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Le judaïsme comme race et comife religion

qu’il y a un lype juif dominant, que l’on peut appeler sémitique. Rembrandt nous en a laissé, à l’Hermitage, d’admirables études1. Le visage long, et le plus souvent ovale, le front étroit, les sourcils épais, arqués, qui souvent se rejoignent; les yeux grands, parfois clignotants et les paupières lourdes, comme à demi fermées ; le nez long, busqué et serré à la base ; les lèvres plutôt épaisses, le menton plutôt fuyant; tel est, semble-t-il, le type classique du juif. Mais force nous est de reconnaître que tous les juifs ne s’y laissent pas ramener. On ne retrouve meme point, chez tous, le trait caractéristique d’Israël, le trait sémitique, s’il en est un : le nez recourbé. A plus forte raison, sont-ils loin d’avoir tous les cheveux et les yeux noirs, ou de présenter un léger prognathisme du visage, comme on l’a remarqué de certains 2. 11 y a, parmi eux, plusieurs types secondaires ou sous-types qui attestent des croisements divers.

C’est ainsi qu'on peut souvent, à première vue, dis-

tinguer les juifs des différents pays. Il faut, d’abord,

1. On peut rapprocher des portraits de Rembrandt, empruntés aux Sépliardim ou juifs portugais d’Amsterdam, les juifs du peintre hongrois Munkacsy dans sa grande toile : le Christ devant Pilate. Voyez aussi les Contes Juifs de Sacher-Masoch, dont les illustrations ont toutes été exécutées par des artistes israélites. On remarquera qu’en voulant accentuer les traits de la race, les dessinateurs sont parfois tombés dans la caricature (Paris, 1888. Quantin).

2. Cés. Lombroso et Laschi, Le Crime politique et les Révolutions

édit, française, Alcan 1892), t. I, p. 148, 149.

mettre à part certains groupes d’israélites qui n’ont peut-être pas dans les veines une goutte de sang hébreu, Tels, les juifs noirs d’Abyssinie, les deux cent mille Falachas, manifestement de sang africain. En certaines contrées, vivent même côte à côte, sans se confondre, des juifs dont la diversité d’origine est indiquée par la couleur de la peau. On signale ainsi, à Bombay, trois sortes de juifs : des blancs, semblables à ceux du Levant; — des bruns, à peau foncée, appelés du vieux nom de Beni-Israël, et qu’on croit indigènes de l’Inde ; — des noirs, qui paraissent descendre d’anciens esclaves nègres convertis. En Perse, aussi, on remarque deux sortes de juifs, différents par le type physique.

11 n’y a point, chez les juifs d’Europe, de contraste aussi marqué. Mais, là même où les israélites ne sont pas séparés par la coutume en groupes distincts, un œil attentif perçoit souvent, parmi eux, des types ou sous-types encore mal fondus. Et cela n’esl pas seulement vrai des grandes juiveries de l’Est. 11 y a ainsi des juifs de haute taille et des juifs de petite taille; il y en a de bruns, et il y en a de blonds. On rencontre, chez eux, des yeux noirs et des yeux bleus, des nez épatés ou retroussés, à côté des nez minces et crochus. Pareilles ditférences, si l’on regarde la forme du crâne ou du squelette. Les caractères anthropologiques ne sont pas les mômes pour les juifs de tous les pays; ils varient parfois pour les juifs du même pays. Il ne

se rencontre pas là, d’habitude, de caractères assez cons-

tants pour distinguer nettement les israélites de leurs voisins d’autres religions1.

Entre tous les groupes de populations qui prétendent se rattacher à Jacob, les deux plus intéressants peut-être, les deux plus singuliers à coup sûr, sont les Karaïm et les Samaritains. Rejetant également le Talmud, Samaritains et Karaïm sont, depuis des siècles, isolés du gros d’Israël. Je les ai visités les uns et les autres, avec la curiosité d’un naturaliste en face d’esjDèces en voie d’extinction. Il était intéressant, pour moi, de les comparer aux juifs talmudistes des mêmes régions.

J’ai rencontré, sur le mont Garizim, les débris des Samaritains rassemblés, sous trois tentes, pour une de leurs fêtes; ils vont encore, chaque année, à certains jours, camper sur la montagne sainte d'Éphraïm. Le lendemain, je visitai leur synagogue de Naplouse, et je causai avec leur rabbin pendant qu’il me montrait leur fameux manuscrit du Pentateuque, le seul livre dont ils reconnaissent l’autorité. « Nous sommes cent quatre-

1. On ne saurait attacher grande importance à « l’indice céphalique » des juifs. Les observations portent sur un trop petit nombre d’individus. D’après Pruner-Bey et Lombroso, les juifs d’Afrique ou d’Italie seraient plutôt dolichocéphales ou sous-dolichocéphales. D’après les mensurations prises par MM. Koperniki et Majer, les juifs de Pologne seraient, habituellement, brachycéphales ou sous-brachycéphales. De même, si l’on a pu constater, chez beaucoup d’israélites, un défaut de longueur des jambes en proportion du tronc, il s’en faut que ce soit là un fait général. (Voyez article juifs du Nouveau Dictionnaire de Géographie universelle.)

vingts Samaritains, me disait, en anglais, le chef de leur communauté, tout en déroulant devant moi l’antique volumen ; — c’est, sans doute, la religion la moins nombreuse du globe, ce n’est pas une raison pour que notre religion ne soit pas la vraie. » J’avoue que, dans leur visage, je ne trouvai, chez ces Samaritains, séparés des autres israélites, depuis vingt-cinq siècles, rien de bien caractéristique. Ils me parurent seulement plus grands, plus forts, plus sains d’apparence que les juifs orthodoxes du voisinage. Au point de vue physique, ces Samaritains qui, avant cent ans peut-être, auront disparu, ont incontestablement l’avantage sur leurs frères ennemis de Judée ; peut-être parce que, n’ayant point passé par le douloureux exode de ces derniers, ils ont moins souffert et ont été moins dégradés. Nous savons, par la Bible, que les Samaritains proviennent d’un mélange d’Hébreux et de colons assyriens, établis sur le territoire de Samarie. S’il n’en reste pas un plus grand nombre, c’est peut-être que beaucoup sont peu à peu rentrés au giron du judaïsme orthodoxe.

Bien que détachés du tronc d’Israël douze ou quinze siècles plus tard, les Karaïm 1 que j’ai visités, ceux de Crimée, du moins, m’ont paru plus différents des autres rameaux de Jacob. A les en croire, ils seraient

1. Karaïm ou karaïtes, de kara (lire) ou de mikra (Bible), parce que, à l’opposé des juifs, dits rabbciniles, ils n’admettent d’autre autorité que celle de l’Ancien Testament, repoussant la tradition et les décisions rabbiniques.

les seuls représentants du pur mosaïsme, les autres juifs, les talmudistes, ayant substitué, à l’autorité de la Bible, celle des rabbins. On dit la secte née au milieu du vne siècle, en Babylonie, alors le principal centre intellectuel d'Israël. Après avoir, autrefois, compté de nombreuses communautés, en Asie, en Europe, en Afrique même, ces protestants du judaïsme ne sont guère, aujourd’hui, que cinq ou six mille, dont plus de la moitié est groupée en Crimée. Eux aussi, probablement, se sont peu à peu fondus avec les juifs orthodoxes; ils ont été résorbés par le judaïsme talmudique.

J’ai fait , dans la montagne, au-dessus de Baktchi- Saraï, la ville tatare, un pèlerinage à Tchufut-Ivalé, la ville morte des Karaïm, et à l’antique cimetière voisin qu’ils appellent leur vallée de Josaphat. La Jérusalem des Juifs de Tauride est aujourd’hui déserte; ses habitants sont descendus dans la plaine, et ses maisons sont en ruine. Les Karaïm y ont conservé une syna-

gogue, où ils montent à certaines fêtes. J’y ai trouvé, au milieu de fragments d’anciens manuscrits et de rouleaux à demi effacés de la Thova, un vieux rabbin à barbe blanche, qui semblait l’image de sa religion expirante. Ces Karaïm de Crimée, restés en partie cultivateurs, n’ont presque rien du type juif1. Ils ressemblent

1. De même au moral, dit-on, ils diffèrent souvent des autres uifs, n’ayant ni leurs qualités, ni leurs défauts. C’est, prétend-on, une des raisons pour lesquelles les lois russes les traitent beaucoup moins durement.

plutôt à leurs voisins tatares de Baktchi-Saraï. Leurs traits ne paraissent pas plus sémitiques que beaucoup des noms gravés sur les pierres tombales de leur sauvage vallée de Josaphat.

Dans cet antique cimetière de Tau ride, Firkovitch a découvert des inscriptions hébraïques du vme siècle, portant en hébreu des noms de forme turque, comme celui de Toktamich. Ce Toktamieh était sans doute un Tatar, un Nogaï converti, ou plutôt, car l’inscription est antérieure à l’invasion des Mongols, c’était un Khazar, en tout cas, un Finno-Turc, un Touranien. « Est-ce qu’un juif d’origine palestinienne, demandait Renan, se serait jamais appelé Toktamich, au lieu de s’appeler Abraham, Lévy ou Jacob? » Ces Karaïm de Crimée semblent plutôt les prosélytes que les descendants des Karaïm de Babylone. Ces juifs n’ont peut-être aucune goutte de sang hébreu dans les veines, de même que beaucoup de Tatars du voisinage n’ont presque rien de tatar, n’étant souvent que les rejetons des anciens Goths, ou des anciens Grecs, convertis tardivement à l’Islam, sous Ja domination des khans de Crimée L Du juif karaïte qui croit descendre de Jacob, et du soi-disant Tatar qui s’enorgueillit de son origine turque, le moins turc ou tatar peut être le musulman.

Ces Karaïm de Crimée ne sont probablement pas les seuls sujets du tsar qui soient juifs de religion, sans être juifs de

1. Voyez l'Empire des Tsars et les Russes, t. Ier, liv. n, ch. ni.

race. Ou a parfois supposé qu’ils provenaient des anciens Khazars, ce peuple scythique converti au judaïsme. N’estil pas probable que, parmi les quatre millions de juifs ■russes, il y en a des milliers qui se rattachent aux anciens nomades de la steppe? L’étude des types israélites en Pologne et en Pelite-Russie porte à le croire. 11 semble qu’il y ait souvent chez eux un alliage finno-turc.

Un jour, à Varsovie, je visitais, en compagnie d’un savant polonais de mes amis, les écoles professionnelles israélites. Il me fit remarquer que, parmi les enfants juifs, on pouvait distinguer trois ou quatre types différents : un d’abord, le plus connu de nous, que mon guide appelait le type proprement juif ou sémitique; — un second qu’il rattachait aux Khazars ou aux Touraniens, et dont le principal trait était un nez court, parfois retroussé, avec des pommettes saillantes ; — un troisième, au front bas, aux lèvres épaisses, au teint noir, qui lui paraissait avoir quelque chose d’africain ; — un quatrième enfin, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, qui semblait plutôt aryen ou germanique. Le fait est que les juifs de l’empire russe présentent des différences de traits et de types qu’on ne peut guère expliquer que par des différences d’origine. On pourrait faire des observations analogues, à Jérusalem, à Berlin, à Vienne, à Londres, à Paris meme, partout où se rencontrent des israélites de divers pays.

Ces modifications du type juif, faut- il les attribuer uniquement au mélange des races? Non, assurément

il faut aussi faire la part des influences de milieu. Le juif garde l’empreinte des contrées et des climats traversés par ses pères. Des ksour du Sahara aux aouls des steppes turcomanes, et des orangers du Guadalquivir aux bouleaux de la Duna, Israël n’a pu, impunément, vivre deux mille ans sous les ciels les plus opposés. De là, pour les juifs, là même où le sang hébraïque a subi le moins de croisements, une autre cause de diversité. On sait que l’histoire a partagé les fils de Jacob en deux grands groupes, d’importance numérique inégale : les Séphardim et les Askenazim, les juifs du Midi, appelés juifs portugais ou espagnols, et les juifs du Nord, dit juifs allemands ou polonais 1. C’est là, on doit le remarquer, une distinction tout historique ou géographique, qui n’a rien à voir avec les anciennes tribus d'Israël. Les distinctions de tribus ont disparu pour faire place à de nouveaux groupements, selon la langue ou les pays d’origine.

Séphardim et Askenazim ne diffèrent pas seulement par leurs traditions et leurs rites; les uns et les autres conservent, souvent encore, dans leurs traits, la marque des migrations auxquelles les a condamnés l’into-

1. Séphardim vient de Sepharad ( Abdicis , 20) nom biblique d’un pays inconnu que les juifs identifiaient avec l’Espagne; Askenazim vient d’Askenaz, fils de Gomer, fils de Japhet ( Genèse , X, 3) ancêtre supposé des Allemands. Aux Séphardim, aujourd’hui, de beaucoup les moins nombreux, se peuvent rattacher les juifs d’Italie, et ceux du Comtat et du Midi de la France.

lérance des siècles. Des deux groupes, les Séphardim semblent le plus pur d’alliage étranger. Ils se sont toujours regardés comme l’élite de la nation, ils formaient naguère parmi elle une sorte de caste aristocratique et ne voulaient pas être confondus avec les autres juifs. Ayant vécu longtemps au milieu de Sémites ou de demi-Sémites, ils ont probablement plus de sang sémitique. Leurs traits ont, d’habitude, plus de finesse : c’est parmi les Séphardim, des deux sexes, que se rencontrent les plus beaux exemplaires du type juif. Ce type prend parfois, chez eux, une noblesse qui est rare chez les juifs du Nord. — Chez les Askenazim, le vieux sang d’Israël s’est davantage mêlé à celui des nations; il a été, pour ainsi dire, largement étendu de sang barbare. La race se ressent des croisements anciens avec les pesantes populations du Nord-Est, en même temps qu’elle a été marquée au visage par le rude climat du Nord. Les traits se sont fréquemment alourdis : le nez est devenu plus gros, les lèvres plus épaisses; et ces différences physiques semblent parfois se retrouver au moral. — « Comment, me disait un Russe, voulez-vous qu’avec nos longs hivers, avec nos rhumes et nos catarrhes, les ailes du nez sémitique aient conservé leur finesse orientale? » Le climat, cependant, n’a pu suffire à changer des nez aquilins en nez retroussés ou en nez camards, tels que nous en montrent certaines faces de juifs polonais.

Quoi qu’il en soit de ces différences, Askenazim et

Séphardim n’en sont pas moins également juifs. Quelques savants préoccupés surtout des caractères ethniques, ont voulu voir en eux deux populations ou deux races distinctes, ne reconnaissant comme foncièrement juifs, juifs d’origine et de sang, que les Séphardim1. C’est donner, chez Israël, trop d’importance à la race.

Meme au point de vue physiologique, la race n’est ni l’unique, ni peut-être le principal facteur du juif. Et ce que je dis de la race, je le dirais à plus forte raison, du sol, du climat, du milieu physique. 11 faut autre chose pour expliquer le juif. Israël est bien moins le fruit d’une race que l’œuvre de l’histoire. Deux choses surtout ont fait le juif et lui ont donné, sous toutes les latitudes, un aspect particulier : l’isolement séculaire et le rituel traditionnel, la séquestration sociale et les pratiques religieuses. Le juif n’est pas le produit naturel d’un sol ou d’un climat; c’est un produit artificiel, le produit d’une double tradition et d’une double servitude. Il a été élaboré par deux agents opposés : par le confinement auquel nous l’avons soumis, par les observances auxquelles lui-même s’est astreint. Il a été fait, en partie, par nos lois, en partie, par les siennes ; on pourrait dire qu’il a été façonné, de compte à demi, par nos canonistes et par ses rabbins.

Si jamais les influences de milieu ont été puissantes, c’est autour du juif, condamné, durant des générations

1. Ainsi, par exemple, M. G. Lagneau, Anthropologie de la France , p. 67G.

à un isolement rigoureux. Le juif moderne est le produit du « parcage », de tout ce que résume le nom de ghetto. C’est bien, en ce sens, le ghetto qui a fait le juif, et la race juive; c’est-à-dire, c’est nous chrétiens, nos lois civiles, notre droit canon, notre clergé et nos princes. A ce titre, on l’a fort bien dit, « les différences qu’il y a entre les juifs et nous, ce n’est pas la race qui les y a mises, c’est nous-mêmes et nos pères1. » Le type juif a été modelé et immobilisé par le ghetto. Le ghetto a suscité ou développé, entre les juifs de toute origine, des similitudes physiques ou morales, qui tiennent moins à la parenté du sang qu a l’identité du genre de vie. C’est dans ce fétide et douloureux creuset, à la chaleur des bûchers, que le moyen âge a opéré la fusion des divers éléments d’où est sorti ce métal, d’une dureté et d’une ductilité étonnantes, îe juif moderne.

Le chrétien avait laborieusement créé, autour de l’israélite, un petit monde fermé dont les habitants, relégués derrière les murs de leurs juiveries, exclus de presque toutes les professions, contraints de se marier entre eux, devaient naturellement tendre à former, au milieu des peuples, une race nouvelle. Qui sait ce qu’eût donné, pour toute autre religion, un pareil régime, prolongé durant quelques centaines d’années! Des musulmans en eussent fait l’expérience sur des

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