I5TA
Istay
ou parole, mouvement ou immobilité, tout signifiait aux yeux méchants de la tablée.
Un malaise indicible s'enlpara du jeune homme.
— Pensez-vous à quelque chapitre, vous semblez absent? — dit M'"® Aynes d'un ton ambigu.
— Je pense, madame, qu'il faut être un lâche pour n'être pas un malheureux dans vie.
— Qui parle de lâcheté, ici? — s'écria un général présent.
— Mon Dieu, général, si vous m'ordonniez de me laisser tondre et de faire arme bras, je serais un lâche de vous obéir.
— Comment, monsieur, la discipline... le patriotisme... Vous n'êtes pas Français.
— Je suis écrivain français.
— - Ce n'est pas avec des plumes d'oie que vit une nation.
— C'est par le calame qu'elle survit.
— Qu'est-ce que le calame? — demanda le digne émule de Mac-Mahon, en ignorance, à Marcheprime, et, sans écouter l'explication de l'acac^émicien, il mâchonnait sa moustache, avec le violent désir qu'un jour Nergal tomibât en son pouvoir pour l'écraser à loisir, au nom de la gloire française.
— Oui, — disait le romancier, — la torture portée à une si haute perfection, par les Dominicains...
Et un toile s'élevait.
— N'existe plus guère que dans les casernes; mais là, elle existe encore.
— Vous mentez, monsieur, — cria le général. Nergal se tourna vers M""® Aynes :
— Quand un convive dit à Tautre : « Vous mentez », la maîtresse de maison doit faire un examen consciencieux pour savoir qui jeter à Ja porte des deux.
— Mon Dieu, monsieur Nergal...
— Le général ne m a pas offensé ; on ne peut l'être que par un pair, et le sentiment qui l'anime, il le croit généreux : il représente ces honnêtes gens, plus terribles que les scélérats, qui ont une consigne à la place de la conscience.
Voyons, Monsieur, quand un officier de cavalerie avoue qu'il n'a pas le droit d'exempter de chevauchée celui qui descend de selle en crachant le sang n'a~t-il pas une consigne au lieu de conscience?
Or, votre consigne a été faite par des féroces, qui méprisaient l'humanité avec raison, puisqu'ils la trouvaient toujours docile à s'estropier et mourir. Vous êtes catholique, général, et si demain un Ferry vous donne le pape à fusiller, vous le fusillerez.
— Le pape commande l'obéissance passive au soldat.
— • Le pape qui oserait seulement apporter la recommandation de sa parole à l'obéissance passive serait Satan ; le pape qui bénirait les armes d'un Bonaparte serait Satan; le pape qui bénirait le banditisme colonial serait un bandit lui-même, à précipiter du haut de Saint-Pierre.
Et s'enflammant :
— Si les peuples sont de telles brutes qu'on les puisse lancer les uns contre les autres et que le pourrissement de trois cent mille cadavres s'appelle gloire, affaire entre vous, général, et vos soldats. Mais, par pudeur, ne salissez pas de vos mains rouges et dégouttantes de sang, la blanche robe de Jésus-Christ. Héros et patriotes , tuez le voisin et volez la terre limitrophe ; continuez Caïn. Mais ne venez pas encanailler l'Evangile et en tirer des rubriques pour vos œuvres de trucidation. Jamais R.ome ne bénira une autre épée que l'épée de justice, et vous, général, et tous ceux qui sont prêts, soldats ou chefs , à marcher sans savoir s'ils ont le droit, Français en Algérie et auTonkin, Prussiens à Strasbourg, Anglais dans l'Inde, ceux-là sont des excommuniés ; le prêtre romain qui les sacramentise n'est qu'un assermenté national et le dernier des mauvais prêtres.
Un silence stupide suivit cette véhémence. Nergal reprit d'une voix calme :
— Nous nous sommes reconnus, général ; sans cela nous serions-nous hérissés ? Il y a sept mille ans, vous vous appeliez Nimroud, je me nommais Œlohil Merodack. En ce temps, le maître des scribes était plus que le maître des chars, et vous apparteniez à la troisième caste avant la plèbe.
— Quelles étaient les deux premières?
— Le mage et le prêtre.
— Vous mettez le sorcier avant le prêtre.
— Je mets le créateur avant l'imitateur.
Le mage était prêtre; mais le prêtre n'était pas mage; il y a une singulière différence à accomplir les rites ou à les rénover.
— Rénover les rites?
— Vous figurez-vous que le catholicisme soit un recrutement moral, avec le temps pascal en vingthuit jours et le livre de messe pour théorie? Vous figurez-vous que tout est dit quand la messe est dite, et qu'il suffit d'être des compagnies de soldats commandés par un curé pour se dire chrétiens?
Le bandit corse a construit en France une caserne Gigogne; le succédané de la caserne, c'est l'Université et c'est l'Evêché.
Un évêque correspond à un général et les vicaires lieutenants; oui, le catholicisme se meut comme l'armée; aussi semble~t-il mort.
— Que voudriez-vous qu'il fît? — - parodia M. Marcheprime.
— Qu'il se renouvelât. Une idée, une vérité doivent être revêtues de beauté; il faut la variété dans la charité, la diversité dans la splendeur du vrai; il faut à la dévotion des artistes ; il faut des génies à la vertu. La catholicité routinière ne fera jamais l'œuvre de Dieu; et, voyez le pape, obscuré par la seule politique, comme le plus vulgaire monarque. Voyez les nonces; ont-ils souci de la marche de la science et des évolutions de Fart? Non ; ils finassent; ils jouent les Scapins supérieurement;
ce sont des êtres de luxe, mais de véritables laïques pour la brièveté de la vue. Le rôle de la papauté, c'est d'exercer la Grande Maîtrise du Verbe, et le Verbt: ne tient pas dans la Somme. Du reste, Fexégèse échappe au séminaire, et un Concile viendra où les laïques seuls seront compétents, parce que les clercs auront été abêtis par le militarisme gallican.
M'""' Islar le regardait parler, de son regard admirable; lui, perplexe, ne pouvait que scandaliser ou 3ubir l'effroyable gêne de son côte à côte avec Istar. Dès qu'il se tut, toute l'attention retomba sur eux deux, et maintenant il sentait la noble femme émue, pactisante avec lui.
Il continua donc à horripiler son monde, poitrinant à la malveillance, détournant sur lui la méchanceté, et ainsi M""^ Istar ne souffrit pas.
— Monsieur Nergal, vous êtes éloquent, mais violent, et cela vous nuit.
— Discuterait-on, madame, avec ces gens-là, s'il ne fallait détourner les injures qu'ils veulent faire à autrui?
— Vous êtes grand, — souffla-t-elle dans le bruit de la passée au salon.
Nergal s'étonna de l'effet produit en lui par ce simple mot. Ce n'était ni un « merci » ni « je vous aime, » et cela les contenait presque.
En se perdant dans l'esprit lyonnais, il avait conquis M"'^ Istar et dupé son monde.
■— Les fohes qu'il a débitées, — remarquait
]y[me Andancette, — étaient pour frapper notre imagination à toutes, et il a scandalisé, je crois, même M"^^ Istar.
Ce dernier mot se colporta et fut celui de la soirée : scandaliser M"'^ Istar fut un moment le comble lyonnais.
Nergal étonna par son calme subit ; il sourit à tout ce qui lui fut dit, et si bien, que le sentiment général édicta qu'il avait essayé du paradoxe, en Parisien étourdi, et qu'il s'en repentait.
Il se trouva causer un moment avec M"^^ Loriol, qui le quitta, sur ce mot réjouissant :
— Si je ne vous invite pas à déjeuner, monsieur, c'est que j'ai deux filles.
A ce moment un esprit fort lançait :
— L'idée de Dieu est le commencement de l'idolâtrie.
Il y aurait des perles à recueillir ici pour un Flaubert, pensa Nergal.
— Monsieur, dit M*"' Valentin, d'une tenue sévère mais d'un visage qui respirait la bienveillance, — voulez-vous accepter à déjeuner, demain, chez moi? j'ai prié les professeurs du grand séminaire...
Un moment après, M. Leclerc s'avança :
— Faites-moi l'honneur de venir à mon bal; je n'en donne qu'un par an, mais j'y ai Tout-Lyon.
Nergal accepta toutes les invitations.
M. Capimont, sur le tard, vint à son tour :
— J'arrive le dernier et votre temps doit être tout pris.
— En effet, monsieur, je suis retenu comme une loge de première.
— Cependant, pour M™^ Istar, qui le désire fort... Brusquement, le romancier regarda le mari en
face. Celui-ci :
— Ne vous arrêtez pas aux...; ]e suis le meilleur juge de ma cause, n'est-ce pas ?
— Sur ce pied ^ monsieur, que vous me donnez vous-même, votre invitation est la seule à laquelle ]e tienne.
Et, comme on se rapprochait pour entendre, M. Capimont éleva la voix :
Monsieur Nergal, je ne vous invite donc pas tel jour, je vous invite toujours. Chaque fois que vous serez libre, soyez nôtre. Je ne suis qu'un industriel, mais je sais ce que Ton doit au génie. Il est audessus de tout et de tous, et les Gloriettes ^vous sont ouvertes aussi larges que je les eusse ouvertes à Balzac.
Nergal lui serra la main avec émotion, et quand M"'^ Istar se leva, masqué par une portière, entendit cette parole à son mari :
— Vous avez parlé dignement, bellement; je suis fière de vous, mon ami.
Le romancier s'oubliait, sombre : ^
— Eh bien? dit M""^ Aynes, vous voilà tout mélancolique. Pourquoi?
— Parce que! comme disent à la fois la Fatalité et la Femme.
Anxieux, irrésolu à partir ou à rester, il sentait un courant de fatalité l'entourer, et un recul moral le faisait palpiter, en pensant à tout ce qu'il allait troubler de calme et ameuter de haine