‹ Israël chez les nationsChapitre 23 sur 65 · Voyez plus haut, chap. ni, p. 76 et · texte numérisé non relu

Voyez plus haut, chap. ni, p. 76 et

temps, en se modernisant, en se dénationalisant, en renonçant à ses pratiques rituelles, il risque de sedéjudaïser, partant, de se désagréger. 11 quitte ses enveloppes protectrices; il abandonne l’abri de la haie talmudique; il se dépouille de ce qui l’a fait vivre et l’a fait durer.

La Synagogue a reposé, durant les siècles, sur la forte colonne de la Loi; abroger la Loi, ou la laisser tomber en désuétude, n’est-ce pas ébranler le fondement de la Synagogue? — Rarement, l’histoire religieuse aprésenté pareil problème. Rien téméraire cependant qui le dirait insoluble. Les religions ont un art à elles de passer à travers les antinomies; elles possèdent un instinct merveilleux de s’adapter aux lieux et aux temps. Le judaïsme, en particulier, est déjà sorti, sans y succomber, de deux ou trois crises qui semblaient lui devoir être mortelles. Il a une vitalité étrange; il en a donné tant de preuves qu’il serait en droit de nous en vouloir de paraître douter de son avenir. Nous avons des traditions ou des légendes qui disent que le judaïsme durera jusqu’à la fin du monde; elles pourraient bien avoir raison.

Après tout qu’Israël fasse, ou non, un nouveau bail avec les siècles, c’est son affaire. Si le judaïsme venait à s éteindre, le juif disparaîtrait avec lui, et faute de juifs, il n’y aurait plus de question juive. Ce que nous savons, c’est que, dût-il y périr, Israël sera contraint de se dénationaliser et de se dérabbiniser. N’est-ce point ce qu’il fait, sous nos yeux, de l’Occident à l’Orient, ici plus vite, là-bas plus lentement? Les jours du vieux talmudisme sont

comptés ; les rabbins nourris de la Ghemara pleurent en vain sur l’esprit des temps nouveaux. Le vent de l’Ouest s’est levé sur Israël, et rien, chez Jacob, ne résistera au souffle qui vient de l’Occident.

Si malaisée qu’elle semble, la transformation s’accomplit. Elle ne se fait pas seulement dans la synagogue et le talmud-thora , mais aussi dans la maison, dans la famille, dans la vie domestique. Ce n’est pas uniquement le culte ou le rituel d’Israël qui tend à se « moderniser », ce sont ses habitudes, ses mœurs, ses idées, sa vie entière. Et, ici, le changement ne rencontre point les memes obstacles que dans l’intérieur de la synagogue. S’il n’est pas loisible au judaïsme d’oublier ses traditions palestiniennes et de perdre son antique caractère hébraïque il n’en est pas de même de la maison du juif. Rien ne l’oblige à demeurer un Oriental ; rien ne le contraint à garder des coutumes isolées, une langue ou un costume à part, des usages civils étrangers à ses voisins d’autres cultes. C’est là surtout que la transformation est frappante, et c’est là surtout qu’elle est importante. Au point de vue social, ou national, c’est la seule qui nous intéresse.

Or, par tout l’Ouest de l’Europe, dans les grands

centres même de l’Orient, le vieux juif à long caftan et à longues papillotes se métamorphose en homme moderne. Cette conversion du « juif» en « israélitc » tend à se faire partout où nos lois, ou nos préjugés, n’y mettent pas obstacle. Les juifs subissent de plus en plus l’influence du milieu où ils naissent et où ils vivent. Ils quittent peu à peu ce qu’on pourrait appeler leurs mœurs nationales.

Les pratiques intimes, les rites domestiques, qui tenaient tant de place dans la maison du ghetto, vont elles-mêmes se perdant. En certains pays, dans notre France, comme en Angleterre, il n’en reste déjà plus guère qu’un souvenir poétique. Elles reculent et s’effacent, au grand regret des amateurs du pittoresque, les vieilles mœurs juives, avec leur caractère biblique, leur dignité naïve, leurs touchantes légendes, « leur sentiment si vif de la vie patriarcale » . Pour les retrouver, il faut aller dans quelque village perdu de l’Alsace ; bientôt, il faudra pousser jusque dans les campagnes de Pologne. A la façon dont le changement s’opère, les derniers vestiges en auront peut-être disparu avant la fin du xxe siècle. L’ancienne vie juive familiale, tout imprégnée de souvenirs de l'Orient et de la Bible, ne vivra plus que chez les conteurs de Bohême ou de Galicie, tels que Kompert ou Sacher-Masoch. Israël subit la loi commune : il va, lui aussi, s’effaçant sous le rouleau d’uniformité qui passe sur le monde.

L’étonnant est que le Talmud ait réussi à le tenir

quinze siècles cloîtré dans ses rites. La Synagogue et le Kahal y eussent échoué, dès longtemps, si le séparatisme rabbinique n’eût été doublé de l’exclusivisme chrétien. Elles se fussent écroulées, sous le poids des âges, les lourdes murailles talmudiques, n’était qu’elles ont été consolidées et comme arc-boutées du dehors, par noslois canoniques et nos lois civiles.

Chaque fois que le juif faisait mine d’en sortir, nous le. ramenions à la Judengasse. En l’expulsant de notre société, nous le condamnions à rester parqué dans la sienne ; en lui interdisant de faire partie de notre commune, de notre nation, nous lui enjoignions de demeurer l’homme de sa tribu. On connaît le supplice de l’emmurement ; nous l'avons infligé à des générations de juifs. Tout le droit chrétien et musulman semblait combiné à dessein pour maintenir Israël à l’état de corporation ou de clan, calfeutré dans ses coutumes héréditaires. Sous ce rapport, rien de plus instructif que l’étude des lois du moyen âge et des lois de l’ancien, régime. Elles expliquent comment Juda, dispersé, s’est coagulé en minces grumeaux à la surface des nations, sans que les siècles aient réussi à le fondre avec elles, pareil à des gouttes d’huile qui flottent sur un étang.

Ils n’ont donc pas tort, les juifs, quand ils nous disent : Vous vous plaignez de notre exclusivisme, et vous avez tout fait pour le fomenter et pour le prolonger. Nos rabbins nous avaient emprisonnés dans le Talmud, et

vous avez barricadé les portes, pour que nous ne pus-

sions les ouvrir. De peur d’être confondus avec nous, ou de nous voir nous mêler à vous, vous nous avez relégués dans des quartiers spéciaux, vous nous avez infligé des costumes distinctifs et des signes infamants. Quoi d’étonnant si, ne pouvant être citoyens de vos États ou bourgeois de vos villes, nous n’avons pu être que des Juifs, ne connaissant d’autre patrie qu’Israël et d’autre gouvernement que le Kahal 1?

Comment s’est, d’habitude, formé le sentiment national? C’est, nous le savons, par réaction contre l’étranger, par le besoin de se défendre contre un oppresseur ou un ennemi commun. Or, durant des siècles, toute la conduite et toute la législation des peuples chrétiens envers les juifs ont tendu à leur inculquer une conscience nationale juive. — Supposez, disait Macaulay, que, pendant un millier d’années, les hommes aux cheveux roux aient partout été soumis à des restrictions et à des vexations analogues à celles imposées aux juifs ; il est évident que les hommes roux de tous les pays se seraient regardés comme compatriotes et comme frères, alors même que de sang différent.

Le reproche que nous lui adressons, le juif peut,

1. La commune juive ou l’autorité qui gouvernait les communautés israélites. On a mené grand bruit du Kahal depuis le livre du juif russe orthodoxe Brafmann : Kniga Kagala. C’est un sujet que je regrette de n’avoir pu toucher dans ce volume; je compte

ici encore, nous le retourner. Si, en tant de pays, il persiste à former une tribu ou une société à part, c’est, en grande partie, que nous l’y avons contraint. Aujourd’hui même que nous lui avons donné la clé du ghetto, lui ouvrons-nous toujours spontanément notre porte? Français, Allemands, Slaves, Hongrois, Roumains, l’engageons -nous volontiers à s’asseoir à notre table? Ce qui nous arrête, ce n’est plus pourtant le défaut de langue commune pour nous entretenir avec lui, ou le regret de ne pouvoir lui faire manger hacher. — « Pourquoi ne jouez-vous pas avec cette petite fille? entendais-je, un jour, au parc Monceau, demander à des enfants. — Maman, parce qu’elle est juive. » — De quel côté, surtout, vient l’exclusivisme aujourd’hui? — Dans la plus grande partie de l’Europe, il semble moins venir du juif que du chrétien.

Le juif est, le plus souvent, jaloux de se mêler à nous ; il en est parfois importun. Ce qu’on lui reproche, ce n’est plus tant de s’enfermer avec ses pareils et de s’éloigner de nous; c’est plutôt, au contraire, de s’imposer à nous; c’est de s’introduire, bon gré mal gré, dans notre société ou dans notre monde, de forcer les portes de nos cercles et de nos salons; c’est d’envoyer ses enfants, avec les nôtres, à nos écoles et à nos collèges, au lieu de les laisser au héder ou au mélamed; c’est, en un mot, d’enjamber toutes les barrières sociales ou mondaines que nous prétendions maintenir entre lui et nous. Les murs du ghetto sont tombés, l’esprit du ghetto

survit souvent, — chez ceux même qui s’en croient affranchis.

D’où vient cette persistante et involontaire antipathie? N’a-t-elle d’autre raison que d’instinctives réminiscences des préjugés de nos pères? A parler franc, je n’oserais l’affirmer. Pour se l’expliquer, il faut examiner de plus près cette race juive, dont le contact répugne encore à tant d’hommes de sang moins noble. Aussi bien, pour la connaître, il ne nous suffit point de savoir de quels éléments, ethniques ou religieux, elle est sortie. Avant de voir quelle place les nations contemporaines doivent faire aux juifs, il est bon de rechercher ce que sont l’intelligence et le caractère juifs. Il y aura là, me semble-t-il, un curieux chapitre de psychologie.

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