‹ Israël chez les nationsChapitre 29 sur 65 · la, er ward ein grosser Dichter · texte numérisé non relu

la, er ward ein grosser Dichter

Stern und Fackel seiner Zeit...

(henri heine: Jéhuda Ben Halevy; Romanzero.)

Nous nous étonnons souvent de la variété d’aptitudes des juifs, de leur singulière facilité d’assimilation, de la rapidité avec laquelle ils s’approprient toutes nos connaissances et nos méthodes. Nous avons tort. Us y ont été préparés par l’hérédité, par deux mille ans de gymnastique intellectuelle. En abordant nos sciences, ils ne mettent pas le pied sur un sol inconnu, ils ne font que rentrer dans une contrée déjà explorée par leurs ancêtres. Les siècles n’ont pas seulement équipé Israël pour les batailles de la Bourse et l’assaut de la fortune, ils l’ont aussi armé pour les luttes de la science et les conquêtes de la pensée. Les lourds traités du Talmud et les vieilles écoles rabbiniques l’ont formé d’avance, et comme prédestiné, aux deux branches d’études les plus modernes : aux sciences d’érudition, par la discussion des textes en langues savantes ; aux sciences physiques et naturelles, par l’observation de la vie et du corps vivant. Tel israélite voué à la philologie ou à l’archéologie descend d’une longue lignée de rabbins qui, durant des générations, ont peiné sur des textes obscurs. Les deux Darmesteter, par exemple, les fils de l’humble relieur, comptent parmi leurs ancêtres une trentaine de rabbins 4. L’intelligence juive n’est pas une terre en friche à défoncer ; elle n’est jamais restée longtemps en jachère. C’est un sol cultivé, depuis des

1. Arsène Darmesteter, Reliques scientifiques , 1890. Préface de M. James Darmesteter.

siècles, qui, pour porter des moissons nouvelles, n’attendait que les nouveaux procédés de la science. Veuton le regarder comme un peuple, Israël, encore une fois, est le plus ancien, et peut-être le mieux doué, de ce que les Allemands appellent les Culturvolker . Par la variété, comme par l’ancienneté de sa culture intellectuelle, il constitue, parmi les nations, une sorte d’aristocratie de naissance.

Chez le juif, l’esprit l’emporte sur le corps ; en revanche, chez lui, l’intelligence est supérieure au caractère . On dirait que l’une a grandi aux dépens de l’autre — ou, plus justement, — ce qui a fortifié ou affiné la première a souvent abaissé le second . Ce n’est pas là un phénomène sans précédent. Un pessimiste ajouterait peut-être que c’est un fait normal, que, dans les races et les civilisations, sinon chez les individus, l’intelligence et la moralité sont comme les deux plateaux d'une balance, dont l’un monte quand l’autre descend. C’est là, diraient certains, une loi historique. Nous sommes trop intéressés à ne pas le croire pour y souscrire facilement. L’exemple des juifs n’est pas une preuve. Le cas d'Israël est d’une explication aisée ; l’histoire nous la donne.

Chez les anciens Hébreux, c’était plutôt l’inverse : le caractère était supérieur à l’esprit. En ce sens encore, — au moral de même qu’au physique, — le juif moderne peut sembler une race en décadence. La dépression du caractère, unie à la vivacité de l’intelligence, est, en effet, un des traits les plus marqués des peuples en décadence; témoin les anciens Grecs et les Italiens des deux derniers siècles. On a beaucoup parlé de la persistance du caractère juif à travers l’histoire ; l’observation, vraie à certains égards, est fausse ou superficielle à d’autres. L’opiniâtreté était le trait dominant, la marque du juif ancien, de l’Hébreu antique. 11 avait une raideur d’âme et d’échine, rare chez les Orientaux. C’est Mardochée, le dévot orgueilleux, qui refuse de plier le genou devant Aman. Race au cou raide, répète le Moïse de Y Exode. Le juif a toujours été rétif; alors même qu’il s’inclinait devant la force, — sa faiblesse l’y a souvent contraint, — le juif ne se courbait qu’en apparence. L’opiniâtreté, Juda l’a gardée; elle fait partie de son moi ; elle a même été renforcée, au cours des âges, par ses épreuves. Sa volonté a été trempée au feu et à l’eau par vingt siècles de souffrances. Il a pris l’habitude de résister. Sa devise était : « Malgré tout. » C’est une race obstinée, s’il en fut.

Les forts, les énergiques, les opiniâtres ont seuls pu s’entêter à demeurer juifs ; les faibles, les lâches, les indécis, tous ceux dont la volonté était molle, dont l’âme ou le corps n’offraient pas assez de résistance, ont été

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éliminés par les siècles. La persécution ou la séduction en ont eu raison. C’est ici surtout qu'a opéré la sélection. Pour demeurer juif, il n’a fallu rien moins, en mainte contrée, que de l’héroïsme.

Aussi la race a-t-elle autant de volonté que jamais. En ce sens, aucune n’a plus de caractère. L’énergie, la tension de la volonté est une des facultés les plus constantes du juif, et une des causes de sa supériorité. Mais la raideur a disparu. Le prophète ne dirait plus d Israël : «. Ton cou est une barre de fer, » nervus ferreus cervix tua 4. La nuque d’Israël a appris à se courber, et l’échine de Jacob est devenue flexible ; il l’a bien fallu ; sans cela, il se fût cassé les reins. Après avoir été le chêne qui se dresse contre la tempête, force lui a été de se faire le roseau qui plie à tous les vents.

Ce n’est qu’à ce prix qu’il a survécu. Il a gardé son énergie, mais elle est rentrée en dedans. Sa ténacité s’est voilée de souplesse et masquée d’humilité. En lui se combinent deux qualités rarement unies et dont l’alliance suffirait à lui ouvrir les portes de la fortune : il est, à la fois, le plus résistant et le plus pliant des hommes, le plus opiniâtre et le plus malléable. A cet égard, l’âme, chez le juif, répond à l’intelligence ; c’est un être homogène: il y a, chez lui, harmonie entre l’esprit et le caractère. La souplesse de l’un se retrouve dans l’autre ; tous deux ont une égale élasticité. Mais

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