‹ IstarChapitre 15 sur 51 · UN BAL LYONNAIS · texte numérisé non relu

UN BAL LYONNAIS

Si le théâtre est rantichambre de Tenfer, le bal en est la chambre même : l'un concuspiscentiel, l'autre pollutionnel, unis, représentent l'abomination suprême. Mensonge!

11 y a pis qu'une activité mauvaise : l'inertie. N'avoir point de tentations semble aussi humiliant au moins que d'y tomber. Le casuiste qui signale l'effet érotique du ballet et romanesque du drame, qui prévoit les rapprochements de corps et de cœur de la danse, dresse un exact procès-verbal des risques probables que court l'idéal de vertu en toutes ces rencontres.

Mais il faudrait établir d'abord les homologies de la bi-polarité humaine et démontrer que la panification divine peut avoir lieu sans levure profane. Tout n'est pas fait quand on a dissuadé une femme de l'adu tère et un homme de la fornication. En avortant M^^^ de la Vallière aurait-on Das tué Louise de

la Miséricorde? Définirait-on la vertu une impuissance spécialisée, ou bien une puissance de choisir le noble et le pur au mépris de l'impur et du commun ?

Spectacles et sauteries poussent au sexuel. Supprimons un moment par la pensée le sexuel, ou, mieux, voyons ce que fait le civilisé hors du désir : il s'abrutit, elle s'aigrit.

La brasserie, le café, le cercle, l'atelier, la garçonnière, le cénacle, d'un côté; le pâtissier, le magasin de nouveautés, les potinages et du fiel à empester la planète, de Tautre voilà les communs résultats de la séparation des sexes.

Or contempler une femme parée qui sent bon et veut plaire, chercher le chemin de son cœur ou de ses sens et l'étourdir d'esprit ou l'allumer de désir; ressembler le plus qu'on peut à l'idéal, ne donner que de l'espoir comme dans le sonnet d'Oronte, mais le donner si joliment et fomenter en l'homme le désir toujours noble d'être admiré; s'écouter louer: ces œuvres sexuelles ne valent-elles pas mieux que de boire des bocks, jouer le besigue ou le billard, fumer des pipes et causer métier ou bourse, ou bien calomnier, médire, haïr, en un mot. La civilisation où la galanterie s'évertue d'un autre ressort que celle où la débauche régulière et dosée s'hygyénise. Cet homme qui courtise si audacieusement, cette femme si coquette et provoquante, seront plutôt l'un héros, l'autre dévouée, que ces deux exemplaires niais, qu'on présente comme des exemples parce qu'ils sont

émasculés, l'homme de passion et la femme de grâce. Toute la vie mondaine se base sur l'attraction sexuelle; impureté, si l'on veut, mais nécessité.

Il faudrait être un grand niais pour croire au monde un autre courant de sociabilibité que le désir; seulement chez les natures ou fines ou pauvres, on peut s'y tromper : le désir se voile d'upe délicatesse qui le métamorphose et le transpose en des portées presque invisibles à l'œil ordinaire, très écrites pour celui du théore.

Lyon étant la ville la plus luthérienne de France pour les mœurs, les bals y sont rares, encore ont-ils toujours le but pratique et saint du mariage.

Chaque année, plusieurs unions avaient lieu à la suite du bal de M. Leclerc.

Nergal y vint tard, vers une heure du matin, et en sifflet d'ébène, sans aucune originalité de mise. M. Leclerc, qui l'avait annoncé comme une bête des plus curieuses, le présenta d'abord au marquis de Charbonnières, charmant officier de houzards , envoyé à Lyon en disgrâce, pour ses opinions réactionnaires, et le gentilhomme sauvant le militaire, Nergal sympathisa tout de suite. Le marquis Fabrice, réputé bourreau des cœurs, était de ces don Juan d'amitié, dont a parlé Armand Hayem,qui vous séduisent avant qu'on ait pris garde. Il menait le cotillon, un cotillon monstre dont les accessoires coûtaient dix mille francs.

Nergal, quitté par M. de Charbonnièrês, s'adossa à un chambranle, croisa les bras et s'absenta du bal.-

— Montagne tu ne viens pas; les mahométanes y viendront.

Avant que le romancier eût compris le sens de cette apostrophe du houzard, celui-ci revenait une femme au bras.

— Nergal, je vous présente M"^^ Atorney, dites-lui quelque chose de drôle.

— Atornée; ce nom vous le portez comme un surnom, — dit le romancier.

Alors, un défilé commença; M. de Charbonnières, que cela amusait, lui amena successivement femmes et jeunes filles. Nergal, saluait, d'un madrigal plus ou moins drôle, qui était plus ou moins compris; sans discontinuité, cela dura une grande heure

— Savez-vous combien je vous ai présenté de femmes, ô grand Nergal, j'ai compté soixante-sept, non, soixante-huit; et, avec une grâce de roué, saisissant au passage la main de M"^^ Istar, il lui fit faire face au jeune homme.

— Voilà, madame, celui qui va nous venger tous de vos dédains.

Et il s'éclipsa.

M'"^ Istar, triste, un peu crispée, montrant les plus belles épaules, mais qui boudaient comme toute sa personne.

— Ce marquis est un grand fou, monsieur Nergal !

— Ce qu'il a fait, le monde le fait aussi depuis mon arrivée; on nous pousse l'un vers l'autre, je

dirais presque l'un à l'autre. Si nous nous évitons, vous en souffrirez tout autant. Soyons braves et prenez mon bras.

— Je n'ai que trop de pente à braver ce monde, dit-elle, ne m'y poussez pas.

Avec une décision brusque, elle passa sa main sur le bras du romancier.

• — On prétend que je me jette à toutes les têtes qui dépassent. Je vous ferais injure en vous traitant plus mal que Tanneguy ou Bandol. Menez-moi au buffet.

Elle but une flûte de y'm de Champagne.

— Qu'avez-vous pensé de mon extraordmaire salutation, place Bellecour ?

— Ce qu'il fallait.

— Mais encore?

— Vou'lez-vous me faire avouer qu'elle m'a payée de bien des souffrances ?

Elle leva sur lui l'admirable regard déjà vu au dîner Aynes.

— Vos yeux donnent envie de prier ou de calomnier.

L'amenant à l'écart, en un salon désert, où ils s'assirent, restant cependant assez en vue pour qu'on ne pût vitupérer :

— Je vous plains! — dit NergaL

— Je ne veux pas être plainte.

— Je vous plains, — répéta Nergal, — non pas d'être en but à, la méchante bêtise de toute cette

mondanaille;... d'être seule de votre race et de n'avoir aucun être...

— J'ai mon mari.

— Vous avez un mari, mais non pas le vôtre,

— Monsieur Nergal !

— Pourquoi protestez-vous? Ai-je mis en doute votre vertu ou son honnêteté, son dévouement? Qu'ai-je dit sinon qu'il n'était ni semblable, ni égal à vous?

— J'ai ma fille.

— Une enfant, trop jeune pour vous admirer.

— Suis-je donc admirable?

• — Si vous êtes admirable! — s'écriait-il,... non, je vous expliquerai ailleurs mon exclamation.

Un quelconque vint et se pencha vers Istar qui se crispa.

— On vient me rapporter un propos de M""^ Vioreau. Celui-là : « Elle ne dira pas qu'il ne lui est

rien. »

— Ah! madame, que je voudrais que cette méchante langue fût véridique si...

— Si?...

— ^ Si je ne savais que rien de ce qui me ferait joyeux ne peut être sans vous faire triste.

— Comment, un homme si généreux! Oh! voilà qui n'est point de l'accoutumé.

— Ne raillez donc pas, vous n'en avez aucune envie, et je ne suis pas un homme, je suis Nergal.

— Un homme de génie, soit; mais homme.

— Pourquoi vousdéfendez-vous? jene vous attaque pas.

— C'est contre moi-même que je me bats.

— Vous vous ferez mal; vous ne vous sauverez pas.

— Suis-je donc en danger?

~ Comme toutes les désespérées.

— Où voyez-vous que je désespère?

— Au grand besoin d'amour qui se tord dans vos yeux.

— Toujours mes yeux! toujours l'amour! Vous ajoutez le mot peu élégant de besoin.

— Ah! comme je vous répliquerais si vous ne souffriez pas tant!

— Je soulfre, moi?

— Ne parlez plus, madame, vous allez pleurer, et

il ne le faut pas.

Les yeux de la jeune femme s'étaient emplis de larmes qu'elle résorba.

— Devant Dieu qui vous fait l'épreuve si dure, je vous demande de me donner l'ordre de partir. Il y a une fatalité d'attraction entre nous...

— Parler d'attraction et de départ, cela se nie l'un l'autre.

— En égoïsme, oui ; en dévouement, non.

— Si dévoué et si vite! Je n'y crois pas.

— La preuve est à vos lèvres : dites.

— Je vous le dirai à l'aube.

— Sur ce point, où peut-être nos cœurs sont sus^

Isfar

pendus, je ne veux point ■d'équivoque. Si vous ne pouviez à ce moment me parler.

— J'efleuillerai la rose de mon corsage. Et maintenant, parlons de toute autre chose.

Ils parcourent les salons lentement, au milieu d'une sourde malveillance.

— Pas de malentendu, avez-vousdit. Ehbien! si je vous dis de rester, à quoi cela m'engage-t-il, selon votre compréhension?

— A rien. Je crois mon séjour nuisible à votre réputation, je crois mon intimité fatale à votre repos; je vous avertis:

— Croyez-vous que je n'aurai pas l'incitation du péril?

— Péril d'opinion, aucun autre?

— Aucun? Et votre cour?

— Mais je ne prétends pas vous faire la cour.

— Je ne vous comprends plus.

— C'est simple! Vous êtes en guerre avec les ennemis que je fouaille par mon œuvre; donc, l'alliance est naturelle. Vous êtes malheureuse et belle, or je ne puis me résigner à la douleur de l'être beau ; enfin, je crois que vous êtes ma sœur.

— Votre sœur! Ah! vous venez de toucher au grand regret de mon âme! Ah! si j'avais un frère, un vrai frère !

— Ce doit être moi, ce vrai frère.

— Vous ne pouvez être que moins, ne pouvant pas être plus.

M. de Charbonnières vint quérir M""^ Istar pour une figure du cotillon; elle se laissa emmener avec ennui.

— Ce n'est pas pour vous déplaire, — lui souffla le marquis, — c'est pour faire mordre leurs langues aux Aynes.

Le romancier se rapprocha de la danse et réfléchit comme seul; quand la juive revint, elle lui tendit une petite boîte d'accessoire, il la prit machinalement.

— On vous a dit beaucoup mal de moi; en croyezvous un peu? Pensez-vous que ma conquête soit possible pour vous?

— Ce sont deux choses; je ne crois rien de ce qu'on m'a dit; je pense que je puis vous entrer au cœur si je suis votre frère.

— Je n'aime pas l'hypocrisie du mot; j'aime moins encore qu'on se masque de ce nom de frère sacré pour moi, puisque c'est le seul que le devoir me permettrait encore de prononc,er ardemment.

— Je ne mens pas plus dans la vie que dans l'œuvre, madame,, et si je sentais le désir, dussiezvous me souffleter de votre éventail, je dirais désir.

— Et vous dites ?

— Je dis sœur.

— Prenez garde; une sœur ne pardonnerait pas un irrespect.

— Un frère se le pardonnerait-il ?

Brusquement :

— Que pensez-vous de M. Leclerc?

' — Qu'il vous compromet.

— Supposez-vous que j'ignore ou la raison qui me fait tolérer ?

— Ni l'un, ni Tautre, et je ne veux pas le savoir.

— Pourquoi?

— Parce qu'on aime seulement quand on croit.

— Est-ce une déclaration ?

— C'est l'affirmation qu'un seul de vos regards vaut plus que toutes les preuves et qu'on n'est pas coupable, quand le péché serait si bas.

— Vous méprisez donc M. Leclerc?

— Je le méprise et j'ai le pressentiment que... mais le voici.

Nerveux et dissimulant mal, le personnage vint.

— Eh bien ! monsieur, que dites-vous de ma petite fête?

— Je n'en ai retenu que la reine.

— Retenu? — fit-il.

— Il doit être l'heure de partir, — dit Istar.

— Je vais faire atteler, dit M. Leclerc.

— Vous savez que je ne veux pas partir dans votre voiture? Quel air cela aurait-il?

— Mais elle est à vous; ne suis-je pas l'associé de votre mari?

— Vous n'êtes pas le mien, et je vous prie de faire chercher un vulgaire fiacre.

— A cette heure, on n'en trouvera point; mais sans doute, M. Nergal, qui vous a donné le bras

toute la nuit, continuera à vous le donner jusque chez vous.

M""^ Istar entraîna à l'écart M. Leclerc, avant que Nergal ait répondu; celui-ci les regarda disparaître, elle furieuse, lui ironique et têtu en une idée. Puis du monde vint; il les perdit de vue et voyant son hôte revenir seul, il quitta le bal sans l'aller saluer.

Dehors, il faisait jour. Il huma Fair un instant, alluma sa cigarette ; un fiacre qui stationnait frappa son attention.

La vitre se baissa, une main jeta sur le pavé un efïeuillement de roses qui signifiait :

— Nergal, restez.

LA GRANDE POTINïÈBE

Le lendemain du baî , iSTergai déjeunait chez M"''' Aynes, et quand on apporta le coq de bruyères, brusquement l'hôtesse :

— Que pensez-vous de la vertu de M*"^ Istar? Cette question, si saugrenue devant six autres

femmes, — ébahit le romancier.

— Vous hésitez?

— Non, — dit Nergal lentement, — je n'hésite pas. La vertu de M""^ Istar est la seule vertu de Lyon que je garantirais.

Oh ! fit M""^ Aynes , — acceptant l'impertinence pour pousser plus avant :

— Vous ne la garantiriez pas contre vous-même.

— Puisqu'on est réduit à ces sortes d'aveux, j'ai hier, madame, fait deux heures d'une cour non interrompue, et je crois qu'elle durerait deux siècles sans plus de résultat.

— Avouez, monsieur, qu'on ne cède pas au bal; ce

Isiar

n'est point concluant.... — Chez elle... — souffla ]y[me vioreau. '

— Comment savez-vous ce qui se passe chez elle?

— Nous le supposons, — affirma Boulidou.

— Enfin, si vertu il y a, elle est méritoire, — conclut M"^^ Aynes.

— Ceci s'appelle, chez M™^ Valentin, un tentamen : il n y a pas de vertu sans mérite, ni de mérite sans vertu.

— Resterez-vous longtemps? — demanda- t-elle.

— Mais un mois, je pense.

— Avant un mois, monsieur NergaJ, vous serez brouillé avec Tout-Lyon.

— Avec vous, donc?

— Oh! moi, je suis un peu du Tout-Paris, et je

vous resterai.

— Merci!

— En un mois , vous avez largement le temps de faire ce que vous proposez, — insinua Andancette.

— Oh! mon Dieu, c'est déjà fait.

— Comment, et quand, et où? — s'écria Poitevinière.

— Ici, vous vous vantez, — jeta Saulce.

— Vous pensez à mal, mesdames, je crois; beaucoup plus bénin, je n'entends qu'une vue à vol d'oiseau de votre bonne ville.

— Si c'est déjà fait, pourquoi restez-vous un mois?

— Madame, je ne permettrais pas même cette inquisition à...

Soudain, il sentit la nécessité de mentir; comme

au dîner Aynes il avait détourné l'attention par des paradoxes, ne pouvant ni dire qu'il se plaisait à Lyon, ni qu'il y avait affaire, encore moins qu'il étudiait, il trouva la seule version qui dépistât ces hyènes de l'amour et, d'un ton brusquement confidentiel, rond et bon enfant :

— Ah! l'on ne vous en conte pas, mesdames, et vous avez deviné que, sous mon dessein littéraire, un autre se cachait plus positif. Aussi bien je ne saurais me passer de vos conseils, et même que vous m'accordiez votre aide formelle.

— Comprenez-vous ? Moi, je n'entends point.

— Oh! cela est simple. Ne croyez-vous pas qu'il sonne une heure dans la vie, l'heure de la trentaine, où celui qui a fait le tour du monde irrégulier se prend à désirer une fin... Je suis venu à Lyon pour me marier.

— L'idée est louable.

— Vertueuse.

— A encourager.

— Mais que voulez- vous comme fortune ?

— Cent mille livres de rente, au minimum, et une âme admirable.

— Vous avez donc une fortune personnelle ?

— Oh ! si peu qu'il vaut mieux la taire.

— Vous gagnez ?

— Du jour où je me marie, je donnerai mes livres, je ne les vendrai plus.

— Parbleu! vous êtes plaisant; mon fils a vingt

Ista'r

mille livres, jour de noce, et n'en peut trouver le double.

— Je me nomme Nergal, et il se nomme Ouillasse.

— C'est votre nom qui vaut cent mille livres? A ce prix on a des ducs.

— Des bâtards, qui portent leur nom comme un âne des reliques.

— Vous êtes fol, mojisieur.

— Vous êtes bourgeoise, et ne comprenez ce que vaut, pour certains êtres, ce petit rien qu'on nomme « immortalité ».

— A Lyon, vous ne trouveriez pas à escompter cent francs votre signature. Allez, vous êtes un rê-=veur.

Je persiste à croire qu'il est des jeunes filles qui préfèrent la gloire des lettres aux galons d'un lieutenant.

— Que feriez-vous de tant d'argent?

— Je réaliserais de l'idéal.

— Ah! bien. Si vous aviez. la moindre chance, un mot de ce programme la poudroierait. Y a-t-il par le monde un père, un tuteur assez niais pour laisser réaliser cent mille francs d'idéal par son gendre, tous les : ans; il en faut trois cent mille pour le droit d'en dépenser cent.

— Pauvre ou prodigue : le reste, madame, serait au-dessous de mioi.

]y[me Aynes ne put taire son sentiment, en le reconduis ani *

Is tar 2 T I

™ Vraiment, monsieur Nergal, vous êtes d'un maladroit ! Autant de paroles, autant de bâtons que vous jetez dans vos roues.

— Mes roues sont quadruples, comme dans Ezéchiel, et d'airain; elles briseront les bâtons.

— Vous êtes incorrigible. Dès que vous aurez pénétré aux Gloriettes, nous ne vous verrons plus. Cependant, comme à côté de la bagatelle vous pensez au sérieux, votre intérêt me répond de vos visites.

En rentrant à son hôtel, pour écrire d'indispensables lettres, Nergal trouva ce mot :

« Monsieur,

« Je réunis ce soir quelques amies.

— Est-ce une formule ou est-elle naïve de croire qu'une femme a des amies.

« Voulez-vous être des nôtres? Vous pouvez venir dès quatre heures, je pense être rentrée et serai intéressée de causer avec vous de vos œuvres,

« Cordialement.

« Capimont, née Istar. »

Nergal sauta dans un fiacre, insoucieux des mdispensables lettres. Plein dé hâte aux révélations que

cet intérieur lui allait faire, et fiévreusement curieux de la vie de cette femme si décriée, sans raison apparente.

l'htstobique d'une héroïne

En décembre 1855 arrivait, de Constantinople, à Cannes, un rabbin juif, très âgé, d'une stature presque colossale, nommé Rabbi Isdubar, portant dans ses bras une frêle et pâle créature de cinq ans.

Ce rabbi , qui paraissait pauvre , passa tout de suite pour sorcier; il répondait dans toutes les langues aux questions et toujours mêmement : venant de la Bactriane pour cette enfant abandonnée qu'il avait recueillie et dont la fragile existence voulait le climat du Var.

Au grand étonnement de la population, le rabbi fut bientôt intime avec le curé, sans jamais question de baptiser Tenfant, qu'il appela Istar : il prononçait Ischtar.

L'enfant grandit, affermit sa santé. A douze ans, Isdubar lui mit au bras un anneau de cuivre, qu'elle ne devait jamais quitter « Ischtar, disait-il, je vieillis; souviens -toi que celui qui t'expliquera

l'inscription du bracelet sera ton époux : n'en accepte point d'autre. »

Un jour d'automne, le rabbi Isdubar fit venir son ami le curé : « Je vais mourir; j'emporte les arcanes du mystère dans le schéol: i'ai dédaigné d'être puissant, mon devoir est faix : continue-le. Charge-toi d'Ischtar et souviens-toi qu'elle est de plus noble race que David : la reine de Scheba eût à peine mérité d'entrer au nombre de ses suivantes. » Après d'obscures oraisons, il expira exhalant : « Adonaï, notre Seigneur, est un. »

La douleur d'Istar fut indicible, l'embarras du curé extrême, et, comme Cannes devenait de jour en jour plus à la mode, la beauté de l'enfant devint presque une cause de scandale. Tous les prétextes étaient saisis pour aller au presbytère : et les lettres, et les offres pleuvaient. Elle garda un calme roval d'indifférence, au milieu de cet assaut.

Deux années passèrent; le curé, pour se rapprocher de sa vieille mère, changea de diocèse et vint à Lyon. Là, la jeune Istar valut les plus grands ennuis au noble prêtre; elle n'était pas sa nièce, elle n'était pas chrétienne : motif suffisant pour ameuter la lyonnaiserie. L'archevêché fit des remontrances : la baptiser, la marier, ou la cloîtrer. Au cardinal même, le saint prêtre exposa toute la vérité :

« Ma volonté est telle, avait dit Rabbi-Isdubar : » Celui qui lira l'inscription du bracelet et qui la com-

n dra sera digne d'elle, et si un chrétien se trouve

de sa race, qu'il la baptise ; celui-là est son prêtre et son roi. »

L'inscription en hébreu zodiacal emmêlé de kabbalisme était indéchiflrable pour un agnostique même linguiste. Il advint que M. Capimont, un jeune soierier, aperçut TOrientale et en perdit l'esprit.

Déjà riche, il demanda sa main : elle lui présenta le bracelet. Soufflé par on ne sait qui, il feignit de déchiffrer : « J'appartiens à celui qui me donne son nom, sa fortune et sa vie, à moi, sans nom et sans fortune ». La comédie fut jouée avec le soin d'un homme qui aime. Istar crut accompli! son destin, et le bon curé, bien faire Le lendemain des noces, quand il revit celle qu'il appelait sa fille adoptive , il cria et s'enfuit comme un fou : il avait vu le martyre qui attendait la jeune femme, et inconsolable d'avoir tissé ce malheur de ses mains, ne pouvant s'ouvrir à personne , ni plus y remédier, il s'assombrit, eut des hallucinations et mourut bientôt, voyant le Kabbi Isdubar, menaçant, lui apparaître.

Istar n'eut point d'amies; Istar n'eut point d'amant.

Elle porta son malheur, comme une héroïne grecque porte la fatalité : sa seule consolation fut de vivre dans un luxe extrême. Trois ans après son mariage vint une fille , qu'elle crut une consolation ; las ! ce n'était que la fille de son mari et non la sienne. Son piano et ses livres lui révélèrent tout le monde des sentiments interdits, et dès lors, elle rêva toujours, hautaine et douce, et pour pleurer s'enfermait

aux heures d'absence maritale. Elle fit son devoir toujours et tout entier, sans un murmure.

Capimont était le plus adorant des maris ; il sentait son infériorité devant Istar, et voyant son amour du luxe, il avait redoublé d'ardeur aux affaires : sa joie était d'envoyer à sa femme de merveilleuses étoffes, de rares bibelots, et, rentrant, de jouer la surprise :

— Qui se permet de vous envoyer des cadeaux?

Or, un jour, cette phrase il la dit en pâlissant; un Bouddha de jade était là, qui n'avait pas été acheté par lui. Le mystère s'éclaircit; c'était son nouvel associé Leclerc, qui entrait dans la maison et faisait une galanterie à la femme de son collègue. Il sentait si bien la nature d'Istar trop fière pour fauter jamais qu'il ne se demanda pas pourquoi Leclerc s'associait avec lui et le laissa commensaliser.

Une après-midi, le personnage avoua [son amour et fut si mal reçu qu'il se confondit en excuses et demanda le silence; attendu que M. Capimont voudrait le rembourser aussitôt et que ce serait une lamentable affaire.

Le jour même, Leclerc doublait le capital qu'il avait mis dans le commerce de Capimont et C^^.

Respectueux, servile, ne parlant jamais de sa passion, Leclerc devmt intime sans qu'Istar y prît garde. Quand le bruit du monde l'avertit, c'était trop tard; la situation était faussée et toute la fortune liée à celle de Leclerc.

M""^ Istar souffrait dans le grossier monde lyonnais, elle devait cependant y conserver bon pied pour les intérêts de son mari et l'établissement de sa fille.

La petite Berthe n'aimait pas sa mère; inconsciemment elle ne se sentait pas fille de cette rêveuse mélancolique et, précocement, l'enfant de neuf ans fut mordue de jalousie.

La séduction presque irrésistible qu'à certaines heures exerçait Istar, l'attitude agenouillée de son père, la courtisanerie de Leclerc, tout cela mêlé aux écoutages aigrit la fillette qui se sentait écrasée et vulgaire auprès de l'incomparable femme.

Au moment où Nergal entrait dans sa vie, M'"^ Istar avait trente-sept ans, et depuis plusieurs années, M. Leclerc passait pour fournir au luxe fastueux des Gloriettes. Les pecques dévotes, en voyant dans Nergal celui qu'Istar devait aimer, sentaient juste, et l'altercation du bal entre la malheureuse et Leclerc s'était finie sur ce mot de l'éconduit furieux:

— Avouez donc que vous l'aimez.

Non, elle ne se l'avouait pas à elle-même, non elle n'aimait pas, mais une attraction invincible l'entraînait vers le romancier; déjà, elle avait évoqué quelle eût été sa vie, avec un génie pour époux, puis elle avait eu peur de sa pensée. L'idée de l'adultère ne lui vint même pas; dix-huit ans de devoir amer trempent une âme et la rendent toujours forte contre la tentation. Seulement, ce qui désarmait la noble créature, c'est que Nergal la respectait et qu'elle

croyait à ce respect. Une confiance entière, irraisonnée, achevait de la livrer au jeune homme,

Et puis, quelque profonde impression qu'il laissât voir, il en restait maître; il n'était pas ce balbutiant désireur qu'avaient été les autres. Aucune fièvre n'amollissait sa tendresse, et sa parole sonnait franc et son regard ne fuyait pas plus que son bras n'avait pas tremblé.

Où est-elle la déçue du mariage, qui rencontrant l'homme idéal qui ne lui demande rien, aura le courage de se refuser cette incomparable consolation sans péril? Celle-là n'existe pas ; elle serait sotte et non sainte. '

Au mariage, on engage son corps et sa vie, on ne saurait engager sa pensée.

Qui veut demander compte à une temme de son âme, doit d'abord la lui ouvrir.

En légalité morale : la femme n'a pas engagé son idéal avant de l'avoir conçu, et si un baiser hors du sacrement est un crime, le rêve de ce baiser demeure le droit dangereux mais strict de tout être qui a fait, en état de minorité imaginative, la disposition de luimême. Et M""^ Istar se demandait : « Dois-je mes pensées à un homme qui ne pense pas? Dois-je mes rêves à celui qui n'en a pas à donner. » La race domine tout, la race spirituelle ; et l'égalité, ce mot de boue, ce mot sale, ce mot sacrilège, n'existe pas plus dans le domaine du devoir que dans celui du droit*

LES GLÔRIETTES

Quand M. Capimont épousa la protégée du curé de Saint-Polycarpe, il habitait au quai Saint-Clair. ^ Il proposa un dimanche, car le dimanche existe à Lyon même pour le millionnaire, d'aller voir son terrain du pont de la Boucle.

Le quai qui commence à la Fabrique des tabacs à Perrache et longe l'Hôtel-Dieu, le Grand Hôpital, devient après la place Morand, plus aéré, quartier neuf faubourien à la façon d'Auteuil pour Paris.

A l'extrémité de ce cours d'Herbouville vers la passerelle, ironiquement appelée la Boucle, car elle est incessamment débouclée et emportée par le courant Istar regarda la nappe plus étendue et plus profonde, du large fleuve et rêveusement :

- — Je voudrais habiter là.

Jamais elle n'exprimait plus vivement un désir, d'une fierté telle qu'elle ne réitérait pas une demande ; c'eut été superflu. M, Capimont, comme tous les

êtres inférieurs amoureux d un pur-sang humain, étalait devant la moindre fantaisie de sa femme le tapis moelleux et vite déroulé d'une exécution 'enthousiaste.

— Je voudrais être l'architecte, — dit-elle, quand son mari lui eut accordé i ^îii'iplaceriient.

M. Capimont se mit à rire comme au propos d un. enfant qui voudrait quitter ses châteaux de cartes pour en ordonner un de pierre.

Cette fois, Istar répéta sa demande :

— Je voudrais bien en diriger l'édification.

Et son grand regard enveloppa le soierier d'un tel rayonnement, qu'il balbutia :

— Pardonnez-moi, Istar, de ne vous avoir pas dit oui tout de suite.

Le terrain où devait s'élever l'hôtel Capimont était une pente de la Croix-Rousse. A moins d'appuyer la maison au monticule, il fallait la percher bizarrement.

La jeune femme, comme elle eût fait au pays de son nom, au temps d'avant l'histoire, ordonna des étages en terre-^plein. Une rampe horizontale carossable menait à une plate-forme dallée et là étaient les communs. Un second terre-plein, celui-là en jardin précédait un troisième étage où s'élevait l'habitation proprement dite : surmonté d'une terrasse vitrée qui servait de hall et de serre.

Quatre colonnes rondes, peintes de minium à mi-

hauteur, ornaient le péristyle; le lotos sacré florissait les chapiteaux.

Nergal étonné, regardait avant de sonner, quand il sentit un frôlement mystérieux contre sa jambe.

Un chat noir, ébouriflé et l'allure errante, mais d'uûe stature plus qu'ordmaire, le regardait de ses yeux d'or vert, et ronronnait bruyamment.

Le chat et Nergal se considéraient.

— Tu n'es pas de la maison, aventurier félin et tu m'as l'air de compter sur moi pour y entrer. Pas une tenue mondaine, mais le flair de tes amis. Il te faut ma protection; eh bien, noble modèle du sphinx, et unique compagnon de Fhermétiste, je vais te présenter à la Dame du lieu et je plaiderai ton admission auprès d'elle.

Le chat se leva sur ses pattes de derrière et mit son museau noir sur la main de Nergal qui se baissa pour l'embrasser.

Le valet de chambre introduisit le jeune homme

— Madame a dit que monsieur Nergal veuille bien l'attendre dans le fumoir.

Et au noir félin qui était entré :

■ — Va-t-en, vilaine bête.

— Ce chat est avec moi, — dit le romancier d'un ton d'autorité qui stupéfia le domestique, et tranquillement assis à côté de la botte de Nergal l'animal semblait défier le valet de son œil jaune

— Madame a ordonné d'introduire monsieur dans le fumoir... si monsieur veut me suivre.

Le chat suivit aussi.

— Reste, sale animal, — souffla le domestique.

— Je vous ai déjà dit que ce chat est avec moi. L'animal, la queue triomphante, entra le premier

dans le grand salon, aux volets fermés et dont le romancier n'eut qu'une impression confuse d'un luxe d'entassement disparate.

Un rideau en fils de perles oscilla avec un léger cliquetis; le chat s'avançait dans une serre, sablée de poussière de mica brillante; là pleurait un jet d'eau, là se prélassaient des paons et des oiseauxlyre.

Le domestique souleva une portière, trois marches parurent, une porte en fer s'ouvrit et le romancier laissa échapper une exclamation.

C'était si imprévu d'aspect même pour un Imaginatif qu'il resta sur le seuil, tandis que le chat entrait comme coutumier du lieu et s'allait installer dans un coin d'ombre.

Le plafond était voûté et peint en outremer étoilé d'or; des lampes juives en cuivre brillaient aux yeux quand on levait la tête. i

En vue de la porte, un portrait d'Istar par Fernand Knopff, la représentant nu bras, en robe blanche, sur un fond de paysage automnal.

A gauche, tombant de la voûte très élevée, un immense rideau V Nergal le souleva, une seconde draperie apparut, et derrière, l'impression du vide : il

Fécarta; une grille en fer forgée, une vigne de travail allemand fermait un escalier étrange.

Son œil fouillant l'ombre aperçut en haut de cette montée mystérieuse une autre grille, de cuivre celle-là, et derrière une lueur de chapelle, ce lumignon qui veille et vacille, prière sommeillante, assoupissement d'un ange dans la solitude d'une église.

Impressionné, il referma les rideaux avec plus dé respect que de souci de sa perquisition. La Juive avait-elle exécuté la fantaisie d'un Saint des Saints.

Son examen se reporta sur le boudoir à la fois, oratoire et fumoir : il aperçut alors un grand vélum en ce moment levé comme un rideau de théâtre et qui coupait la pièce en deux : au-dessous du portrait, un petit orgue; à côté des stalles ogivales a ciborium dentelé ; et là le tapis en point de Hongrie et les accessoires médiévistes.

Sans transition, l'autre moitié de salle, orientale d'un orient fastueux et métallique; du Japon les étoffes seulement, et partout en étagères sur les tables burgautées, occupant les sièges^, des dieux, un panthéon à rendre Guimet envieux, un panthéon bousculé par le caprice d'une femme.

Le coin intime, c'était un divaB. bas et large et qui semblait la brassée des habits de Sémiramis saisis dans une incendie et jetés là, froissés et comme meurtris, au lieu de cous.sins; c'était un matelas mobile et changeant, fait de soies, de crêpes, de velours et de mousseline : et des déchirures, de ces petits trous

que fait Tétincelle envolée d'une cigarette, signifiaient un grand dédain de ces richesses; et aussi line jouissance royale, frippeuse et fémininement gaspillante; qu'avait dû exaspérer encore la vue de ces housses qui ensaquent économiquement le meuble lyon^ nais.

Deux- sphinx, de la taille de gros chiens, faisaient accoudoirs : l'un en marbre blanc, l'autre en marbre noir, a cet amoncellement de chiffons précieux; devant chacun une liseuse en bois de santal; en ses rayons tournants, des livres aimés sans doute, aux reliures fastueuses. Le dessus des deux tables était couvert de bijoux — non pas étalés et en ordre, mais de bijoux comme vidés pêle-mêle fulgurant d'orfèvrerie de gemme.

Nergal un quart d'heure regarda et son étonnement ne cessait pas.

Sur les genoux d'un grand Boudha en bronze, il découvrit ces cigarettes du vice-roi d'Egypte, si rares en France. Hermanubis portait des allumettes parfumées; et près de ciboires merveilleux, une aiguière d'argent pleine d'arack.

Il but et il fuma : puis il découvrit des saints en bois; des Vierges' irrespectueusement placées, un grand moment il chercha des places convenables aux statuettes catholiques. Agacé lui-même de ce soin, il transborda tous les icônes vénérées près dé l'orgue, sur les stalles, et monté sur un escabeau il hissait un prophète de Claux Suter jusqu'au ciborium d'une

catnèdre, quand une entrée brusque le lit retourner : c'était M"' Capimont.

Elle avait dix ans, fraîche, jolie, mais sans grâce; elle ouvrit des yeux hébétés devant cet inconnu qui se permettait de bouleverser le boudoir de sa mère, ce boudoir où il n'était pas permis de changer rien de place.

— Mademoiselle... dit Nergal embarrassé un instant.

— Pardon, monsieur, je ne serais pas entrée si j'avais su que vous y étiez...

Et à la façon dont elle referma la porte Nergal pensa qu'elle se souvenait du salut de Bellecour.

— Cette enfant n'aime pas sa mère, — pensa-t-il^ — et déjà me déteste.

Il continua sa mise en honneur des représentations chrétiennes, la tête un peu alourdie; sur la plus grande table des fleurs débordaient parmi les dieux bronze et d'ivoire.

Il hésita un moment à s'asseoir sur l'amoncellement d'étoffes où Istar, seule sans doute^ prenait place; il crut qu'il touchait à elle en touchant ces étoffes plissées par son corps; il Tosa, et distraitement d'abord, bientôt curieusement, 'interrogea les liseuses : Musset, Lamartine, Baudelaire, Dante italien^ Shakespeare.

Tous ses livres à lui, en cuir de Russie, rehaussés d'or et d'argent alternés; et les pages soulignées, balafrées d'exclamations, de poiiits interrogatifs, tout

un passionnément dans la marge qui lui faisait se relire par dessus l'épaule d'Istar et dans son cœur même.

Un émerveillement le prenait de la noblesse des vibrations de cette âme ; et il alla à un pupitre d'un gothique un peu bâtard, et là, écrivit de longues dédicaces; et replaçant les livres, pensa à la jolie surprise d'Istar.

Sur Tentation^ il écrivit :

Il faut quelle ignore les livres quil a commis « pour se compromettre en lui parlant ».

N'est-ce pas ainsi^ Madame, que mca présence der^ riere votre fauteuil a été signalée par une femme laide à toutes les femmes hètes.

Depuis on vous a demandé^ malveillamment, nou-velles de «votre poète chevelu ».

Dites-leur^ Madame^, qu'il pourrait devenir justi-cier; il na pas de Sckimchon que la chevelure , la haine de ce monde lyonnais aux mœurs laides, niaises qui ne croit pas aux sympathies cérébrales ni au pur commerce des idées entre une princesse Œlohite comme vous et le platonicien que je suis. — L'opinion de la renaissance n a jamais touché d'une parole impie aux intimités augustes de la pensée avec le cœur, de l'esprit avec la beauté; au pays de Louise Labbé, je semble porter le péché dans les vlis de mon manteau.

Eh bien, Madame^ si les Lyonnais sont tentés de passer par ma plume donnez-leur satisfaction et m'armez votre condottiere,

A la garde du Grand Péché, il mit :

Le plus grand des péchés manque à cette Orcagnerie : devant sa bassesse mon calame q. reculé,

A la société lyonnaise restera Vhonneur de mt l'avoir étalé en ses hideurs : la calomnie gratuite et jamais lassée.

Au nom de cette science de l'âme dont je ne suis quun étudiant alors que l* opinion m'y proclame maître, — je veux, — mettant à vos pieds tout le respect de mon âme mystique, saluer en vous, Vètre admirable, la noble, digne et chimérique femme que vous êtes.

Etre lu de vous — être admiré de vous, — suffirait à mon orgueil et je voudrais ainsi réduire mon public à vous, Istar Capimont! marquise de Pescaire,

Am Sororal, il dit : i

C'est une sœur qui vous rend grâce de vos béni-gnités pour le singulier frère Nergal, N'y a-t-il pas une voix de l'âme comme une voix du sang, des familles spirituelles comme des charnelles^ une parenté de l'esprit, enfin, qui me permette de vous dire « sœur ».

Au livre, chacun inscrit sonrève et ceuxqui signent sur la page titrée « toujours plus au delà ^ doiventils pas aux rencontres. de la vie se reconnaître et se saluer d'un Ave : « Sœur il faut souffrir pour s'élever. »

Puisque toujours les anges ironiques détournent d'un coup d'aile les sagettes de nos vouloirs du hut visé, choisissons-le ce but, en si haut lieu que notre • témérité étonne les neuf chœurs.

Rénovons le vieil orgueil d'Henochia, que {out soit une échasse pour nous grandir, une pierre pour la montée de la Tour — de la Tour des Forts qui dédaignent la terre et n'aspirent qu'à mourir plus près des soleils. Au ^rand holocauste de la rébellion sainte apportons nos cœurs saignants, nos cœurs gonflés et éclatants d'amour ; faisons au pas terrestre un tapis de pourpre avec notre sang répandu^, é^oilons nos fronts qui n ont jamais obéi des sueurs de l'œuvre; et si nos lèvres ne peuvent joindre les lèvres hien-aimées, que nos larmes coulent jusqu'à se joindre, au Cœur de Dieu.

Un besoin de vivre lyriquement cette heure étrange, de se dresser un bûcher de doux hébétement, le faisait chercher les parfums; il découvrit un trépied pompéien rempli de bois d'aloès et de santal, l'amena - > près du divan, interrogea les navettes, les alabasters, jusqu'à ce qu'il découvrît les olibans et

les baumes, sûr quiis étaient là; retournant au Boudha, il prit plusieurs cigarettes et, ayant allumé le trépied, il évoqua ce que l'hermétiste appelle le corps sidéral, l'émanation d'Istar partout imprégnée.

La fumée odorante montait, et moins flottante que la pensée de Nergal; aucune idée nette, en sa paresse délicieuse, que l'obsession de ce grand rideau rouge qui voilait l'escalier d'une chapelle.

En ce luxe étrange, Testhète qui souffrait tant de son armoire à glace qu'il en avait ôté la glace; dont une joie des joies avait été de donner une commode d'érable contre un vieux coffre en cuir racorni, prenait un bain de luxe; l'Asiatique qui était en lui, le Babylonien, sentait des perceptions encore inconnues, il remontait vers le passé de sa race.

— Eh bien! monsieur Nergal, voici deux minutes que j^ vous contemple autant que quelque chose ou quelqu'un peut se voir...

M""^ Capimont encore en toilette de ville, appuyée sur une haute ombrelle, étaic devant lui.

— Grande Istar, je rêvais de vous, — dit-il encore rêvant, .et sans se lever.

Quelque supérieure que fût M"^*" Capimont, elle s'attendait à un mot d'excuse pour les libertés prises.

— Si mon mari était rentré avant moi, il eût été au moins étonné, et les gens...

Votre fille seule est venue.

— C'est fâcheux, cela! et que faisiez-vous, quand elle vous a vu?

— Je mettais vos dieux en ordre.

Istar regarda alors et vit les statues chrétiennes transportées et mises en places respectueuses.

Elle allait se récrier, quand elle entendit le plus doux des miaulements; le grand chat noir se dressa contre elle, ronronnant.

— Je Tai trouvé à votre porte et je lui ai promis que vous accepteriez son vasselage.

— Vraiment, monsieur Nergal, tout cela est un peu vif

— Je me suis cru chez ma sœur, — dit-il.

— Votre sœur, monsieur Nergal, n'est pas chez elle; moralement je suis Istar, soit; réellement, je suis M"'" Capimont.

— Hélas, — fit-il, et ce mot il le laissa tomber avec une tristesse si rageuse ; ce mot, il le chargea d un tel regret, que la femme s'émut :

— Je vous pardonne si votre indiscrétion s'est bornée; avez-vous soulevé ce rideau?

— Oui, — dit Nergal.

Et avidement :

— Où mène cet escalier que ferme cette porte de cuivre ajouré, qu'éclaire cette veilleuse rouge?

— Cet escalier, un seul homme le monte; cette porte de cuivre s'appelle le devoir, et cette lampe n'éclairera jamais une défaillance.

Nergal, les bras croisés, l'œil atterré, ne répondait pas, et ce silence agaçait Istar :

— J'attendais un second ^ hélas ».

— Vous attendiez donc un éclat de vulgarité et un cri sexuel ? Non pas, les reines doivent mourir reines et les nobles femmes pures ; mais la tristesse est permise devant toute voie douloureuse,

— Que dois-je entendre?

— Que si j'ai été audacieux, vous n'êtes pas vousmême; cette humeur pour mon inconvenance est indigne de nous deux; je ne veux pas que vous me disiez « monsieur », je ne vous dirai plus « madame » qu'en public, et nous employons malle jour tardif où Dieu nous réunit.

Le chat s'était de* nouveau dressé.

— Oui, je te garderai, — dit-elle, ainsi déviant sur l'animal la douceur qui s'adressait au jeune homme.

— Merci, Grande Istar; je ne crois pas au hasard, il n'est pas insignifiant que ce félin soit entré ici avec moi ; considérez-le comme un talisman, comme un daïmon familier : le jour où il serait malade, méfiezvous; le jour où il serait blessé, mettez-vous en garde; le jour où il mourrait de mort violente, appelez-moi, Vous seriez en péril.

— Le pire, c'est que je ne suis pas rebelle à vos contes bleus ; — elle alla ouvrir la serre pour aérer.

A ce moment, M. Capimont entra, les deux hommes se serrèrent la main.

Sanguin, et d'une stature qui faisait passer son épaisseur, Capimont, aux épaules d'athlète, à la fiigure franche, à l'allure vive, représentait l'homme d'action et de devoir, dans le sens militaire du mot.

Il avait des consignes pour pensées; à cela près, il adorait sa femme et sa fille, ne s'^aimait que chez lui ; il eût été le meilleur des maris [pour une femme ou bourgeoise ou mondaine.

Quand il prit un baiser bruyant de bienvenue sur la joue dlstar, Nergal perçut le dam de cette femme, et il comprit ce luxe auquel elle demandait Tétourdissement et la résignation.

— Oh ! l'étrange idée de s'enfumer ainsi, et voyez, monsieur Nergal, avant même d'ôter ses gants, elle vous a gratifié d'une fumigation... il est vrai que vous, vous pouvez aimer cela... Tiens! tes bons dieux ont changé de place; ce n'est pas toi qui a pu les monter sur les baldaquins.

— J'avais prié M. Nergal, si j'étais en retard, de se distraire à cet arrangement.

— Mais il n'a arrangé que les bons dieux catholiques; même en cela vous êtes fanatique, monsieur Nergal.

— Même, — fit le romancier en souriant, et ils causèrent bibelots, tandis que M""^ Capimont allait changer de robe.

Le romancier n'écoutait pas des histoires de collectionneurs et d'achats, dramatiques par leurs péripéties ; il pensait que peut-être le malheur entrait avec lui sous c^ toit; moralement, il avait déjà pris la femme de cet homme, et en partant, il emporterait ce cœur né à son souffle.

Il ne pensa pas un instant qu'Istar pût faillir, ni

Jstar

lui-même : il n'apportait pas l'adultère, mais il apportait l'idéal, et Tidéal souffle parfois un vent de mort, quand il passe sur des existences où la paix vient de somnolence et d'abêtissement.

Malgré lui, il regardait le rideau rouge; au travers, il voyait toujours les marches, la porte' étincelante, la veilleuse, et un pressentiment l'envahissait que personne bientôt ne franchirait plus ce seuil ; lui qui n'y pouvait prétendre allait le fermer à jamais, par la force même de la Fatalité, au mari qui en avait depuis dix-huit ans l'habitude et jusqu'à la mort le droit.

Istar n'avait prié que des femmes et que des amies, c'est-à-dire celles qu'elle voyait pour ne pas être seule et échanger parfois une pensée.

Plusieurs arrivèrent ensemble, en avance, avec une hâte de curiosité qui se dissimulait mal.

M"^^ de Grisolles, une pianiste très remarquable, brune résignée et qui demandait à la musique la décharge de ses nerfs et de ses rêves ; son amie M"'^ d'Anglas, une Parisienne en voie de divorce et en nécessité d'économie, et M""^ Tiffauges, jeune femme garçonnière qui disait : « Je colimaçonne à Lyon neuf mois de l'année et je papillonne le reste à Paris. » Amusante et ébourifiée, aux mouvements d'écureuil et aux mains le petit frémissement insolent et casseur du ouistiti qui médite un tour.

Les phrases qu'elles dirent à Nergal présenté son-

naient le désir de plaire, et un peu le souci de remporter sur Istar.

Suivie de son mari, élégant blondin, M""^ Cease,une mariée depuis deux ans, au curieux silence qui contient ce qu'on ne pourrait dire.

M"'^ Chaponost le type de la belle femme, au port jupitérien et aux cils qui frisaient, à la petite main paresseuse et fossettée, vint après avec ses deux fillettes.

Mince en son frac fleuri d'un lys, parfumé à migrainer sa voisine, Autant sa voix sonore pour dire des nettetés plus violentes, Nergal répondait aux questions posées sur ses amis illustres, sans obéir à ce mauvais besoin d'étonner qui fait montrer Tenvers du génie aux gens du monde; et à une interrogation de M""' Tifïauges sur une fornication célèbre et le détail plastique qui avait retenti en la chronique, il il répondait :

— Il faudrait demander cela à sa femme de chambre, à elle, ou à son valet, à lui.

Il s'encolérait contre le bas reportage et la lâcheté ae Texceptionnel qui y cède; ce côté fille de l'écrivain en vue qui, comme la fille, doit un semblant de confidence au public, à chaque passionnette.

H étudiait Istar, en occupant l'attention de tous ; soit confiance en elle, soit fierté, son attitude, comme son silence, ne visaient point à l'effet, et cette femme qui passait pour se mettre en tapis aux pieds des écrivains, n'avait pour toute amabilité que son atten-

tion; mais elle était telle, cette attention, qu'au moment où, pour passer à la salle à manger, elle prit le bras du jeune homme et y posa le sien qui tremblait un peu.

— Vous écoutez, madarne, comme on prie et je n'ai rien vu d'aussi grisant que votre béance de regard : il semble que les paroles y tombent et y deviennent des étoiles. Si vous aimiez, vous feriez croire à l'Aimé qu'il est Dieu; car en vous, il y a des mouvements qui sont des prolongations œthérées, mêlées à des effluves terrestres ardents et précis.

Et en s'asseyant, il concluait tout haut :

— Oui, on dirait que vous êtes une déesse déchue ou bien une femme divinisée ; vous avez autant de parties d'angesse que de diablesse, et enfin des droits comme égaux au ciel ou à l'enfer.

En son perpétuel oubli que ses auditeurs n'étaient pas familiers avec son vocabulaire, il répétait, plongeant avec sérénité la fourchette dans son potage :

— Oui, madame, vous êtes la femme microprosopique, vous contenez les trois mondes.

Et il porta la fourchette à ses lèvres M"' Félicie Capimont éclata de rire. Sa mère parla de la renvoyer dans sa chambre.

— Gardez-vous-en, je lui suis déjà trop antipa-j thique; elle n'a point d,e tort, j'aurais dû rester décoratif en ma distraction ; Léonard, le plus grand maître de son temps, savait aussi en être le plus brillant

cavalier... Ah! le génie aujourd'hui n'est jamais qu'un tome; oui, nos grands artistes sont chacan un volume dépareillé de ce que fut le génie d'autrefois, le génie complet.

— Je croirais, — dit Istar, — que l'inélégance de l'écrivain actuel, quand elle ne tient pas aux basses fréquentations, s'explique par le caractère ouvrier manuellement embauché du grand producteur ; Balzac m'apparait comme un forgeron idéal qui n'a pas le temps entre deux martelées de se faire les ongles...

— C'est fort bien, ma chère, — dit M'""^ d'Anglas, — tant que le forgeron ne touche que son marteau, mais s'il devait me manier en manière de forger de l'amour, le détail de négligé me le gâterait tout.

— Quel est le meilleur portrait de Balzac? demanda Tilïauges.

— Un pastel de Gigoux fait au lit de mort : la maladie a désengangué la tête de toute épaisseur, il est plus beau que Chateaubriand et que Lamartine, c'est Rubempré mêlé à Darthez et Louis Lambert.

M. Capimont interrogeait le romancier sur le côté matériel de la vie des lettres, et devant les prix payés à Flaubert et à d'Aurevilly, le commerçant s'écriait :

— Évidemment, il faut vous baiser les pieds ou vous mettre à Bicêtre : m^ner une vie de pensum pour ce résultat, c'est surhumain, c'est-à-dire idiot ou sublime.

— Mon ami, — dit Istar, — vous avez dit un mot de trop.

■ — Mais non, — fitNergal, — M. Capimont s'énonce presque comme je ferais : seulement il ne songe qu'aux positivités de la vie : il y a l'acquêt moral, monsieur, le droit, par exemple, de prendre la fourchette au potage. Inconsciemment, le monde abaisse ses lois devant nous : nous prélevons une dîme diimproprer :

— Sous quelle forme, donc? — demanda M'^'d' Anglas.

— Sous forme de personnalité expansive : je puis dire que ce bodegone est laid, votre toilette manquée, Lyon une quakerie ; je puis parler par « je » et par « moi» vous tous êtes comme il faut; je suis

comme il me plaît. N'est-ce rien ?

La salle à manger lambrissée jusqu'à hauteur d'appui était tendue en verdures des Gobelins : sur des dressoirs brillait la dinanderie mêlée aux porcelaines et aux faïences.

]^/[me Grisolles poussa un petit cri.

Sur le dossier du fauteuil d'Istar, d'un seul bond s'était assis le chat noir ronronnant.

— D'où surgit cet animal? — fit M°'^ Tilfauges.

— C'est Jun protégé de Nergal, que j'ai adopté sur sa recommandation, — déclara Istar.

Les dames s'entreregardèrent : il leur parut évident que les volontés du jeune homme allaient faire loi aux Gloriettes : un sentiment, peut-être vague en-

core, bientôt violent, allait unir ]VI™® Capimont à son invité : et tout de suite de l'envie siffla dans les âmes.

— Quel âge peut avoir votre protégé, monsieur Nergal?

Les chats, les sphinx et les femmes n'ont jamais que l'âge de leur sourire.

— A quoi voyez-vous que le sourire si aimable de notre amphytrionne est presque un sourire d'automne ; le sourire de la quarantaine.

— Je ne peux vous dire à quoi, je le vois, je ne le vois pas. M""^ Capimont appartient à l'inhumanité héroïque : l'héroïne comme la demi-déesse ne subit pas l'évolution normale ; l'ennui lui donne cent ans; intéressez-la, au milieu de la vie, elle redevient jeune fille, presque enfant.

— Oui, continuait, Nergal, comme à lui-même et d'une rêveuse voix — oui, il y a des virginités multiples qui souvent, à l'heure de la mort, sont encore telles : ceux dont l'âme a la complexité des grandes orgues meurent parfois sans que certaines sonorités qui étaient en eux, aient vibré : des octogénaires au cœur de quinze ans, j'ai vu cela : j'ai vu des crépuscules de beauté plus magnifiques que les aurores physiques. Imaginez une âme embrumée d'ennui et d'inappétence, une âme dont l'ambiance morale se comparerait au brouillard de Lyon. Que le soleil d'amour se lève tout à coup : Vita nuova ; et surtout, femme nouvelle. La femme qui n'a pas aimé, eût-elle vingt enfants, est tou-

jours vierge ; et la femme qui n'a pas aimé, à son rang, à sa hauteur, peut se souiller de vingt hommes, elle n'a point eu d'amants.

Il s'aperçut combien ses pensées écartaient, blessant de vives plaies, et s'affadit en dires jolis jusqu'à la fin du dîner.

Au salon, on trouva MM. de Grisolles et Tiffauges : et comme la pièce était très vaste , assombrie par des tentures, Nergal demandant à Istar, l'attribution d'un tableau à une extrémité, se trouva, assis à côté d'elle, sur un canapé, et parlant bas, hors de portée d'oreilles.

— C'est un XVII, aujourd'hui, croyez-vous au nombre?

Comme le regard d'Isiar interrogeait.

— C'est le nombre du noble amour, de la Vénus Uranie.

— Et quelle est le nombre des sentiments funestes de vaines chimères, des crucifiants désirs ?

^ Le XV.

— Eh bien! je suis le XV; si vous êtes le XVII ; nous ne sommes pas au même quantième.

— Istar, vous souffrez ; puisque vous devenez amère.

— Vous ai-je déplu?

— Si vous m'aviez déplu, je ne souffrirais pas. Ah ! je voudrais ne pas vous avoir rencontré et

connu.

Il passa dans ses yeux toute une violence de choses

endolories, étouffées, qui se ravivaient et se brouillaient, douloureusement.

— Ah ! poètes, — dit-elle, — avec une fièvre contenue, — vous êtes les tortionnaires des femmes.

Nous ralentissons notre cœur, nous bridons notre imagination, dispersant les rêves, chaque jour serrant plus étroitement sur nos tempes les œillères du devoir : et vous venez, infernaux, reveiller tout ce que nous endormons si péniblement : cette lumière de l'amour qui de cent lieues nous attire, vous nous en brûlez les cils. Et vous, plus dangereux que les autres, vous qui n'avez qu'un roman à travers vos romans, votre rêve personnel ; vous qui n'avez qu'un personnage sous divers noms, et un personnage qui n'est que vous : dépassant l'embûche ordinaire, vous inspirez l'absolue confiance.

Je me sens attiré vers vous : et je n'ai pas même à me défendre de vous. Comment repousser un pareil péril où il n'y a même pas de péril? Où vous êtes le plus grand des Paganini de l'âme ou vous êtes un surhumain : ce que vous inspirez semble un devoir aussi grand que l'autre ; par pitié, ne mêlez pas si exactement le bien et le mal, que la plus honnête s'y perde! Que puis-je être pour vous, d'honneur?

— Je suis votre frère, Istar.

— Sophisme, couleur, masque, dérision que ce mot.

— Je suis votre frère, Istar.

— On n'est pas mon frère ! vous me mentez ou vous

star

vous mentez : je n'inspire pas cela : malgré moi, je trouble ; malgré moi j'évoque le désir.

— Malgré vous, ïstar, je suis votre frère.

— Eh bien ! moi, je ne suis pas votre sœur.

Et cet aveu, elle le jeta, comme le grand mot qui devait faire reculer Nergal et détruire l'innocence du prétexte adelphal; elle le jeta, en se penchant, d'un souffle chaud, frémissante des bras et des seins : elle appela à sa peau toute sa grâce, toute sa force de femme irradiante : et ce fut tel que Nergal ferma les yeux, se mordit les lèvres, crispa sa main dans ses cheveux, et le front en sueur, d'une voix un peu rauque, nette pourtant :

— Vous avez la terrible faculté électrique de certains poissons : vous lancez de la fluidité sexuelle comme si l'on touchait une pile chargée : c'est la première fois que je constate ce phénomène, mais j'en connaissais depuis longtemps le déterminisme hyperphysique : et c'est techniquement semblable à un battant de lanterne sourde brusquement ouvert et qui vous inonde de lumière, ici de désir : je reste votre frère sous votre feu.

Alors elle se leva, et de sa démarche où il y avait de la danseuse hiératique, d'un pas qui semblait le premier ou le dernier d'une pavane orientale, elle traversa le salon laissant Nergal qui, plus ému qu'il ne voulait, sortit, traversa le vestibule ouvrant la porte de la terrasse.

La nuit très bleue étincelait de toutes ses étoiles :

et le Rhône coulait majestueux. Le romancier regardait en son âme et se jugeait- Un domestique passa, étonné de ce rêveur à la lune : apparente rêverie décidant de deux existences : ce même distrait qui prenait sa fourchette pour sa cuillère, ne se trompait point à la psychie :

Le jour où Istar m'aimera, Capimont perd son bonheur et perd même sa femme.

Pourquoi m'inquiéterais-je du sort de M. Capimont soierier : je ne lui ôte rien ; pas un baiser à sa femme. Oh ! pas même Fidée, pas l'ombre de l'idée ! J'emporte le cœur. Voilà.

J'use de mon droit d'Œlohite, je suis Seigneur; lui manant.

Il a fait son devoir : rencontrant une femme admirable il l'a encadrée comme il convenait. Je passe et donne à cette même femme admirable une âme comme il convient : égales normalités.

Son droit, c'est la possession sociale et physique, mon droit la possession morale. Je prévois bien qu'ils se nient...

Quoi ! Seigneur des âmes, de par Dieu, de par l'œuvre, de par la fatalité de ma nature, puis-je autrement?

Reste un point, un seul, le bonheur de M. Capimont, peu m'en chauld. Il est un inférieur : Istar mon égale, peut-être plus que mon égale, lui suis-je faste ou néfaste ! Faste, le peu de calomnie qui s'ajoutera à Tancienne du moins la rehaussera : en plus, son

Ista

«Restez » fut un défi à M. Leclerc; lequel va éclater à propos de moi, et se faire éconduire. Or, passant, je suis un moindre élément de médisance que l'assiduité de ce personnage. Mondainement, je ne nuis guère ; on ne l'accusera pas de me sauter au cou quand je serai à Paris, perpétuellement. Moralement je Fépanouis : elle se méfie encore d'elle non de moi. Mais lors qu'elle croira à mon tendre respect, quel havre pour sa pauvre âme que mon âme ? Puis, tout à l'heure, j'ai cru réentendre les paroles de Mérodack: « Songez que quelque part une femme de la race sainte vous attend qui vous garde son cœur et qui mourra désespérée sans jamais connaître le seul être qu'elle peut aimer. »

Sitôt, il réentendit encore les paroles de Saïgas, et s'exclama contre lui-même. Sans hésitation il avait résolu son aventure romancière, au mépris des intérêts dune sœur; et il se surprendrait sentimental et timoré devant le malheur d'un industriel !

Il sortit ces tablettes, où le prince de Danemark écrit son dessein comme pour le rendre sans appel : et la lune éclaira quelques traits de crayons qui décrétaient à la fois : le malheur des Gloriettes, le désespoir d'un hôte et l'immortalité d'une femme :

Oportet virum pro diabolo mori

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