ET DE LA LOI
I. Influence de la Loi et des observances sur la race. — Que le judaïsme est une religion du corps autant que de lame. — Les prescriptions rituelles, la pureté légale. — II. Comment le Talmud, de même que le ghetto, tendait à fortifier l’esprit de tribu. — De quelle façon ses rites isolaient le juif des gentils. — Comment, pour devenir un homme moderne, il lui faut se « dérabbiniser ». — III. Transformation graduelle du judaïsme. — Comment il s’affranchit peu à peu du formalisme talmudique. — Conditions et difficultés de cette évolution du culte. — IV. Comment une transformation analogue s’accomplit dans la vie et dans la famille israélite.
Le juif est ainsi une création de notre moyen âge ; il est l’œuvre factice d’une législation hostile. Mais, si nous avons fait le juif, nous ne l’avons pas fait à nous seuls. Le ghetto d’Italie, la carrière de Provence, la judengasse d’Allemagne, le mellah du Maroc, la hara de Tripoli, n’ont été que le moule, la matrice où a été coulé le juif; ils ne lui ont donné que sa forme exté-
rieure. Outre les lois du dehors et les influences externes, le juif a aussi été formé par un agent interne dont l’action, plus continue, a peut-être été plus puissante encore. Cet agent, c’est sa loi, ses observances, en un mot sa religion. Comme l’a dit Renan, le juif est moins le produit d’une race que d’une tradition; ou, comme dit M. J. Darmesteter, le juif est moins une œuvre de la chair qu’une œuvre de l’esprit. Il a été façonné, pour ne pas dire fabriqué, par ses livres et par ses rites. Comme Adam, des mains de Jéhovah, il est sorti des mains de ses rabbins.
En ce sens, le juif a été fait par la Synagogue. Si le ghetto est la maison où il a été élevé, sa mère est la Bible, son père est le Talmud. 11 a gardé la ressemblance des parents qui l’ont engendré. Il ne s’agit pas seulement ici d’une génération spirituelle ; ce n’est pas uniquement par la foi, par l'idée, que la Thora et la Ghémara ont enfanté le juif ; c’est d’une façon matérielle, et pour ainsi dire charnelle, par les pratiques et les observances de toute sorte. Il y a là une influence séculaire, dont on ne tient pas assez compte. Le ju* daïsme n’est pas, comme le christianisme, une religion presque toute spirituelle où, selon la parole dite au puits de Jacob, les vrais adorateurs adorent en esprit et en vérité. Le judaïsme talmudique est, à plus d’un égard, un ensemble de pratiques corporelles : c’est une religion du corps, autant que de l’âme. C’est là, comme
il vous plaira, son infériorité, ou sa supériorité. La Loi
s’occupe de la chair, non moins que de l’esprit ; la Loi a contribué à les former tous deux l’un par l’autre.
En ce sens, le juif est une œuvre de la chair, en même temps qu’une œuvre de l’esprit. En ce sens surtout, le principal facteur du juif, et de la race juive, a été le judaïsme. Jamais peut-être l’homme n’avait été, à ce point, pétri par sa croyance. La Thora, avant la Mischna, avait fait, des règles de l’hygiène, des commandements de Dieu. L’Islam n’a fait que l’imiter, mais en restant bien en deçà. Rien de plus étranger, pour ne pas dire de plus contraire au judaïsme, — au moins depuis les antiques Esséniens, — que le mépris témoigné au corps par certains de nos ascètes. La Loi a un constant souci du corps; que ce soit, ou non, en vue du corps, peu importe; le résultat est le même. Aussi comprend-on que, parmi les saint-simoniens qui prêchaient la réhabilitation de la chair, il y ait eu de nombreux israélites.
La grande préoccupation du juif, durant vingt-cinq ou trente siècles, a été d’être pur, ce qui s’entend non moins de la pureté légale, de la netteté corporelle, que de la pureté de l’âme. Ce souci le poursuit, de la naissance à la mort, de la circoncision par le couteau du mohel au lavage du cadavre sur la table funéraire ; il l’accompagne partout, dans sa nourriture, dans ses vêtements, dans le lit de sa femme. La pureté légale est, chez lui, une obsession; le juif talmudiste en est comme hypnotisé. La loi et les docteurs ont tout prévu, tout
réglé, jusqu’aux actes les plus secrets de la vie individuelle ou conjugale. Ce code minutieux, le petit juif l’étudiait, dès le jeune âge, dans le liéder ou le talmudtora. Les rabbins ont calculé que l’israélite était astreint à six cent treize lois ou commandements, dont deux cent quarante-huit positifs et trois cent soixante-cinq négatifs l. De toutes ces mitzvotli , un grand nombre regardent la purification du corps, des vêtements, des aliments.
Un juif, disait Salomon Maimon, le cynique rabbin philosophe, ne peut boire, manger, se coucher, se laver, satisfaire les besoins de la nature, sans observer d’innombrables lois. Le juif pieux vit dans une perpétuelle terreur de se contaminer. Pour que, à ses yeux, les mets, les liquides, le linge, les sièges, les meubles soient frappés d’impureté, il suffit du contact d’une personne ou d’une chose impure. C’est à éviter ces souillures que s’est, de tout temps, appliquée la dévotion juive. La sixième section, ou séder, de la Mischna, qui comprend neuf traités, s’appelle Toharoth, les Puretés. La casuistique rabbinique entre dans les détails de physiologie et de médecine les plus indiscrets ; elle a des raffine-
1. C’est le chiffre arrêté dans la Synagogue, depuis longtemps. Un rabbin d’Amérique, le Dr Ignatz Grossmann en publiait récemment encore le texte biblique avec une traduction et un commentaire allemand, sous ce titre hébreu : Mikraoth Ketanoth (Cincinnati 1892). Entre ces 613 articles du code politico-religieux mosaïque, beaucoup il est vrai se rapportent aux lois civiles ou criminelles d’Israël, ou au service du Temple et aux lois lévitiques.
i 48 LES JUIFS ET L’ANTISÉMITISME
ments de pureté qui, pour nous, ont quelque chose de répugnant. Qui veut s’en rendre compte doit lire dans le Talmud, le traité Niddah. On y voit à quelle surveillance, de tous les jours, et presque de toutes les heures, sont astreintes « les femmes prudentes », les épouses des cohanim surtout, qui veulent rester pures. Il ne suffît pas au judaïsme de l’examen de conscience prescrit, quotidiennement, par d’autres religions ; le juif et la juive sont, en outre, assujettis à une sorte d’examen du corps. On ne saurait dire, en français, les étranges précautions prises par Tobit, la servante de Rabbi Gamaliel, quand elle mettait en cruche le vin de son maître ; et Tobit est louée par le Talmud, comme une femme prudente.
Quels qu’en soient le sens et l’origine, il est impossible que de pareilles pratiques, transmises héréditairement, pendant des siècles, soient demeurées sans action sur l’homme et sur la femme, partant sur la race.
Israël s’est toujours vanté d’être un peuple pur : la pureté devant l’Éternel a été son privilège, sa marque distinctive parmi les nations. « Car tu es un peuple saint pour TÉternel ton Dieu, » lui répète, à plusieurs reprises, la Thora ; et chez le juif, ancien ou moderne, la sainteté tend à se confondre avec la pureté légale. Sa longue répugnance pour les incirconcis provenait de ce que, à ses yeux, ils étaient immondes.
Israël seul connaissait et pratiquait les lois de la pureté morale et physique. Ces lois, il y était si attaché que,
ainsi que les Macchabées, il préférait mourir plutôt que de les violer. Si excessives que nous en semblent parfois les minutieuses prescriptions, ce code de pureté a été une force pour Israël, pour son corps et pour son âme. Certes, le juif avili et appauvri en a souvent moins observé l’esprit que la lettre. Dans la puanteur de la « rue aux Juifs », la pureté corporelle est devenue, pour lui, une affaire de forme; il s’est acquitté des ablutions et des lustrations comme d’une formalité légale, n’y voyant qu’un rite religieux, sans plus se soucier de la propreté que de l’hygiène. Encore aujourd’hui, en certaines bourgades juives d’Orient, le bassin de la mikva, la piscine où doivent venir, une fois par mois, se purifier les femmes, ne contient qu’une eau corrompue et nauséabonde, moins propre à purifier qu’à infecter. D’une observance salutaire, l’ignorance et la routine ont fait une cérémonie repoussante.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Le bénéfice de toutes ces prescriptions hygiéniques n’a pas été entièrement perdu pour la race. En dépit de leur saleté extérieure, souvent voulue et forcée, le juif et la juive ont longtemps, pour la propreté personnelle, été supérieurs aux chrétiens, riches ou pauvres. Il ne faut pas oublier, du reste, que, pendant des générations, le juif n’a eu de sécurité qu’à la condition de paraître sordide et misérable ; la saleté, comme la pauvreté, était, pour lui, un moyen de défense, de même que, à certains animaux, leur laideur. La force de résistance du juif
à la malpropreté fétide dans laquelle il était contraint de croupir, lui est venue, pour une bonne part, de ses fastidieuses observances.
La Loi a fait d’Israël une race pure, en même temps qu’une race chaste ; partant, à travers toutes ses souffrances, il est resté une race saine. L’insuffisance de sa nourriture et l’air empesté du ghetto ont pu affaiblir ses muscles ; sa chair n’a pas été rongée par les ignobles pratiques de l’Orient. Le vice contre nature de l’Aryen, grec ou romain, du Sémite, arabe ou syrien, n’a pas corrompu, dans sa source, le sang de Juda. Si, en quelques pays, la pauvreté ou la cupidité poussent ses filles à la débauche publique, c’est là une plaie récente ; les membres d’Israël n’en ont pas été contaminés. Il a eu beau, en Orient surtout, abuser des mariages précoces, unissant des garçons de quatorze ou quinze ans à des filles de douze ou treize ans, le respect du
mariage, la chasteté de la vie conjugale et la pureté de
la vie de famille, la discipline des mœurs, en un mot, a fortifié le juif et renforcé la race. Et ce que nous avons dit des purifications et lustrations de la loi est peut-être plus certain encore des prescriptions concernant la nourriture, de la viande hacher notamment. On prétend que le juif possède des immunités vis-à-vis de certaines maladies ; est-ce vrai, le juif le doit surtout, — nous le verrons, — à ses observances, à sa loi.
Israël est -il, comme on l’a dit, le produit d’une tradition, ce n’est pas uniquement d’une tradition spiri-
tuelle, c’est autant, et davantage peut-être, d’une tradition hygiénique et prophylactique. Par là aussi, sous l’action lente des siècles, Israël a tendu à devenir, ou à redevenir une race. Quand on parle du juif, on a le droit de tenir compte de l’hérédité et des influences, physiques ou morales, accumulées durant des générations. Il eût suffi de nos lois restrictives et de ses lois religieuses pour que l’israélite, le Sémite métissé d’Aryen et mâtiné de Touranien, devînt, de plus en plus, différent de ses voisins d’autre religion. Alors même qu’il était leur parent par le sang, il perdait le sentiment de cette parenté. Israël était ramené, bon gré mal gré, à former un peuple, une tribu.
Israël redevenait une tribu. C’est là un point capital. Il constituait de nouveau un ethnos, se regardant toujours comme la postérité d’Abraham. Il était le rejeton des patriarches ; que ce fût par le sang, ou par adoption, lui-même l’ignorait, et peu importait : tout juif circoncis appartenait à « la Maison de Jacob ».
Israël redevenait une tribu, sous la double influence qui tendait à refaire de lui une race : sous l’action de nos lois civiles qui l’isolaient des peuples par la force,
— sous l’action de ses lois religieuses qui l’en isolaient par ses rites. Ici encore, les autorités chrétiennes et les autorités judaïques, les unes agissant du dehors, les autres du dedans, poussaient, inconsciemment, dans le même sens. Droit canon et code talmudique se prêtaient main-forte ; l’Église et la Synagogue, la royauté et le kahal, les évêques et les rabbins, en s’appliquant à le séparer de nous, travaillaient, de concert, à faire du juif une tribu étrangère aux nations. Israël, pelotonné sur lui-même, formait, bon gré mal gré, une cité dans la cité, ou, comme on dit aujourd’hui, un État dans l’État. Nos lois civiles renforçaient ses lois religieuses, et notre esprit d’exclusion alimentait son exclusivisme.
L’esprit de tribu a été, tour à tour, la cause et l’effet de « la séquestration à la fois volontaire et imposée d’Israël ». De même que le juif vaincu par Rome, le juif opprimé du moyen âge s’est serré autour de sa loi. Cette loi fut la règle absolue de la vie de Juda. « Israël l’eut devant les yeux comme une plaque hypnotique, » a dit Renan. Or, nous savons ce qu’est la loi, ce qu’est le Talmud, qui, en l’interprétant, en a pris la place, quelles minutieuses pratiques imposent aux fils de Juda la Thora et la Mischna. Les observances légales, nous l’avons dit, étaient, pour le juif, un isolant. Et, de fait, isoler le juif, le mettre à part des nations semble bien avoir été le but des rédacteurs de la Mishna et des compilateurs de la Ghémara. C’es bien une haie que ses rabbins ont plantée autour d’Israël,
pour le garder intact. La pratique des rites contraignait les juifs à vivre serrés les uns contre les autres, sans se mêler aux incirconcis. La loi tendait, à la fois, à fomenter chez eux le sentiment de solidarité, et à les tenir à l’écart des Gentils. La loi leur donnait ainsi l’esprit de clan. En ce sens, on pourrait dire que le judaïsme talmudique était une religion de séparatisme social ; il aboutissait à faire des juifs une société fermée, au milieu des sociétés humaines.
Entre Israël et les goïm se dresse, comme une barrière, la pratique de la loi. Le juif qui prétend observer les prescriptions rabbiniques ne peut vivre avec les autres hommes ; manger à leur table serait violer la loi. On l’a dit avant nous : « Les fervents se seraient laissés mourir de faim, plutôt que de toucher à des aliments préparés en dehors des prescriptions mosaïques. Toute nourriture, ou mieux, toute cuisine chrétienne leur est en abomination L » C’est le mot de l’Ecriture : manger des mets prohibés est une abomination. Cette répulsion pour tout contact intime avec les Gentils est une des choses dont le christianisme a eu le plus de peine à triompher. « Lorsque Pierre fut monté à Jérusalem, les fidèles circoncis lui adressèrent des reproches
1. M. Maxime Du Camp, Paris bienfaisant : l’hôpital israélite. €’est une difficulté pour les comités qui président à l’émigration des juifs russes. Nombre de ces malheureux repoussent toute nourriture qui ne leur est pas garantie hacher .
disant : « Tu es entré chez des incirconcis et tu as » mangé avec eux1. »
Le Talmud, qui renchérit sur la Thora, tend à faire des juifs une sorte de caste séparée des autres hommes, comme les castes de l’Inde, par le souci de la pureté légale. Par là, le juif talmudiste est resté oriental. Méprisé de ceux qui l’entourent, il évite tout rapprochement avec eux ; il ne voudrait ni s’asseoir à leur table, ni goûter à leurs mets ; il tient à garder sa caste. Ce çoudra ou ce paria sordide craint de se souiller, il redoute les contacts impurs. Il répugne à se servir des ustensiles des Gentils, ou à les laisser user des siens. J étais allé, un jour, d’une seule traite, de Jérusalem au tombeau des patriarches, à Hébron, encore, pour les juifs, une des quatre villes saintes de la Palestine. J’avais un drogman d’origine juive qui me mena coucher dans une maison juive, chez des Hassidim, si j’ai bonne mémoire. Pour souper, il fallut attendre que le châchter israélite fût venu saigner la volaille. Nous n’avions apporté ni cuillères, ni fourchettes ; nos hôtes ne se souciant point de nous en fournir, nous fûmes obligés d’en faire demander à de moins rigoristes. Ainsi sont encore nombre de juifs d’Orient.
Il n’en est pas de même, il est vrai, en Occident, ’ai passé, dans ma jeunesse, trois mois, à Dresde, en pension, chez une famille israélite. Je ne sais si je