‹ IstarChapitre 17 sur 51 · BRAHMS · texte numérisé non relu

BRAHMS

— Faites-nous de la musique pour nous dérider, dit M. Capimont à M^^ de Grisolles.

— Aimez-vous Brahms, monsieur Nergal, j'en raffole en ce moment, au point que tout me paraît inexpressif à côté.

M'^*' d'Anglas s'approcha du romancier.

— Avez-vous vu quelquefois la musique épanouir au sentiment des âmes qp.i semblent fermées? ici, je les enivre, mes lyonnaises amies, et c'est au bout d'un moment comme une griserie, un remuement du lac psychique, il monte à la surface

— J'ai été étonnée en apprenant que ce Brahms, confident de vos aspirations, est un vieillard si protestant qu'il n'a pas voulu se servir du rituel catholique pour son Requiem et s'est libretté de versets de David; si Allemand, qu'il a trouvé inconvenante une lettre commençant par « Génie » au lieu de « Mon- S sieur le docteur et professeur émérite », connu depuis

peu et mal; FAllemagne Ta depuis trente ans classé parmi ses maîtres.

— Le goût musical en France est idiot, — dit Nergal, on ne s'aperçoit même pas du génie d'Hol- ^ mès, de Franck, mais 00 joYLe Chaminade, et Berlioz a encore, comme Wagner, des blasphémateurs.

M""^ de Grisolles préludait les Poèmes d'Amour,

La musique de Brahms c'est l'âme même de la. slave latinisée, la tsigane qui se souvient sous la robe de la mondaine; abandon qui garde son corset, félinité qui ne se risque qu'à demi au frôlement de péché ; la patte de la femme écrémant la jatte des sensations, un contournement d'adultère; les réticences d un abandon que la réflexion vient couper ; d'hésitation en élans, le lyrisme du désir timoré : tel est Brahms. D'autres maîtres expriment la femme qui se défend contre l'amour; il raconte la femme pusillanime et entraînée à la fois. A n'importe quel numéro de l'œuvre on sent le cœur qui a consenti, l'esprit seul recule; et singularité, cet artiste qui a pris des thèmes d'amour libres, fous, faits avec la chanson du vent, dans les cheveux d'une sauvage qui se peignait avec un clou, a rendu incomparablement : ce qui fait toute la mondainité de l'amour, la crainte d'être compromise ou déçue.

Schuman déroule des amours à évolutions complètes. Chopin après des torpidités, fait vibrer des regrets à l'accent de remords ou grincer des insatisfactions furieuses, Brahms par des habiletés de sa-

Jstar

vaut, des rubriques de fugiste mondainise le spasme fauve, et le rauquement du désir se dissimule en mièvrerie : il a compliqué la c'zàrda d'humanisme, et corseté de distinction les reins arqués de la Roumie : ce sont ces craquements du corset, sous ce ploiement d'un torse frémissant qui font ce maestro un des grands pervers de la musique.

Le couple qui exécuterait à quatre mains du Brahms pendant une heure, s'accouplerait probablement : et dans un état d'inconscience et d'irresponsabilité, très embarrassant pour le casuiste. Car leur péché ne serait que le besoin irrefrénable d'une dernière vi-' bration, d'un rinforzando de détente.

On n'a pas observé l'accumulation de force nerveuse que produit la musique non pas jouée, vibrée. ' En hiérarchie esthétique, le monde harmonique est inférieur au monde morphique, et partant au monde idéique et conceptif. Exécution ou audition met en jeu une physique de laboratoire : la transposition idéale dépend de l'exécutant et de l'auditeur.

Théoriquement, on pourrait enflammer la colonne d'air immédiate d'un orchestre, charger une bouteille de Leyde en l'approchant d'un piano que l'on touche. Des sensitives endormies ont vu la couleur, et comme un prisme changeant phosphorer le long d'un archet.

Pour le physicien, la musique est le mode esthétique d'électrisation. Or, le phénomène de Télectrisa-

tion humaine a lieu quand l'organisme est aflecté par un rayonnement fluidique.

Si le système nerveux consent, se plaît et se livre au rayon qui l'envahit, il peut se produire toute une série d'affectivités analogues au surcroît de calorique, à Fimpression du temps d'orage, à l'insolation, au vertige, en u.n mot déterminer, un état pollutif de la périphérie : et c'est ce caractère périphérique de la sensation musicale qui fait dire aux superficiels, aux femmes que la musique est l'art immatériel, parce que en effet, elle se perçoit sans localisation très précise, l'ouïe n'est pas l'organe perceptif, mais distributiî de l'onde sonore. On n'a pas remarqué qu'il y a bien autre chose que la technique et la compréhension dans le plaisir que donne une exécution. Avant d'arriver àl'auditeur, le mouvement harmonique (caria musique n'est rien autre que de Fénormon combiné) passe par le système nerveux de l'exécutant : or, l'esthéticien qui sait un peu d'anthropologie préférera toujours l'exécution féminine pour les œuvres très passionnelles celles de Chopin, de Brahms; tandis que les quatuors de Beethoven, ces ultima verha de l'art, et la plus grande partie du sublime Wagner veulent une exécution de mâle. Une femme aura plus de plaisir à l'audition d'un mâle et réciproquement, en vertu de la loi d'opposition élective au sexuel comme au fluidique.

Istar et Nergal, déjà vibrants avant qoe M""** de Grisolles ne se mît au piano, au bout d'un moment

se grisèrent de leur pensée, et, sans prudence, leur regard se noua en une fascination mutuelle. Par instant, quand une page à tourner laissait un répit à leur ivresse, ils tressaillaient; mais sitôt replongés dans des perceptions de rêves, ils continuaient à s'embrasser des yeux et à palpiter ensemble. Tous, sauf M. Capimont, le plus intéressé mais le moins méfiant, se montraient du regard la contemplation énamourée des Œlohites. Ils n'étaient plus les maîtres de leurs yeux; eussent-ils été les maîtres de leurs sens? Ils affichaient toutes les ardeurs qu'ils ne devaient jamais satisfaire; et se donnaient l'un à l'autre en désir, pris d'un vertige sans frein.

Sur ce même canapé où un moment auparavant elle disait: « Pourquoi vous ai-je rencontré? » Et lui : « Je me sens seulement votre frère » : en l'espace vide, car ils s'appuyèrent chacun à l'un des bras du meuble, leurs âmes presque visibles se possédaient.

^uand au bout d'une grande heure, le piano se tut, ils eurent le sursaut d'un réveil : et la physionomie, l'engourdissement des membres, l'embarras de paroles du sommeil interrompu.

Trop tard, Nergal s'aperçut de leur irréparable imprudence; il lut sur les visages la conviction qu'au premier moment propice, pour tous, il serait l'heureux amant d'Istar. Vainement, il noya de théories explicatives l'impression des assistants, en d'héroïques efforts, il légitima, pallia, fit plausible cette audacieuse communion du regard qu'ils avaient osé.

Parlant à des subtils, il eût peut-être gagné sa cause; mais on ne comprenait rien à sa psychologie, et tous avaient vu les deux œlohites sé manger des yeux : de là, à conclure qu'ils se mangeraient bientôt des lèvres, il ny avait pomtde distance ': et cette impression ils allaient le lendemain même la lancer comme un os succulent, à toutes les Aynes et les Vioreau de Lyon,

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