‹ IstarChapitre 14 sur 51 · LE DÉJEUNER THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

LE DÉJEUNER THÉOLOGIQUE

Mme Valentin n'était ni sotte ni méchante; mais son. esprit tourné vers le théologisme sans mysticité, l'incompréhension du péché virtuel la gâtaient. Elle ne concevait ni qu'on se teignît les cheveux ni qu'on lût des romans, et prétendait reconnaître à première vue si une femme avait failli, d'après une impression indéfinissable et toute .nerveuse. L'homme chaste ou même froid a parfois compris et expliqué les âmes luxurieuses et chaudes : iamais une femme honnête n'a su quelle fatalité pesait sur la malhonnête et le degré que le tempérament met dans la vertu possible.

La femme ne comprend rien; elle sent ou elle ne sent pas, et c'est une grande exception que la mansuétude d'une dévote.

Aussi Nergal, venu à dessein un peu trop tôt pour s'édifier sur certains points de l'opinion lyonnaise, entendait-il cette curieuse parole :

« On n'a rien de positif à reprocher à M"^^ Istar;

JOÎ

mais il est si évident que son mari, ni aucun mari lyonnais n'est semblable à elle, et on l'accuse : elle est au moins coupable de lectures dévergondées, d'un accueil trop enthousiaste aux gens célèbres et de rêver, même dans le monde ; une femme peut penser à tout; elle rêve d'une unique chose : d'amour, et rêver d'amour, quand on est mariée, c'est être adultère. »

Coupant la phrase, entrait une démesurée personne mariant en sa laideur l'institutrice allemande à la bonne anglaise.

— Mademoiselle Bidès qui a élevé toutes les femmes bien élevées de Lyon.

Le romancier regardait curieusement ce laideron insigne, qui paraissait d'une bonté égale à sa bêtise. Aimablement, M^^^ Bidès :

— Monsieur, quelle impression mes élèves vous font-elles, car toutes les Lyonnaises de marque..,

— Ont passé par votre orthopédie. Eh bien! mademoiselle, vous avez traité le cœur de vos élèves comme les Chinois le pied des femmes, et vous aviez affaire à des cœurs déjà trop nuls. La nature vous donnait des demi-sottes, vous en avez fait des totales ; chinoisement vous avez visé à cet idéal : des bestioles si bêtifiées que le mari puisse dormir toute sa vie le bonnet de coton ramené sur les deux oreilles. Sécurité et cuisine bourgeoises, voilà votre devise. Ah! vous me demandez mon impression, les Lyonnaises sont les femmes les plus bêtes de France, après les Nîmoises. Oh! après les Nîmoises!...

— Qui parle aussi mal du pays d'où je suis? — et cela était dit d'une voix rèche, et parut un énorme Rabelais paysan, aux pieds de colosse, au rire de tire-lire, à l'encolure de lutteur, qui portait la redingote avec les cassures de la blouse; mais, à ses premiers mots se révélait un érudit prodigieux, l'homme qui préparait à tous les examens possibles sans toucher à un livre; le répondeur à n'importe quelle demande, qu'il s'agît du dire de la Champmeslé ou des statuts du Temple, et Nergal admirait cette prodigieuse mémoire, ce fin raillard quand il révéla la prose de son âme.

— Et la tête d'Orphée murmurait toujours : Eurydice; voyez un peu ce que c'est que l'habitude. Quelques phrases de plus et apparaissait l'homme sans doctrine, ni opinion, un persuadé de l'aphorisme : « Rien n'est vrai, parce rien n'est faux, »

Les jeunes filles confiées à une butorde bénigne et insexuelle, les jeunes gens livrés à un sceptique sans conviction; et c'était la haute culture de cette ville de richards boutiquiers.

Ensuite vint le doyen de théologie. Mince, grand, le parler ferme et syllogistique, embarrassant par des routines d'escrime scholastique ; vous arrêtant par « définissons, d'abord », ou bien c'estun tentamen, gallican comme vingt Mermillod, en suspicion à l'archevêché, mais d'une grande audace de pensée et jetant à Nergal, avec l'autorité du confesseur, ce mot qui guillotinait la béguinerie avec un couperet sacré.

— Monsieur, elles sont au-dessous de l'adultère. Et la présence du roraancier, et l'occasion d'avoir un témoin digne de sa tirade, lança l'abbé Darieu en diatribes îurieuses contre les autres théologiens présents.

A peine à table, les textes de saint Thomas circulèrent mieux que les plats, et ce fut une mêlée d'arguties où les laïcs n'entendaient pas un mot.

M"' Bidès impatientant Nergal par des jaculationâ? sur les mœurs Israélites; il lui répliquait :

— Quand Schaoûl retarde le mariage de Daoud, savez-vous ce qu'il lui demande avant de lui donner sa fille? Non pas deux cents chevelures comme un Peau-Rouge; mais deux cents prépuces de Pelestchim.

Dans le silence scandalisé, M}^^ Bidès se penchait vers le père de Valentin, et très bas, timidement, demandait ce que pouvait être un prépuce de Pelestchim.

Quand on fut passé au salon et que chacun eut sa tasse en main et son cigare, Nergal s'aperçut que les dames s'asseyaient en demi-cercle, comme pour un spectacle ; lui et le doyen de la Faculté de théologie se trouvaient en face, contre la cheminée et comme en scène.

Un combat singulier s'engagea : Nergal ultramontain et gnostique, l'hébraïsant soutenant que le texte hébreu, au passage du péché, signifie bien un arbre et non pas une stèle de bois. Sur les

monsignore, ils s'entendirent, se donnèrent la main à critiquer Tépiscopat français ; mais le discours déviant sur les possessions, les stigmates et le diable, ils se dirent les plus désobligeantes choses du monde, tandis que,, sans entendre, les dévotes exultaient, ne se souvenant pas d'avoir assisté à une passe d'ergotage aussi brillante et animée.

Deux heures de cet exercice harassèrent le roman- Acier et le théologien; ils se serrèrent la main, comme après un assaut; et Nergal allant saluer ]y[me Valentin dans le petit salon, la trouva entourée de visiteuses survenues. Il s'attarda, voulant jeter la sonde dans ces âmes; avec un ton qui empêchait le haut-le-corps et des expressions enveloppées, disant : « les choses impermises » au lieu de l'amour, il arriva à leur parler de la passion, et à cette péroraison :

— Vous êtes volées, mes sœurs; le mariage contient des joies qu'on vous cèle, on vous les doit cependant! Vous qui avez la souffrance d'engendrer, avez-vous au moins conçu dans la joie? Au pli de votre bouche, je vois que vous ignorez les baisers qui durent trois quarts 'd'heure.

Oh ! l'étonnement débordant des regards ! O la réapparition d'une vision chassée comme une souillure! O Fangoisse de ces cœurs séchés et qui devinent les épanouissements! O le paradis m.anqué et la vie toute déçue ! .

Soudain, M"^^- Vayout se leva au milieu du silence,

et solennelle, alla tremper ses doigts dans l'eau d'un bénitier du mur et les secoua sur la face de Nergal :

— Vade rétro j, Satanas!

Le jeune homme sourit: les gouttelles d'eau glissaient en perles sur sa baroe noire et frisée : il regardait ces femmes troublées pour la première fois, avec une grande pitié et un peu de scrupule, s'il avait inutilement réveillé les dangereux ferments; mais déjà il percevait la décroissance de l'impression; déjà les regards redevenaient bovins, les visages calmes, et les âmes lyonnaises peu à peu se réassoupissaient en leur néant.

— Vous êtes un démon, — dit encore M"^^ Vayout, et le romancier, solennel et calme :

— Quand les anges aimèrent les mortelles, ils eurent des fils qui participaient de leur double origine ; je descends de cette race intolérable à la terre et qui mérita le Déluge; au-dessus de l'homme, au-dessous

j de l'ange, intermédiaire, je suis un daïmon, mais un I daïmon de lumière; et je vous bénis, mes sœurs.

Il fit large et lent, un signe de croix sur ces

dévotes, il le leur fit subir, sans révolte, sans ironie, ^ et quand il ne fut plus là, M'"' Valentin, éclairée

d'une lueur subite, s'écria :

— Si Nergal n'était pas un mécréant endurci, il aurait pu continuer Lacordaire !

Page 1