‹ Israël chez les nationsChapitre 30 sur 65 · Isaïe, xlviii · texte numérisé non relu

Isaïe, xlviii

ce qui, pour l’intelligence, est, d’ordinaire, un avantage devient souvent un défaut pour le caractère : la qualité risque de se changer en vice. L’extrême souplesse, l’extrême ductilité, qui fait la supériorité intellectuelle du juif, fait, en revanche, son infériorité morale.

Cette flexibilité de tout l’être, le juif n’a pu l’acquérir sans la payer. A force de courber le dos, il en a gardé le pli. Sa taille en a été fréquemment déformée et comme déjetée ; il lui en reste parfois une sorte de déviation de la colonne vertébrale. Son âme a été abaissée, et son cœur s’est rapetissé, comme son corps. A la dégénérescence physique, a correspondu, trop souvent, la dégradation morale. Contraint de se prêter à bien des accommodements, il lui a fallu s’habituer à des compromis répugnants. L’homme interne s’est ressenti des courbettes de l’homme extérieur. Il a été tellement incliné par les siècles qu’il n’a pu toujours se redresser.

Voyez le juif de l’Est : il a dû, si longtemps, porter la tête basse qu’il a parfois perdu l’habitude de marcher droit. On dirait qu’il y a en lui du reptile, quelque chose de sinueux et de rampant, de gluant et de visqueux, dont l’israélite cultivé n’a pu toujours se défaire. En ce sens, le juif a souvent du mal à' se dêjudaïser. Par là, il est en quelque sorte redevenu Oriental : c’est un trait de race, un péché d’origine ; ni l’eau et le sel du baptême, ni les exorcismes du prêtre ne suffisent toujours à l’effacer.

Deux choses, selon un de nos grands écrivains dis-

tinguent l’homme moderne ; « deux choses que l’homme moderne n’aliène point : la conscience et l’honneur ; — celle-là d’origine chrétienne, celle-ci d'origine féodale1.» Or, de ces deux notions nouvelles, sur lesquelles repose toute la vie morale de nos sociétés, l’une était, hier encore, étrangère au juif, l’autre a longtemps été, chez lui atrophiée ou faussée. C’est par là, surtout, que le juif diffère de nous; par là que, avec toutes ses facultés intellectuelles et ses qualités mentales, il reste souvent au-dessous de nous.

La conscience, on ne saurait prétendre qu’elle manque à Israël. Taine la dit d’origine chrétienne; il serait peut-être plus juste de dire qu’elle est d’origine juive. C’est encore là, — tout comme la charité, — une importation sémitique. C’est Israël qui l’a introduite dans notre monde, au moins dans le sens que lui a conservé le christianisme. Le juif est le premier qui, vis-à-vis des rois de la terre et des porteurs de glaives, s’est réservé un for intérieur où nul maître ne peut pénétrer. Assyrien, Grec ou Romain, ses conquérants successifs en ont su quelque chose . Israël a donné à la conscience ses protomartyrs ; elle a eu pour hérauts les sept Machabées qui se laissaient torturer plutôt que de manger les viandes interdites. La conscience

1. Taine, les Origines de la France contemporaine. — La Révolution , t. III, p. 124-126. Il y a là, remarque Taine, deux mots nouveaux sans équivalents en grec ou en latin: ni conscientia} ni honos , ni dignitas n’ont le même sens.

a été l’âme du judaïsme ; elle a ses racines dans la Thora . L’existence même d’Israël a été son affirmation; c’est parce qu’il l’a préférée à tout que Juda est resté fidèle à sa loi, et que le juif est demeuré juif.

Mais cette conscience juive, qui a été la mère et la nourrice de la nôtre, elle s’est peu à peu rétrécie et obscurcie. Elle, aussi, a perdu de sa raideur ; elle s’est assouplie, elle s’est courbée sous la nécessité des temps, elle s’est adaptée aux compromis, elle a pactisé avec la force, elle a revêtu des déguisements et porté le^ masque. Dans la religion même, pour ce qui lui tenait le plus à cœur, elle a appris à feindre, à mentir, à plier le genou devant les dieux, ou les prophètes, que niait sa foi. Des milliers et des dizaines de milliers de juifs d’Afrique, d’Asie, d’Europe ont abandonné extérieurement le judaïsme, se déclarant disciples de Jésus ou de Mahomet, pour obtenir le droit de vivre. Des chrétiens, aussi, ont faibli, durant les persécutions ; les lapsi étaient nombreux ; le martyre a toujours été une vocation rare. La différence est que les rabbins ont excusé, approuvé, parfois peut-être conseillé ce semblant d’apostasie. Le plus illustre de leurs docteurs, le grand Maimonide, le rédacteur des treize articles de foi, prêchant d’exemple, paraît lui-même avoir pris le turban dans sa jeunesse1. Cinq siècles plus tard, Sab-

1. Le fait, il est vrai, a été contesté, bien qu’admis par Munck et par Graetz. Maimonide a composé un traité pour la défense des juifs mahométans. D’après lui, le Talmud et la loi n’interdisent,

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bataï, le pseudo messie d’Orient, confessait Mahomet devant le sultan et foulait aux pieds le bonnet de juif, sans que sa défection diminuât son autorité près de ses disciples. Je ne sais s’il n’en est pas encore qui attendent sa résurrection. D’autres, en Espagne, en Portugal, en Italie, en France, — là où le choix était entre la mort et la croix, — se sont laissé baptiser. Il peut y avoir, parmi les sepharclim , des familles qui ont, tour à tour, baisé l’Évangile et le Coran. Les nuevôs cristianos de Castille et les marranes de Lusitanie fréquentaient l’église, se faisaient marier par le prêtre, s’agenouillaient au confessionnal et à la table eucharistique, sans cesser d’être juifs. Chez nous-mêmes, à Bordeaux, nos juifs portugais, issus des « nouveaux chrétiens » de la Péninsule, ont longtemps protesté qu’ils étaient de bons catholiques et non des mécréants de juifs1.

« Nous sommes d’Israël, » disaient, en secret, les pères à leurs enfants, leur apprenant à renier, devant les hommes, la foi qu’ils leur transmettaient clandestinement. Des générations de fils de Jacob ont ainsi été formées à l’hypocrisie et au mensonge, dans ce qu’elles

sous peine de mort, que l’idolâtrie, l’adultère et l'homicide. — Voyez Graetz, Geschichte der Juden, t. VI, ch. x, p. 316-322.

1. Les juifs de Bordeaux n’ont renoncé aux pratiques catholiques et repris l’exercice du culte de leurs ancêtres qu’au xvnr siècle. Ils avaient dissimulé leur foi et feint d’être chrétiens pendant plus de cent cinquante ans. Voyez Malvezin, Histoire des juifs à Bordeaux, p. 178-180. — On a prétendu que la mère de Montaigne sortait de ces juifs portugais.

avaient de plus sacré. Il n’y a pas longtemps que, en dépit des familiers de l’inquisition, il y avait encore de ces faux catholiques en Espagne ; — et en certaines villes d’Orient, à Salonique, si je ne me trompe, il reste toujours de ces faux musulmans. Aujourd’hui même, si les sabbatistes russes ne sont point, comme on l’a cru parfois, des crypto-juifs ii la Russie semble tout faire pour convertir ses sujets israélites en faux orthodoxes, ne leur laissant de choix, dans tout l’intérieur de l’empire, qu’entre le baptême et l’expulsion. Parmi les milliers de juifs que, depuis quelque douze ans, Son Excellence, le haut procureur du Saint-Synode se vante, dans ses comptes rendus officiels, d’avoir fait passer par les cuves orthodoxes, combien sont chrétiens devant le Christ? Combien, dans le secret de la famille se déclarent toujours juifs, enseignant à leurs fils le mépris de la religion qu’ils doivent leur faire pratiquer en public? — Étonnez-vous, après cela, si le juif souffre moins que nous de l’ambiguïté. Est-ce la peine de nous demander quelle influence peut avoir, sur des enfants et sur des hommes, l’adhésion des lèvres à une religion maudite du cœur? Sans cette duplicité religieuse, le judaïsme, il faut bien le dire, aurait peutêtre disparu. Pour le juif, le plus sûr moyen de sauver sa foi a été de la renier. Le plus coupable, ici, n’est-ce

1. Voyez l'Empire des Tsars et les Russes, t. III; la Religion ,

liv. III, ch. ix, p. 515, 518.

pas le chrétien qui obligeait les juifs à profaner ses mystères?

Encore cette humiliation suprême, ce renoncement apparent à la foi de leurs pères, tous les juifs n’y ont pas été contraints, ou tous ne s’y sont pas prêtés. Ils ont le droit de nous rappeler que, pour le nombre des martyrs, aucune religion ne saurait entrer en compte avec Israël 1. Mais cette sorte de travestissement religieux n’est pas le seul auquel les fils de Jacob ont dû se plier. Ce n’est pas seulement à la prière, devant le tabernacle de l’église ou le mihrab de la mosquée, que le juif a dû prendre un masque ; c’est aussi dans la vie quotidienne, dans sa boutique, dans ses métiers, dans ses relations avec les goïm. La conscience juive n’est pas sortie intacte du ghetto. Elle a été rétrécie par l’esprit de tribu et obscurcie par la casuistique, elle a été altérée par la persécution et oblitérée par la souffrance. Rejeté de tous, mis hors la loi commune, frustré de ses droits d’homme par les autres hommes, le juif

1. a En deux mois, m’écrivait à ce propos, dans une lettre publiée par VUnivers Israélite (nov. 1891) M. le grand rabbin Lehmann, — de mai à juillet 1090, douze mille juifs, dont les noms ont été conservés, douze mille, rien que dans les villes du Rhin, furent massacrés pour avoir refusé le baptême. » Jusqu’en Espagne, où les nuevos cristianos ont été le plus nombreux, les défenseurs d’Israël ne nous laisseraient pas oublier que, plutôt d’abjurer, plusieurs centaines de milliers de juifs, la majorité sans conteste, ont, en 1492, accepté la misère avec l’exil. Et aujourd’hui même, en Russie, la plupart des juifs se montrent prêts au même sacrifice.

s’est cru beaucoup permis vis-à-vis de ceux qui, envers Israël, se permettaient tout. Privé des armes de la force, il a appelé à son aide les armes du faible, la ruse, la fourberie, la duplicité. C’est ainsi qu’a été faussée, par les siècles, la conscience du peuple qui nous avait révélé la conscience. Que cette perversion morale ait été moins l’œuvre de ses docteurs et de ses casuistes que l’œuvre de nos lois et de nos haines, peu importe. Cette conscience, ainsi déformée et comme tordue, ne peut toujours se redresser tout à coup.

Quant à l’honneur, où le juif en aurait-il pris la notion? Qu’avait de commun ce sentiment, né dans les châteaux forts du moyen âge, sous le heaume et la cotte d’armes du chevalier, avec le juif battu, hué, honni, vilipendé de tous? Comment son orgueil eût-il « monté la garde autour de son droit », alors que ^personne ne lui reconnaissait de droit? L’homme féodal, dans son donjon, était tenu d’être fier, sous peine de mort. Tout au rebours, le juif était tenu, sous la même peine, de se faire humble et petit. Il n’a vécu qu’à ce prix. L’honneur, chez lui, n’eût été qu’un ridicule.

L’outrage, pour le juif, n’était pas un opprobre; l’opprobre, c’était d’être juif. Abreuvé de mépris, il s’en est imprégné. A l’opposé du baron féodal, il lui a fallu boire les injures comme l’eau. Le juif n’avait le droit de s’offenser de rien. C’est lui, et non le chrétien, qui a tendu la joue gauche à qui frappait la

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droite1. Sa peau en était devenue calleuse; les coups et les insultes ne l’entamaient plus; les blessures d’intérêt étaient les seules qu’il sentît. A certains jours, le vendredi saint notamment, en certaines villes, à Toulouse, par exemple, les chefs de la communauté juive se rendaient solennellement au Capitole, pour y recevoir, en public, devant monseigneur le comte et ses vassaux chrétiens, un soufflet. C’est ce que les hommes de loi appelaient pédantesquement : la « colaphisation ». Jamais cérémonie ne fut plus symbolique. Toute la juiverie a ainsi été souffletée, durant mille ans, par chrétiens et musulmans. Au Capitole de Rome, le conservateur mettait le pied sur la nuque du rabbin, prosterné devant lui. Le juif a du se prêter à bien d’autres avanies. Presque partout, au carnaval, il lui fallait faire le clown ou le bouffon, pour le divertissement de la populace. A Rome même, où les papes lui avaient ouvert un asile, des juifs, à demi nus, étaient contraints de courir, comme les barber i, au milieu des huées et des lazzi du peuple romain, qui souvent excitait leur paresse à coups de pierre ou de bâton. Le juif, pour la foule, était un grotesque; c’était le fou du peuple. Le mieux qui pût lui arriver, c’était d’exciter la risée.

1. Ses docteurs ont eux-mêmes appliqué à Israël ces paroles d’Isaïe (L, 4-7) que les chrétiens entendent du Christ : « J’ai tendu mon dos aux coups, mes joues à ceux qui frappent. Je n’ai pas dérobé mon visage aux hontes, à l’ignominie. J’ai rendu mon visage insensible comme un roc, et je ne connais pas la honte. »

Michelet Ta dit : « Il est le juif, l’homme immonde, l’homme d’outrage, sur lequel tout le monde crache. » Et cela n’est pas une métaphore, j’ai pu le constater de visu en Europe et en Afrique. Comme le Slave russe, qui, lui aussi, s’en ressent souvent encore, il lui a fallu « battre la terre du front ». Plus que le Chinois, il a dû, pendant quinze cents ans, se répéter : Siao sin, rapetisse ton cœur 1. Acculé au bûcher ou à l’exil, n’ayant plus même la liberté de feindre une autre foi, il n’a pas un instant comme ses pères les Machabées, l’idée de se soulever et de périr les armes à la main2. Il était, pour cela, trop faible, il était trop brisé, trop habitué à plier. Son âme n’avait pas plus de révolte que sa bouche ou ses bras. Il se résignait, il se taisait. A peine osait-il se plaindre en vers hébraïques, ou pleurer en strophes vulgaires, comme les juifs français brûlés à Troyes, en 1288. Jamais homme n’avait été mis à pareille école de patience et d’humilité. On reconnaît le juif, disait le moyen âge, à ce qu’il marche courbé. Et où eût-il appris à porter la tête haute?

De même, à quelque besogne, honteuse ou puante,

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