ISRAÉLITES
I. Raisons de ia solidarité persistante des juifs. — Encore la psychologie des minorités religieuses. — Comment chez eux l’esprit de solidarité survit souvent à la foi juive. — Que toutes les grandes religions sont, en un sens, cosmopolites. — Encore l’anticléricalisme et l’antisémitisme. — Quelle est l’internationale qu’ont à redouter les peuples modernes. — II. Est-il vrai que les juifs cherchent à diviser les nations? Le judaïsme et la fraternité humaine. — Que l’esprit de Juda est un esprit de paix. — Encore le messianisme. — La Jérusalem future. — Comment l’esprit d’Israël est ici également d’accord avec l’esprit moderne et avec l’esprit chrétien.
Si, pour le grand nombre des juifs, la Palestine ne peut redevenir une patrie territoriale qui leur rende une vie nationale indépendante, le judaïsme ne peut-il continuer à leur tenir lieu de patrie ? Alors même qu’i l
ne serait plus qu’une religion, le judaïsme en effet garderait toujours cette particularité d’être une Église dont les membres croient descendre du même père et se considèrent comme frères par le sang. De là, chez les juifs, une solidarité sans pareille dans toute autre religion. De là, jusque chez les plus sceptiques, une tendance à faire prédominer le lien religieux sur le lien national, car, pour eux, le lien religieux est identique au lien de race, — à se regarder comme Juifs avant de se regarder comme Français, Anglais, Allemands. De là, enfin, cette sorte de cosmopolitisme qui permet à tant d’enlre eux de passer sans déchirement d’un pays à un autre, cette aisance de cœur à s’acclimater partout où ils peuvent dresseï leur comptoir.
Car, au particularisme national, tend à succéder, chez nombre de juifs , une sorte de cosmopolitisme international qui s’allie parfois avec l’ancien particularisme et qui, au fond, a le même principe. Tandis que le vieux juif orthodoxe, confiné dans ses rites et ses souvenirs, ne connaissait guère d’autre patrie que Jérusalem, le juif civilisé d’Occident est enclin à considérer le monde comme un domaine à exploiter, s’inquiétant médiocrement du sort des provinces et des empires qu’il traverse, ayant toutes ses pensées égoïstes tournées vers ses intérêts personnels et tout ce qui lui reste d’instincts généreux tournés vers les intérêts du judaïsme, de cette antique et vaste confrérie dont, à travers toutes ses transformations, le
juif se sent toujours membre. Israël continue à ressembler au vif-argent, à cet étrange métal liquide dont les gouttelettes toujours en mouvement courent en tous sens, sans se mêler à rien de ce qui les entoure, pour se réunir et se fondre ensemble dès qu’elles se rencontrent.
A tout cela, que de choses à dire ! C’est toujours même histoire: le Juif a été formé par le passé que nous lui avons fait. Sa solidarité persistante, son apparent cosmopolitisme sont en grande partie notre œuvre. Sans les humiliations et les vexations qui les ont tenus étroitement blottis les uns contre les autres, le lien de race des Sémites se serait rompu ou relâché. Ce que pèse, à la longue, la parenté d’origine, nous pouvons le voir par nos querelles de famille, par les guerres de dynasties maintes fois apparentées, par les luttes intestines de tant de nations des deux mondes, par les jalousies de tribus qui ont si souvent mis aux prises des peuples que tout engageait à se regarder comme frères. Groupes religieux, groupes nationaux, presque partout, chez cet animal querelleur qui s’appelle l’homme, la cohésion a été en raison directe des heurts ou des froissements du dehors. Si aucun groupe humain n’a présenté une consistance égale à celle d’Israël, c’est qu’aucun n’a subi pareille compression.
Ici, comme partout, le passé explique le présent. Le sentiment juif, fortifié par des siècles de souffrances et d’anxiétés communes, se perpétue, par une sorte
d’atavisme, là même où il n’est pas fomenté par les tracasseries ou les inquiétudes du présent. Il survit jusque chez les juifs dégagés de la tradition d’Israël et intimement incorporés aux nations modernes. Combien restent juifs sans rien garder de la loi mosaïque !
Arsène Darmesteter, racontant comment il avait perdu la foi de ses aïeux, disait à un ami : a Je ne me suis pas, pour cela, détaché du judaïsme; il est, pour moi, comme une autre patrie1. » J’aime ce mot et ce sentiment. Je comprends mal l’homme qui, après avoir partagé la foi d’une Église, après lui avoir dû les aspirations les plus hautes et les émotions les plus suaves de son adolescence, ne lui garde plus dans son cœur un souvenir attendri. Cela me paraît le fait d’un esprit étroit, ou d'une âme sèche. Tous les chrétiens dont la foi s’est ébréchée aux rocs de la route et aux cailloux du chemin n’ont pas, pour cela, pris en aversion la douce éducatrice de leur enfance. J’en sais qui, à travers leur scepticisme de tête, lui conservent un attachement de cœur. Cela se rencontre ailleurs que chez les fils d’Israël. C’est encore un des côtés par lesquels nos protestants français se peuvent rapprocher des juifs.
Qui de nous n’a connu de ces protestants détachés du dogme de la Réforme et qui, par leur intérêt pour la Réforme et pour les réformés, n’en demeurent
Journal des Débats du 24 avril 1890, article de M. L. Havet.
guère moins protestants ? Pour eux aussi, la religion est comme une autre patrie et, chez eux aussi, l’esprit de confraternité survit à la ruine des croyances. Pourquoi ce sentiment est-il, en France, plus fréquent chez le protestant que chez le catholique? C’est que nos protestants ont longtemps formé une société à part et longtemps, eux aussi, souffert en commun; c’est qu’ainsi que les Juifs, ils sont, chez nous, en minorité, et que l’esprit de solidarité est, en tout pays, un des traits les plus marqués de la psychologie des minorités religieuses, si bien que ce que nous disons, en France, des protestants, on pourrait le dire, en Prusse ou en Angleterre, des catholiques, Laisserons-nous enseigner que, pour être patriote, il faut borner ses affections aux limites de la patrie? Je plaindrais alors les patriotes, si larges semblent les frontières où leur âme s’emprisonne. Pour être bons Français, serons-nous vraiment tenus de ne rien aimer en dehors de la France, et nous faudra-t-il rogner les ailes de nos sympathies pour qu’elles ne puissent franchir les mers ou voler par-dessus les monts? Devrons-nous parodier, en la mutilant, la devise de l’anneau de saint Louis, et oubliant la place faite à Dieu par le roi croisé, dirons-nous : Hors France, pas d’amour? Je ne sais ce qu’en pensent les professeurs de patriotisme laïque; mais, ce dont je suis sûr, c’est qu’un tel patriotisme n’a rien de chrétien.
Prenons-y garde ; le reproche que nous jetons au juif peut se retourner contre d’autres . Pas une grande Église qui ne se fasse honneur de le mériter. Catholique, protestant, orthodoxe, où est le croyant qui ne garde un coin de son cœur à ses frères du dehors? Épiscopales ou dissidentes, les innombrables sociétés religieuses de l’Angleterre auraient honte de borner leur zèle au ruban d’argent qui enserre la Grande- Bretagne, ou même aux gigantesques territoires qui constituent la Greater Britain. Si vaste que semble l’empire qui, du Pacifique à la Baltique, couvre la moitié de notre continent, ses frontières sont trop étroites pour les sympathies du marchand ou du moujik russe qui débordent, par-dessus les monts, sur ses frères orthodoxes. Et nous Français, qui avons jadis conduit vers les plages d’Orient la chevalerie chrétienne, l’horizon de nos yeux est-il si rétréci, ou notre cœur déjà si refroidi, que rien dans le vaste monde n’ait plus le don de le faire battre?
Ne nous calomnions pas nous-mêmes ; en dépit de toutes les leçons d’égoïsme qui nous ont été données du dehors et des résolutions intéressées que nous prenons parfois tout haut, l’antique générosité de l’âme française n’est pas morte. Le serait-elle ailleurs, je sais bien où elle survit. C’est chez les hommes de foi attachés à la vieille Église. Leur cœur, à ceux-là, est resté aussi large que notre petite planète. Eux aussi, à leur manière, sont cosmopolites, bien que Français
entre les Français. N’allez pas leur parler d’enfermer leurs affections et leur besoin de dévouement entre le Pas-de-Calais et le golfe du Lion. Que signifierait alors le nom de catholique ? — Pauvres catholiques ! pauvres cléricaux ! Que de fois ne leur a-t-on jeté à la face le classique reproche adressé aux juifs ! Que de fois, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans les deux Amériques, ne les a-t-on convaincus d’avoir leur cœur hors du pays et de subordonner l’intérêt national à un intérêt étranger ! C’était déjà, sous l’ancien régime, le grand grief de nos gallicans, et n’est-ce pas le sens de ce nom d’ultramontains dont leurs adversaires se plaisent à marquer le front des catholiques? Pour que l’analogie soit plus complète, de même qu’on accuse la hiérarchie romaine, avec ses évêques, ses prêtres, ses moines, d’avoir une organisation internationale incompatible avec l’unité de l’État, n’a-t-on pas accusé Israël de constituer une autre internationale aux chefs occultes, qui ne vise à rien moins, elle aussi, qu’à la conquête du monde et à l’assujettissement des nations ?
J’ai déjà signalé la ressemblance de l’antisémitisme avec l’anticléricalisme. Entre ces deux frères ennemis, on reconnaît, encore ici, un air de parenté. Il y a une similitude frappante entre les attaques des antisémites contre les juifs et les diatribes des anticléricaux contre la papauté. C’est souvent même langage, mêmes formules, mêmes conclusions, si bien que les ennemis
d'Israël et les ennemis du Vatican n’auraient guère que les noms à changer dans leurs réquisitoires contre l’Église, ou contre la Synagogue. Comme l’antisémite dit aux juifs que leur patrie est Jérusalem, l’anticlérical répète au catholique, au prêtre, au moine, que leur patrie est Rome. De tous deux, du juif et de l’ultramontain, on assure qu’ils forment un État dans l’État, imperium in imperio . Contre tous deux, on fait appel aux passions nationales, on réclame des mesures de protection, c’est-à-dire des lois restrictives. La différence est que, d’habitude, ceux qui dénoncent le péril juif ne sont pas les mêmes que ceux qui signalent le péril romain. Encore, dans les pays protestants ou orthodoxes, en Russie, par exemple, où l’on n’a pas beaucoup plus de goût pour Rome que pour Sion, les mêmes défiances sont témoignées, par les mêmes bouches, à Juda et à Rome, au Kahal et auGesù *.
Nous ne sommes pas de ceux qui croient que le juif ou le jésuite mettent en péril la nationalité des peuples, ou l’indépendance del’État. Que ce soit contre Juda, ou contre Loyola, nous n’apercevons pas la nécessité de lois d’exception. Nous avons assez de foi dans la liberté pour croire que, vis-à-vis d’Israël et vis-à-vis de Rome,
1. De même, en Angleterre, lors de Témancipation des catholiques et lors de l’émancipation des juifs, le principal argument des opposants était celui-ci: «Vous allez introduire dans le Parlement britannique des hommes qui représentent un esprit étranger, des intérêts étrangers. Le Vatican aura voix à Westminster, etc. »
le droit commun suffit. Il y a trop de forces en lutte dans le monde moderne pour que le Kahal ou le Gesù en fassent la conquête. — Je dirai plus ; nous n’avons pas d’aversion pour tout ce qui tend à chevaucher par-dessus les frontières. Il nous semble que, par ce temps d’exclusivisme national où chacun semble vouloir se calfeutrer chez soi, il n’est pas mauvais de percer des jours à travers les murailles qui séparent les peuples. C’est là, entre autres, une des fonctions de la religion. Quoi qu’en pensent les partisans de l’omnipotence de l’État, il est heureux, pour l’humanité, que ces deux liens des âmes, la patrie et la religion, ne soient pas toujours d’égale longueur, que l’un se prolonge là où l’autre finit. Si les limites des religions coïncidaient avec les bornes des États, les frontières risqueraient d’être des cloisons étanches ne laissant passer ni les idées, ni les affections. Le dualisme ici a du bon. Contrairement à la cité antique, chaque nation aujourd’hui comprend plusieurs religions, de même que chaque religion embrasse dans son sein plusieurs nations. C’est un avantage du monde moderne sur l’antiquité.
Juifs, protestants, catholiques, quand on nous reproche d’avoir des affections en dehors de la patrie, on oublie que toutes les grandes religions sont cosmopolites. La patrie est forcément locale; la religion doit être internationale ou supranationale. Sa mission veut qu’elle soit un lien entre les peuples, non moins
qu’entre les particuliers. C’est, pour cela, que catholique est le plus beau nom que puisse porter une Église. Si le judaïsme a une infériorité, c’est qu’on peut lui contester le titre de religion universelle; c’est qu’il a été longtemps un culte national, un culte de tribu. Ce caractère ethnique primitif, la dispersion le lui fait perdre. Comme le christianisme, et h meilleur droit peut-être que l’Islam qui tend à absorber la nationalité dans la religion, le judaïsme devient, lui aussi, un culte international.
Quand nous n’aurions de souci que pour l’évolution terrestre de l’humanité, je ne sais si nous devrions nous louer de l’affaiblissement de la solidarité religieuse, car par quoi la remplacer? Par le sentiment de la solidarité humaine ? C’est bien vaste et bien vague. Le fanatisme confessionnel n’est plus guère qu’un souvenir lointain ; il nous faut plutôt prendre garde au fanatisme national. Je goûte peu le « nationalisme » étroit que, en France, comme en Allemagne, certains pédagogues prétendent introduire dans l’école. C’est une inspiration rétrograde, un recul sur l’esprit moderne et sur le moyen âge. C’est compromettre, à force de l’outrer, l’idée nationale. Supprimez les religions, ne laissez au peuple que le culte de la patrie, ce n’est rien moins qu’un retour au paganisme, une façon d’idolâtrie renouvelée de l’antiquité. Au Dieu unique, père commun de tous les peuples, vous substituez une sorte de polythéisme national, où chaque nation aura
ses dieux. C’est le retour à la cité antique, au culte de Rome et d’Auguste, à la déification de César contre laquelle juifs et chrétiens ont protesté, par le sang de tant de martyrs.
Je sais que notre époque n’est que confusion et contradiction. Pendant que, du haut des chaires officielles, certains docteurs prêchent à nos enfants l’adoration de la patrie érigée en divinité unique, des voix d’en bas, qui vont grossissant, prêchent aux masses la négation de la patrie. Le siècle, qui avait' bruyamment proclamé le principe national, n’est pas encore à sa fin que déjà l’idée nationale, dans ce qu’elle a de plus légitime, se trouve, à son tour, mise en question. Il se dresse contre elle, des bas fonds de notre société, un adversaire plus redoutable que le vague cosmopolitisme philosophique du xvme siècle. Tandis que d’aveugles et sourdes sentinelles appellent aux armes contre l’ultra" montain, ou contre le Sémite, un ennemi, autrement dangereux, s’est glissé à travers nos frontières, menaçant de déployer, sur nos capitales, le rouge drapeau du cosmopolitisme ouvrier.
L’ennemi des nationalités modernes, celui qui déjà forme partout un État dans l’État et qui, plus ambitieux que Charles-Quint ou Napoléon, prétend à l’empire universel, nous savons son nom, nous le voyons à l’œuvre, c’est le socialisme révolutionnaire. Au patriotisme national et à la solidarité religieuse, il entend substituer la communauté des jalousies et la
solidarité des convoitises. A cet internationalisme, le seul à craindre aujourd’hui, ce n’est pas la confraternité juive ou chrétienne qui fraiera la voie. Tout au rebours, par cela seul qu’elles nouent entre les hommes des liens indépendants des intérêts de classes, les religions, en dehors même de leur dogme et de leur morale, font obstacle au triomphe de l'internationalisme révolutionnaire. Pour vaincre, il faut qu’il passe sur le corps de la religion, aussi bien que sur le corps de la patrie. Il le sait bien, et c’est une des raisons pour lesquelles l'idée religieuse lui est aussi antipathique que l’idée nationale.
Soyons de notre temps ; ne prenons pas pour des êtres vivants les fantômes d’imaginations attardées. Les notions modernes courent-elles un péril, ce n’est point du côté des religions, ni du moine catholique, ni du pasteur réformé, ni du rabbin israélite. Il est loin, le temps où huguenots et ligueurs appelaient, sur la terre française, les reîtres allemands et les tercieros espagnols. Quant au juif, à ce muet soullre-douleurs du passé, quel étranger est jamais accouru à sa défense? il faut la rancuneuse mémoire du Castillan pour lui reprocher les villes du roi Rodrigue ouvertes aux Arabes de Tarik .
Si, par son éducation ou par ses origines, le juif semble enclin au cosmopolitisme, cela le rend plus apte à .servir de trait d’union entre les peuples, ainsi
que ses pères de l’antiquité alexandrine et du moyen
âge arabe. « Aune époque, demande un juif d’Occident, où tant d'éléments contribuent à diviser les peuples, est-il mauvais qu’il s’en trouve pour les rapprocher1? » C’est là, disait Grætz, l’historien, la mission nationale, il n’osait écrire la mission providentielle des juifs2. Que ne s’y adonnent-ils en plus grand nombre ? Dissiper les nuages de préjugés amoncelés entre les peuples contemporains, ce serait un bel office, car s’ils savaient mieux se comprendre, les peuples auraient moins de peine à s’entendre.
On nous représente parfois les juifs semant la haine entre les nations, pour les mettre aux prises, afin de s’enrichir de leurs dépouilles et d’établir sur les Gentils l’empire d’Israël. C’est mal connaître l’esprit de Juda. Ils n’étaient pas d’Israël, les trois convives de Berlin qui, en juillet 1870, laissaient tomber leurs fourchettes à la pensée que la guerre menaçait de leur échapper. Le juif est pacifique. Cela n’est pas seulement vrai du tempérament juif, qu’on ne soupçonne guère d’habitude d’instincts belliqueux, cela l’est non moins du judaïsme.