‹ Israël chez les nationsChapitre 22 sur 65 · Actes des apôtres, xi · texte numérisé non relu

Actes des apôtres, xi

mangeais delà viande hacher ; mais j’aurais désiré, chez la maîtresse de maison, plus de scrupules quant au saucisson et à la charcuterie. Il ne faut pas croire du reste, que tous les juifs d’Europe fassent bon marché des prescriptions sur la nourriture. Partout où il y a une population Israélite, elle a ses boucheries et ses sacrificateurs. Il y a même, en certaines de nos villes de France, des hôtels spéciaux pour les voyageurs israélites. J’en ai découvert un, l’hiver dernier, dans une de nos stations du Midi. L’enseigne portait les trois lettres hébraïques du mot hacher. La clientèle était exclusivement composée d’israélites de l’Est ou du centre de l’Europe. 11 y a de ces auberges ou de ces restaurants juifs dans les grandes villes d’eaux, à Vichy notamment ; j’en connais à Paris. Pour le catholique ou le protestant en voyage, l’important est d’avoir une église, une chapelle, avec un prêtre qui lui dise la messe le dimanche, ou un pasteur qui lui récite un sermon. Pour le juif le plus dévot, la synagogue est chose secondaire; l’essentiel, c’est la boucherie et le shochet.

Les observances rituelles et les prescriptions sur la nourriture n’ont pas été seules à entretenir chez les juifs l’esprit de tribu. Le culte y a peut-être autant contribué que la loi. Il a gardé, à travers les siècles, un caractère national ; ses fêtes et ses jeûnes ne sont, pour la plupart, que la commémoration des joies ou des deuils d’Israël. Après dix-huit cents ans, la Syna-

gogue ne se lasse pas de pleurer la ruine du Temple. Cette empreinte nationale, le Talmud et les rabbins, au lieu de la laisser effacer par la rouille des siècles, se sont scrupuleusement appliqués à la conserver, ou à la raviver. Comme au jour des Macchabées, la piété juive a longtemps ressemblé à une ferveur patriotique, le souvenir de Sion était toute la patrie d’Israël. Juda a été ramené, au particularisme, national et religieux, des Hébreux anciens. Comme le jahvéisme primitif, le judaïsme talmudique est redevenu un culte de tribu. C’est, lui aussi, une religion nationale, ou, si l’on aime mieux « ancestrale ». A cet égard encore, il est en opposition avec le christianisme, qui, par la bouche de Paul, s’est présenté au monde comme une religion universelle, n’appartenant en propre à aucun peuple. Avec le ritualisme talmudique, la religion, épurée et élargie par les prophètes, s’était matérialisée à la fois et rétrécie. Pour nombre de juifs, Jéhovah semblait moins le Dieu unique et universel d’Isaïe que la divinité tutélaire des Beni-Israël. C’était le Dieu du monde; mais c’était, avant tout, le Dieu du juif, le Dieu de ses pères, Isaac et Jacob.

Il y aurait mauvaise grâce à nous en scandaliser, car, en dépit de l’esprit de la loi nouvelle, en dépit même du beau nom de catholique, plus d’un peuple chrétien a, lui aussi, apporté, dans sa piété envers le Rédempteur des hommes, une sorte de particularisme

national. Le Moscovite de la sainte Russie, le Castillan de la catholique Espagne, l’Anglais de l’île des Saints, le Français même de la France très chrétienne, ne s’est-il pas souvent regardé comme une sorte de nouveau peuple de Dieu, auquel le Christ, la Vierge et les anges marquaient, du fond des cieux, une prédilection spéciale? Et le protestant, le puritain d’Ecosse ou d’Angleterre, n’est pas toujours, à cet égard, resté en arrière du papiste ou de l’orthodoxe. Elle a eu de la peine à descendre au fond du cœur de ceux qui se croient ses disciples, la parole de Jésus à la Samaritaine : « L’heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem, que vous adorerez le Père 1 »

La différence entre le christianisme et le judaïsme, c’est que le particularisme national, l’esprit de tribu, répugne au christianisme, tandis que par ses origines, par ses traditions, par ses rites même, le judaïsme a peine à s’en débarrasser. Or, pour que le juif puisse entièrement se nationaliser dans les pays qu’il habite, il faut que le judaïsme se dénationalise. S’il veut que l’israélite soit chez nous un citoyen comme un autre, Israël doit, avant tout, se défaire de l’esprit de tribu. Et, comme cet esprit de tribu, le judaïsme talmudique en est imprégné, on peut dire que le juif ne sera complètement Français, Anglais, Allemand, Russe, Hongrois, — il ne sera tout à fait Européen ou Américain, qu’en s’affranchissant des excès du

ritualisme rabbinique. La haie d’épines, plantée autour d’Israël par les tanaïm et les amoroïm , il faut qu’elle soit coupée ou arrachée. En d’autres termes, pour que le juif devienne vraiment un homme moderne, le judaïsme doit se « détalmudiser », se « dérabbiniser ». Ce qu’avaient tenté, dans l’antiquité, les juifs hellénistes, pour adapter la loi juive à la culture grecque, les juifs contemporains ont à le faire, à leur tour, pour accorder la tradition d’Israël avec notre culture moderne.

Les juifs d’Occident l’ont compris ; voilà longtemps déjà qu’ils ont découvert que le judaïsme n’était pas rivé au Talmud. Sous l’influence de notre civilisation et de nos libertés occidentales s’opère, spontanément, dans la Synagogue, un travail d’épuration du culte et du rituel. A mesure que le juif devient plus Français, plus Italien, plus Allemand, le judaïsme, et le juif avec lui, devient moins juif ou moins sémite. N’est-ce pas, en ce sens, qu’il faut entendre la transformation du « juif » en « israélite? » Il n’y a guère qu’une centaine d’années que cette évolution a commencé, et, en certains pays, elle est presque achevée. Que serait-ce, si elle avait pu se produire sept ou huit siècles plus tôt? — Pourquoi a-t-il fallu qu’elle fut rendue impossible par nos lois d’exclusion?

C’est là, cependant, il faut le reconnaître, une œuvre essentiellement délicate. Une religion n’est pas comme un batracien ou un insecte qui, l’âge venu, se métamorphose à l’heure marquée. Ür, c’est bien une sorte de mue ou de métamorphose par où passe le judaïsme ; et, à bien compter, c’est la troisième ou la quatrième de sa longue histoire. C’est, en tout cas, la dernière et la plus difficile, celle qui doit l’amener à l’état parfait, si l’on peut ainsi dire. A semblable transformation, il y a, pour le judaïsme, une difficulté particulière : ses pratiques cérémonielles, ses rites, ses traditions ethniques ne sont point, pour lui, de simples enveloppes extérieures, dont il puisse se dépouiller à volonté. Ses pratiques, ses observances font plus ou moins corps avec lui.

Deux choses surtout constituent une religion ; deux choses la font vivre et durer : les croyances et les rites, le dogme et le culte. Or, à l’inverse de la plupart des autres religions, — des religions contemporaines du moins, — le dogme, dans le judaïsme, tient peu de place; son Credo est d’une telle simplicité que, l’y ramener tout entier, c’est presque le réduire à ce que le naïf optimisme de nos pères appelait

la religion naturelle. J’en dirai autant de sa morale ; elle a passé dans les religions sorties de lui et dans les civilisations nourries de ses livres ; elle ne lui appartient plus en propre. La seule chose qui soit bien à lui, c’est sa loi, ses pratiques rituelles. La loi forme vraiment la charpente, l’ossature de la religion d’Israël : elle seule lui donne du corps ; sans elle, le judaïsme risque de s’évaporer en vague déisme.

Plus d’un israélite, les jugeant surannées, regarde les observances légales et les pratiques cérémonielles comme vouées à disparaître, peu à peu, avec le vieil esprit talmudique. Il en est qui, après trois mille ans, rêvent pour la Thora de jeunes destinées. Ils comptent que Jéhovah saura rouvrir la source du Iloreb, et ils espèrent que son peuple ne sera plus seul à s’y désaltérer. Ayant dans la vocation d’Israël la foi que lui conserve tout juif en son cœur, ils le croient appelé à faire, pour la seconde fois, au monde civilisé, devenu de nouveau incrédule à ses dieux, le don divin d’une religion, — et cette fois, d’une religion sans pratiques gênantes et sans dogmes durs à la raison, sans miracles ni mystères.

Pour gagner le monde ancien au rigide monothéisme de la Thora, qu’eût-il fallu, leur semble-t-il ? Que le judaïsme contemporain de Philon et de Josèphe sût faire le sacrifice de ses rites nationaux. Ce n’est qu’à ce prix que la foi d’Israël eût pu conquérir l’univers. La circoncision a été la pierre d’achoppement où est venue butter la fortune de Juda; le couteau de silex

du péritomiste lui a coûté l’empire de Vorbis ter rarum. Pour que la Synagogue ne fût pas évincée par l’Église, il lui eût peut-être suffi d’un Saul de Tarse, qui lui apprît à rejeter ses chaînes rituelles. Le sacrifice qu’il n’a pas su faire, à la chute du Temple, Israël doit s’y résigner aujourd’hui ; il en sera quitte pour avoir perdu deux mille ans. Alors, enfin, la foi de Juda, affranchie de tout esprit de tribu et purifiée de toute scorie nationale, deviendra la loi de l’humanité. Le monde, qui raillait la patience d’Israël, verra se vérifier les promesses dont l’aveuglement des scribes et l’entêtement des rabbins ont retardé, de vingt siècles, l’accomplissement. Selon la parole des prophètes, les nations viendront prendre leçon de Juda, et les peuples s’attacheront aux pans de ses vêtements, disant : « Allons, montons à la montagne de Jéhovah, à la maison du Dieu d’Israël, pour qu’il nous instruise dans ses voies.» La religion d’esprit et de vérité vers laquelle, après Luther et après Voltaire, soupire encore le monde. Israël la lui enseignera. Il n’a, pour cela, qu’à laisser tomber ses pratiques vieillies, comme le chêne, au printemps, secoue les feuilles mortes de l’hiver. Le dépôt divin, le legs des prophètes, qu’il a gardé intact sous son lourd rituel, Juda, délivré de la servitude des rites, le transmettra aux Gentils. Ce sera l’avènement de la religion vraiment universelle et définitive, humaine à la fois et divine. C’est alors seulement, après avoir fait passer l’esprit de la Thora dans l’âme des peuples,

qu’Israël, sa mission remplie, pourra se dissoudre parmi les nations.

Le rêve est grand, et tout juif, — souvent à son insu, — en porte un pareil au fond de lui. Plus d’une chose l’y encourage : l’anarchie intellectuelle de nos vieilles sociétés chrétiennes, la souffrance religieuse, la plus intime des souffrances humaines, le besoin de foi et la difficulté de croire, l’évolution du protestantisme et des sectes rationalistes qui, sous le couvert de la Bible, en reviennent, ainsi que les unitaires, au jaloux monothéisme de Jéhovah. Mais pareil rêve est-il à la portée du juif?

Laissons de côté le christianisme, dont le vieux tronc fendu garde encore plus de sève que d’aucuns ne le croient. Ne considérons que le judaïsme. Quand il lui resterait assez de force, et assez de foi, pour soulever de nouveau le monde, Israël aurait toujours peine à lui apporter une religion, car une religion n’est pas seulement une doctrine plus ou moins définie ; et la croyance à un Dieu vivant ne distingue plus si bien le judaïsme qu’elle suffise à lui constituer un dogme propre. Une religion, nous l’avons dit, a besoin d’un culte, de cérémonies, de liens liturgiques pour relier visiblement les âmes. Le rituel lui est peut-être plus essentiel que le dogme ; le rituel peut du moins survivre au dogme. Les vieilles religions ressemblent souvent aux vieux arbres, dont le tronc évidé n’en continue pas moins à porter des fleurs et des fruits.

Aucune religion, au contraire, ne saurait longtemps se passer de rituel. Israël lui-même, c’est à ses observances qu’il a dû de traverser les siècles. Or, la condition première du triomphe de l’ancienne loi, c’est l’élimination des pratiques cérémonielles, c’est-à-dire l’abrogation de la loi. En d’autres termes, pour devenir universel, il faudrait en quelque sorte que le judaïsme commençât par se supprimer lui-même. Sa victoire, semble-t-il, ne peut être achetée qu’au prix du suicide.

Cela n’est pas fait pour effrayer les israélites, à demi déjudaïsés, dont les rêves messianiques se bornent à de vagues espérances humanitaires. Il n’en est pas de même des fervents de la Synagogue, de ceux qui ont gardé la foi d’Israël et l’amour de sa loi. Ceux-là ne se soucient point de voir la loi se dissoudre en morale de manuel d’enseignement civique, et l’essence de la Thora se volatiliser en vide déisme, ou en humanitarisme plus décevant encore. Ils veulent que Jacob demeure au milieu des nations comme le flambeau du monothéisme rigide, et, pour cela, ils prétendent que la religion d’Israël demeure un culte positif, une religion vivante. Ils consentent à laisser élaguer les observances et ébrancher le rituel, mais à condition de ne pas toucher au tronc ou à la souche du vieil arbre. Ils tiennent aux coutumes léguées par leurs pères, et ils appréhendent de rompre avec la tradition, car ils sentent que le judaïsme a ses racines dans la tradition, et qu’il ne peut les couper sans se flétrir.

C’est que, en effet, le judaïsme n’est pas une confession ou une Église comme une autre ; c’est moins une foi, un dogme révélé de Dieu qu’un culte, une loi, un ensemble de rites et de pratiques, hérités des ancêtres et vénérés comme tels. Chez lui, le culte et le rituel ne sont pas seulement les formes de la religion, ils sont, en quelque façon, la religion même; leur importance ou leur valeur, aux yeux des croyants, vient moins des dogmes qu’ils symbolisent, que des ancêtres qui les ont transmis, de génération en génération, comme un legs de famille. Pour nombre de juifs, c’est là aujourd'hui la principale raison de durée du judaïsme. Ils y tiennent, comme à une tradition héréditaire. Par là, s’explique leur peu de goût pour le prosélytisme. Leur religion est en quelque sorte le culte domestique de la maison de Jacob : à quoi bon en imposer les observances à qui n’est pas du sang d’Abraham? Pour le juif, les pratiques cérémonielles ne sont pas seulement le sceau de l’alliance d’Israël avec Jéhovah; elles sont un signe de ralliement du juif avec le juif. Les rites constituent le lien d’unité, la chaîne qui relie l’israélite à l’israélite.

Repousser, comme certains juifs réformés d’Allemagne ou d'Angleterre, tout ce qui, dans le judaïsme, n’a pas un caractère exclusivement religieux, tout ce qui rappelle ses origines nationales; effacer le nom de Sionetle souvenir de Jérusalem, abolir la circoncision ou les prescriptions sur la nourriture, remplacer le sabbat par le dimanche, substituer, dans le chant des psaumes, la

langue vulgaire à l’hébreu, ce n’est pas seulement relâcher le lien d’unité, desserrer les nœuds qui rattachent le juif à ses frères, en même temps qu’à ses pères; c’est supprimer peu à peu tout ce qui fait l’originalité du judaïsme, c’est le réduire insensiblement à n’être plus qu’un nom ou une ombre.

L’historien allemand des juifs, le docteur Grætz, a raison i. Le judaïsme ne peut laisser trancher toutes ses racines palestiniennes, car c’est d’elles que lui vient sa sève. Les synagogues réformées qui éliminent du culte tout ce qui est proprement hébraïque risquent fort de n’être que des étapes sur la route du christianisme, ou sur la pente banale de la libre pensée. On l’a bien vu, à la lin du xvme siècle, dans le « cercle éclairé » de Berlin, parmi les héritiers de Moïse Mendelssohn et les admirateurs de la belle Henriette Herz.

Nous avons signalé le péril que font courir au judaïsme l’esprit moderne et cette civilisation qui lui a ouvert le monde en l’affranchissant 2. Voici, pour lui, un autre danger, non moindre peut-être. Pour se plier à notre culture occidentale, il lui faut se « moderniser » ; pour s’adapter à la vie nationale des peuples contemporains, il lui faut se dénationaliser; et, pour l’un comme pour l’autre, il lui faut se « dérabbiniser », simplifier ses rites, abroger la plupart de ses observances. Mais, en même

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