‹ Israël chez les nationsChapitre 5 sur 65 · Œuvres de Voltaire, édit, de 1775, t. XXXVIII · texte numérisé non relu

Œuvres de Voltaire, édit, de 1775, t. XXXVIII

Le judaïsme talmudique a été, durant deux semaines s iècles, la place forte, et comme le réduit d’Israël : la Ghémara était son rempart. Rien de surprenant si elle est encore, çà et là, hérissée de palissades. C’est un long siège qu’Israël a soutenu dans cette enceinte de textes et de rites élevée par ses rabbins, après le renversement des murs de Sion par les béliers de Titus. Quelle religion a été assaillie d’autant d’ennemis? et quelle est, avant la nôtre, l’époque où le judaïsme eût pu désarmer? 11 lui fallait, pour cela, être sûr de la paix; et, aujourd’hui même, en est-il partout assuré? Ne lui reprochons donc pas trop un fanatisme attisé par notre intolérance. Nous n’avons pas le droit de marquer à jamais le front du juif de telle ou telle maxime du Talmud. Autant vaudrait faire défense au catholique d’enlever du parvis de ses cathéaraies l’échafaud des autodafés, ou lier à perpétuité e calviniste au poteau du bûcher de Servet.

Il serait curieux de faire l’histoire du juif à travers la littérature et le folk-lore du moyen âge. C’est un personnage qui a toujours frappé l’imagination du peuple. Ë Le en a eu souvent une vision fantastique.

Encore aujourd’hui, il y a des terreurs superstitieuses dans la répulsion populaire à l’égard du juif. Pour les foules d’une moitié de l’Europe, le juif est demeuré un être mystérieux en possession d’arcanes redoutables. Il tient du sorcier. Ce n’est pas jeu de mots, si les assemblées de sorcières portent le nom de sabbat. Pour les masses, les traités du Talmud, brûlés par saint Louis, étaient un grimoire magique; les bizarres lettres hébraïques semblaient des caractères cabalistiques . Le juif était, de droit, le maître des sciences occultes. 11 lui en reste toujours quelque choee. On le soupçonne facilement d’accointances diaboliques. On lui prête volontiers les actes les plus étranges, car le juif n’est pas un homme comme un autre.

En Orient, en Occident même, l’ignorante crédulité des foules alimente encore leur haine contre le juif. En temps d’épidémie, il passe pour empoisonner les fontaines. Sur son compte courent des légendes dont la barbare naïveté jure avec l’esprit et les traditions du judaïsme. Que de juifs le moyen âge a brûlés pour avoir, de nouveau, crucifié le Christ, en transperçant, de leur canif, une hostie consacrée! C’est pourtant là une de ces fables dont la donnée même trahit la fausseté. Un juif qui ne croit ni à la divinité du Christ, ni à sa présence invisible sous le voile du pain, n’a pas la sacrilège curiosité de lacérer l’hostie, pour voir s’il en sorlira du sang. Pareille impiété ne peut germer que dans une tête chrétienne. Il en est à peu près de

même d’une autre fable encore vivante dans les trois quarts de l’Europe.

On a remarqué, en Russie et en Orient, que les mouvements populaires contre les israélites éclataient, de préférence, à l’approche des fêtes de Pâques. Aujourd’hui, de même qu’à l’époque des croisades, cette concordance tient peut-être moins au penchant des masses incultes à venger le divin Crucifié sur les descendants de ses bourreaux, qu’aux meurtrières légendes répandues dans le peuple sur la pâque juive. On sent que nous voulons parler de l’inepte accusation qui, depuis des siècles, a coûté la vie à tant d’israélites de tout pays, sans qu’aucun juif, en aucun temps, ait pu être convaincu de culpabilité.

En Russie, en Pologne, en Roumanie, en Bohême, en Hongrie, le menu peuple s’imagine que les juifs ont besoin de sang chrétien pour préparer les pains azymes, les mazzoth de la pâque. Dans les villages, dans les villes même de l’Est de l’Europe, où se retrouvent si

souvent, sous un mince vernis de civilisation moderne, les idées et les croyances du moyen âge, le paysan ou l’ouvrier ne doute pas qu’il ne faille réellement aux juifs, pour la célébration de leur pâque, du sang de veines chrétiennes. Il ne sait point, le paysan magyar ou le moujik russe, que, au témoignage de Tertullien et de Minucius Félix, la même absurde et odieuse accusation a été jetée aux premiers chrétiens par les païens, dont la malveillante curiosité prenait, sans doute, pour

un sacrifice de chair et de sang, la mystique immolation, de l’agneau eucharistique1. Chaque fois qu’il vient à disparaître un enfant chrétien, chaque fois que, dans une rivière ou dans les fossés d’une ville, la police découvre le cadavre d’un jeune garçon ou d’une jeune fille, la voix populaire dénonce le couteau du schâchter , du boucher juif, alors même que le corps ne porte aucune trace de violence. Cela est si connu qu’on a vu des assassins traîner les restes de leur victime dans les ruelles du quartier juif, sûrs de dérouter par là les soupçons et les colères de la foule 2.

Cette fable du meurtre rituel — ce qui suffirait à en faire justice — n’est pas bien ancienne; on n’en trouve pas trace avant l’an 1100. Tout le moyen âge, à partir du xne ou xme siècle, n’en a pas moins cru à cette légende odieuse. Elle a été mise en vers et en prose, témoin les contes de Chaucer. Rien de tenace comme de pareilles fables. Aussi n’était-ce pas un fait isolé le procès qui, en 1883, donna une éphémère célébrité à la bourgade hongroise de Tisza-Eszlar. L’accusation portée contre les juifs de Tisza-Eszlar a été

1. Aujourd’hui encore, les Chinois accusent bien nos missionnaires de recueillir des enfants pour leur arracher les yeux et le cœur afin d’en composer des philtres.

2. Heine, dans le Rabbi de Dacharach , demeuré malheureusement inachevé, était ainsi en droit de représenter des étrangers introduisant, dans la maison du rabbin, le cadavre ensanglanté d’un enfant, aûn de soulever la populace contre les juifs et d’avoir l’occasion de les piller.

maintes fois lancée, depuis moins de cinquante ans, contre les juifs de Syrie, d’Égypte, de Roumanie, de Russie. En 1880, c’était à Koutaïs, en Transcaucasie; en 1881, c’était à Alexandrie d’Égypte; en 1890, c’était à Damas, déjà illustrée, en 1840, par une accusation du même genre; en 1891, c’était à Corfou et, chose inattendue, à Xanten, en Allemagne.

Le nouvel empire germanique avait, en 1892, l’humiliation d’un retentissant procès de meurtre rituel qui montrait, à la face de l’Europe, que d’ignorantes superstitions trouvent encore abri dans la cervelle des sujets de l’empereur Guillaume II. Je pourrais citer plusieurs de ces tristes affaires en Russie, à Saratof notamment, sous l’empereur Nicolas et sous l’empereur Alexandre II. A certaine époque, elles étaient si fréquentes, et le malfondé de la plainte était si bien établi, que l’administration impériale avait défendu d’y donner suite. Il faut dire que, en Russie, l’accusation semblait d’autant plus naturelle qu’une ou deux sectes russes ont, sans plus de raison peut-être, été soupçonnées de pratiques analogues à celles reprochées aux juifs1.

Dans toutes ces causes de meurtre rituel, l’accusation repose, d’ordinaire, sur la légende. « Qui donc, si ce n’est les juifs, pouvait avoir besoin de tuer cette jeune fille? » demandait un témoin du procès de Koutaïs, en 1880. Tel est le raisonnement des foules, au pied

1. Voyez V Empire des Tsars et les Russes, t. III; la Religion , liv. lit, chap. ix.

du Caucase, ou aux bords du Rhin allemand, non moins que dans la Puszta hongroise. Les enquêtes médicales ou judiciaires ne peuvent les détromper. C’est en vain qu’en Russie, comme en Hongrie, comme en Allemagne, comme partout où il y a eu procès régulier, devant un tribunal chrétien ou musulman, force a bien été aux magistrats, les moins bien disposés envers Israël, de reconnaître l’innocence des juifs. Cette innocence, la passion obstinée des antisémites ne veut pas l’admettre; ils préfèrent soupçonner les juges chrétiens de se laisser corrompre par l’or d’Israël. Peu leur importe que l’inique accusation ait été réfutée dans tous les pays et en toutes les langues1. Le plus curieux, c’est que parmi les savants qui en ont démontré l’inanité, il s’est rencontré un pape, et non l’un des moindres pour la science ou l’esprit critique2. Déjà, en plein moyen âge, les papes Grégoire IX et Innocent IV,

1. On peut citer, en russe, M.D.A. Chwolson, professeur à l’Université de Saint-Pétersbourg, O nekotoryhh srednevekovykh obvineniakh protif Evréef ; Saint-Pétersbourg, 1880, 2e édit., et AI. Jér. Lioutostanski, Vopros ob oupotréblénii Evreiami sectatorami kristiansk, krovi, etc.; Moscou, 1876; — en allemand, Jos. Kopp, Zur Judenfrage; Leipzig, 1886, 3e partie; — en italien, Corrado Guidetti, Pro Judæis: Riflessioni e documenti; Turin, 1884; — en anglais, le Nineteentli Century , novembre 1883, etc. — A recommander surtout la savante étude du Dr Herm. Strach, professeur de théologie à l’Université de Berlin, der Blutaberglaube in der Menschheit , Blutmorde nnd Blutritus (München, 4e édit., Beck, 1892).

2. Le pape Clément XIV, Ganganelli, alors consulteur du saintoffice romain. Les juifs de Iampol, en Pologne, avaient été accusés,

l’un en 123o, l’autre en 1247, par une bulle datée de Lyon, avaient publiquement condamné cette calomnie, si bien que, trois siècles plus tard, les compilateurs protestants des Centuries de Magdebourg affirmaient que le pape Innocent IV s’était laissé acheter par les juifs.

Comme ils ne trouvaient rien dans le Talmud à l’appui de leur thèse, les ennemis des juifs ont prétendu que le meurtre rituel s’inspirait des superstitions cabbalistiques. Ils ont imaginé de donner, comme preuve du pieux cannibalisme des juifs, une ou deux métaphores du livre du Zohar , le code de la Cabbale du moyen âge, aujourd’hui encore en honneur parmi certains juifs, près des Hassidim notamment. D’autres ont cité le témoignage, naturellement suspect, de néophytes

en 1756, d’avoir assassiné un chrétien pour employer son sang à la confection de leurs pains azymes. Dans leur détresse, ils ne craignirent pas d’invoquer l’intervention du saint-siège. L’étude de la question fut confiée, par le pape Benoît XIV, à Ganganelli. Le savant franciscain rédigea un long rapport dans lequel il conclut à l’inanité de l’accusation portée contre les juifs, après avoir examiné un à un les principaux cas de meurtre rituel, reprochés aux israélites depuis des siècles. Ces conclusions furent adoptées par la curie romaine, qui chargea le nonce du pape à Varsovie de protéger les juifs contre pareille calomnie. Le mémoire de Ganganelli, dont une copie a été retrouvée dans les archives de la communauté israélite de Rome, a été publié, en allemand, par le docteur Berliner, sous le titre de Gutachten Ganganellïs (Clemens XIV) in Angelegenheit de r Blutbeschuldigung der Juden; Berlin, 1888; — et en italien, par Isidore Loeb, Revue des études juives; Paris, avril-juin 1889.

israélites convertis à la foi chrétienne ; mais la plupart des juifs baptisés, comme le constatait déjà Ganganelli, ont rendu, en faveur de leurs anciens coreligionnaires, un verdict d’acquittement.

De toutes les religions auxquelles ont été imputées des pratiques sanguinaires, le judaïsme semblait celle qui prêtait le moins à pareil soupçon. Ne sait-on pas que la Loi interdit aux juifs de se nourrir de sang? que, pour eux, tout aliment qui contient du sang est taref , c’est-à-dire impur, si bien qu’il ne leur est permis d’user que de viandes saignées? La prohibition de l’Ecriture est formelle ; elle est rigoureusement confirmée par le Talmud, elle est strictement maintenue par l’usage et par les boucheries juives, qui vendent la viande hacher. La répulsion des juifs pour le sang est telle qu’un savant allemand a cru ne pouvoir en donner une idée qu’en empruntant une comparaison aux superstitions polynésiennes il a osé dire que, pour le juif, le sang était tabou. N’importe, aux yeux des foules russes ou hongroises, il n’en reste pas moins acquis que les rabbins saignent nos enfants afin d’employer le sang chrétien à la confection des pains de la pâque.

Au lieu d’une inspiration juive, on reconnaît encore ici les vieilles superstitions populaires. Le sang y tenait une grande place. Sorciers et nécromanciens étaient en quête de sang humain. L’imagination du moyen âge croyait à la vertu mirifique du sang ; elle

a prêté ses croyances aux juifs. Quand il serait démontré que, à Trente ou ailleurs, le couteau des juifs ait, « par haine de la foi », immolé des enfants chrétiens, tels que les bienheureux Simon et André des Acta sanclorum 4, je ne saurais voir dans de pareils infanticides que des crimes privés, ou des actes de vencletla pour les vexations et persécutions endurées par les fils de Jacob1 2. Car, pourrions-nous l’oublier? l’inhumanité de nos ancêtres envers les juifs était bien faite pour leur suggérer les vengeances les plus barbares.

Pour ce qui est des enfants, en particulier, l’histoire ne nous donne pas toujours le beau rôle. S’il n’a jamais été légalement prouvé que le fanatisme des juifs ait égorgé des enfants chrétiens, il est, hélas! hors de doute que, durant des siècles, les chrétiens des deux rites se sont fait peu de scrupule d’arracher au juif ses fils et ses filles, — non, il est vrai, pour leur ouvrir les veines, mais, ce qui n’était pas moins cruel au cœur de parents juifs, pour les arroser de l’eau du

1. Deux enfants sont honorés par l’Église comme martyrs des yuifs : l’un, le bienheureux Simon de Trente, mis à mort en 1475; l’autre le bienheureux André de Rinn (diocèse de Brixen), tué en 1462. 11 est à noter que le premier a été béatifié en 1588, le second seulement en 1753. Ganganelli, tout en admettant l’authenticité de ces deux meurtres, remarque lui-même, dans le mémoire mentionné plus haut, que la curie romaine n’a autorisé que tardivement le culte de ces deux martyrs.

2. rl elle est aussi l’opinion d’un savant ecclésiastique bavarois, le Dr Fr. Frank : die Kirche und die Juden, VU, Regensburg, 1893.

baptême1. Ici, les témoignages abondent. Il ne s’agit plus de crimes supposés, accomplis en secret dans les ténèbres, mais de ravissements d’enfants effectués au grand jour, sous la protection des lois et sur l’ordre des autorités ; et cela, en certains États, en Espagne et en Portugal notamment, par milliers et dizaines de milliers. Quant aux exemples moins anciens d’un pays voisin, il nous répugne d’en parler : il est tel nom que, pour un catholique, le mieux est de laisser oublier.

1. En Allemagne, en Portugal, on a vu plus d’un juif préférer la mort de ses enfants à leur baptême.

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