soyons, nous ne saurons jamais si, parmi nos ancêtres, nous ne comptons pas quelque maigre juif du Nord ou du Midi. Quand on songe aux croisements séculaires, effectués de l’un à

l’autre, on a peine à reconnaître, dans l’antipathie du juif et du chrétien, l’antagonisme fatal du Sémite et de l’Aryen.

Ce que l’histoire nous fait soupçonner, l’anthropologie et l’étude de l’homme vivant le confirment. La race juive n’est pas pure : tous les juifs ne peuvent être considérés comme des Sémites, pas plus que tous les chrétiens n’ont droit à se dire Aryens. Et d’abord, qu’entendons-nous par type sémitique? Pour nous le faire toucher des yeux, on nous renvoie parfois aux Chaldéens et aux bas-reliefs de Ninive ; je connais, il est vrai, des juifs qu’on croirait détachés des murailles du palais de Khorsabad ; mais c’est le petit nombre. Le type sémitique, pour ceux qui en mènent le plus de bruit, n’est, d’habitude, que le type juif ; et le type juif lui-même n’a pas autant d’unité, ou de fixité, qu’on l’imagine souvent. La preuve en est que, pour qu’on ne pût les confondre avec eux, chrétiens et musulmans ont, durant des siècles, imposé aux juifs des signes distinctifs. Aujourd’hui même, c’est une question de savoir s’il y a un type juif, ou s’il y en a plusieurs.

Au rebours de Renan j’incline àcroire, quant à moi,

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