‹ IstarChapitre 16 sur 51 · I.E DERNIER BAISER · texte numérisé non relu

I.E DERNIER BAISER

Quand il rentra au salon, inconscient de la durée de son absence, il avait, au visage, dans la tension des traits, le reflet d'une volonté affermie, qui trompa l'appréhension d'Istar; il vit ce regard indiciblement anxieux et mterrogatif, s'étonna, ne comprenant pas» Tandis qu'il examinait sa conscience, Istar s'était accusée de bizarrerie, de maladresse violente : elle craignit qu'il se décidât à un aveu de mâleté incoërcible et lui dit, avec droiture : « Vous avez raison, j'ai réfléchi, je me mentais ; je ne me sens pas votre frère. » Cette parole, si Nergal la lui plongeait dans le cœur, eût fermé à jamais pour lui les Gloriettes ; la femme malheureuse et résignée, avait tout prévu et s'était jugée à l'épreuve de tout ; mais un frère, et ce frère un génie : le bonheur sans la faute ; le bonheur concilié avec le devoir ; quel cœur tendre, quelle nature ardente y eût résisté?

Vivement, à voix mi-basse:

Tstar

— Vous venez de méditer : j'ai vu votre silhouette à travers une fenêtre : à quelle étoile pensiez-vous?

— Je n ai qu'une étoile, parce que je n ai qu'un sentiment digne du ciel, brillant et intangible et ce sentiment, c'est mon XVII, c'est votre XV.

— Oh! si j'étais sûre que votre dix-sept fût, j abandonnerais mon quinze méfiant, — fit-elle, illuminée et respirant avec un soulagement si visible, que Nergal, ému, murmura :

— Pauvre sœur !

— Comment, — fit M. Capimont, — vous parler chifi're...

— Pas tout à fait, — nombre.

— Oh! monsieur Nergal, si vous pouviez la convaincre que l'on n'est point tout à fait sot à s'occuper de ces matières, vous me rendriez heureux, car, je l'avoue, je suis comme indigne devant elle.

Et intimement :

— Parfois, j'ai la sensation d'être un nègre possesseur; la reine des blanches, ma femme me semble audessus des autres femmes. Je n'ai jamais vu quelqu'une qui me parût son égale; elle doit être de la race de David. Est-ce singulier, ce sentiment chez un vulgaire soierier?

— L'instinct vous fait voir 'aussi juste que l'entendement le plus subtil; M"^^ Capimont est reine audessus de moi qui vois au fond et qui vois beaucoup ; je n'ai pas salué non plus son égale, elle est de la race des dieux, et je m'incline ici, aussi bas que vous.

La gravité presque pédante que mit Nergal à ces paroles agit étrangement sur le mari. Jl tendit la main au jeune homme :

— Tenez, nous sommes absurdes tous les deux et vous me faites cependant le même plaisir qu'un amateur à qui vous confirmez qu'il possède un Ptaphaël.

— • Vous possédez mieux, un Léonard vivant.

— Oh! chère! — fit M. Capimont ému.

Il se pencha sur sa femme pour l'embrasser. A son mouvement vif de sanguin, Istar se déroba si vite, criant d'effroi, qu'elle renversa la table où une énorme lampe brûlait : le pétrole s'enflamma, et instantanément une nappe de feu lampassait le tapis; les femmes s'épeurèrent. M. Capimont jeta un rideau qui étouffa le feu. Nergal était très pâle et Istar livide; au point que le mari crut bien de rire de leur émoi. Sa gaieté parut tragique aux Œlohites. Malgré sa doctrine hautaine et purement hiérarchique, Nergal s'épouvantait à la vue de cet homme qui plus jamais ne posséderait sa femme : Istar s'effarait en face de Fimpossibilité subitement révélée de jamais subir une caresse d'homme puisque l'aimé s'appelait le péché.

Un morne silence, inexplicable d'apparence, suivit l'émoi; les assistants sentaient présente à ce moment, cette force, manifestation de toutes les forces animiques et matérielles, la Fatalité, abstrait effroyable, car il est fait de toutes les contingences.

L'âme des deux héros s'emplissait d'horreur;

leur rencontre renversait la maison même, et le naphte de leur nouveau destin ne pouvait plus être éteint. M. Capimont lui-même, impressionné, se taisait:

« Pourquoi cette lampe renversée me fait-elle voir Istar comme éloignée de moi, par une nappe de feu? »

« Comment vais-je désormais éluder le devoir conjugal et même le baiser au front du départ et du retour journaliers? »

« Par quelle circonstance éclatera entre eux un divorce,[en une minute accompli et irrémédiable? »

Ainsi pensaient les trois acteurs de ce terrible drame; le mari se raillait d'un pressentiment jugé absurde et si vague malgré sa poignance. La jeune femme estimait que sa renonciation à Nergal physique valait bien Fexemption conjugale, et le jeune homme souffrait, l'esprit même douloureux, surpris par la foudroyante rapidité de cet amour : des larmes de pitié montèrent à ses yeux.

— Vous pleurez presque, monsieur Nergal, vous êtes donc une femmelette?

«Le malheureux, pensa le romancier, s'il savait que je pleure sur lui, et que jamais, même à l'heure de la mort, ses lèvres ne toucheront sa femme, sa femme adorée... »

XVÎ

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