star
suffit encore à t'affirmer qu'aucune humanité ne vivra dans l'inceste et que Dieu a voulu que Fun rachetât Tautre et que le grand tendît sa bonté au petit. , ■
Bené Satan croisa ses bras sur sa poitrine :
— C'est donc notre dernier entretien, Michaël, formule-moi mon dam.
' — Tu seras toi le chef et Tâme réunis à ton père damné au Soleil; et ta postérité rejetée sur la terre, oubliera jusqu'au nom de Satan et son vœu. Comme ils auront choisi la Norme de l'inceste, ils n'auront point d'amour qu'entre eux et chercheront leur sang.
— A merveille, et le Verbe de Dieu au Verbe de Satan fait suite.
Michaël efiaça d'une croix le blasphème :
— Pauvre Satan, pitoyable orgueilleux, tu parles comme un homme ; as-tu donc tout perdu de la gnose, céleste? Aussitôt que ce monde perdu par ton péché rejettera les tiens vers les rives terrestres, un malheur sans répit commencera pour eux. Dispersés à travers l'humanité hostile, en cent ans pas un frère ne trouvera de sœur : et tes filles seront piétinées par les brutes et tes fils s'oublieront dans les bras rouges et lourds; mêle ton sang au sang terrestre, c'est le salut... Que dois-je dire à Dieu?
— Tu répondras à Dieu que Satan ne veut pas. Bené Satan redescendit; en bas de la montagne,
tous les siens anxieux, attendaient, sachant bien qu'il
apportait, verdict inéluctable, la terrible parole des cieux interrogés. Il prit la main des vierges.
— O mes fils! voici vos femmes.
Et la mit dans la main de leurs frères.
— O mes filles ! voici vos époux.
Et sacrilègement, il bénit le péché qui conservait sa race.
Depuis la nuit d'Ereck, ou les dix-vingt célestes tombèrent au giron mortel extasié, aucune heure de chair n'avait sonné si chaude que ce minuit d'inceste.
Le froissement des corps faisait un bruit de blés que le vent couche et le râle d'amour qui sortait des poitrines couvrait de son ahan la clameur de la mer.
De sinistres lueurs s'allumaient sur les mares, dansaient aux pointes des rochers; puis des flammes narurent et le sol se fendit sous Tamplexion coupable.
A.lors Satan, une dernière fois, bénit l'inceste tou. inlassé, furieux, qui conservait sa race; et ce monde craqua, éparpillant dans l'air des îles, des démons et des hommes.
Dans l'éther où va la ronde des astres géants, il était un petit monde, — insoumis au soleil, — un petit monde errant.
Les Anciens des jours et les Vigilants savent le péché des planètes.
Le Soleil, c'est le cœur de Satan qui brûle sans ranimer son épouse Sina, froidie par châtiment, mais le plus petit monde fit le plus grand péché : l'inceste !
Voilà!
Et c'est depuis ce temps, que l'amour a mêlé, immondement égalitaire, le poète à la gouge et la reine au valet. Les Œlohites, dignes fils de Satan, ne savent pas fermer leur cœur ; ces affamés d'amour, de tendresses assoiffés se ruent sur les vulgaires, et de la puberté jusqu'au pâle moment où la mort qui délivre apparaît, les plus grands cœurs sont pris aux mains les plus grossières, comme de fins oiseaux aux doigts de paysans.
Ainsi Dieu a voulu poursuivre sur la race le verbe de Taîné insoumis et hautain : et Socrate et Durer et Le Dante lui-même, damnés au sacrement, forniquent au-dessous d'eux.
Bené Satan a dit à Dieu : « Je ne veux pas, » et ses fils obéissent au « je veux » d'une sotte, ses filles au désir d'un goujat.
Lamentable péché, dam plus lamentable qui embourbe les grands aux vases les plus noires, aux cloaques d'indignité.
Mais il est des Orphée refuseurs des joies basses,
Isiar
qui, fuyant les Ménades, savent vivre d'un nom et mourir pour un songe : Euridiké.
Il est des cœurs patients qui s'obstinent et qui cherchent, conscients de leur sort, le seul être euphrasien.
Salut à ces hautains qui, dédaigneux, regardent d'un œil indifférent les tordions d'en bas.
Salut aux obstinés qui ne boiront Tivresse qu'en des coupes frappées aux armes de leur rang.
Salut aux vigilants, qui savent les arcanes et res- ^ pectent les voies de l'idéalité; ce sont les Œlohites, les daïmons de lumière, qui, pour l'œuvre de Dieu, militants et fidèles, se préfèrent stériles que fécondés du mal.
Genoux terre devant les décrets du Très-Haut, et Gloire aux expectants de Iinceste sublime!
tA RECONNAISSANCE ŒLOHITE
Istar, noblement assise sur le divan aux soies magnifiques et froissées, tenait d'une main molle, les pages incestueuses du romancier; elle avait mis une robe en drap blanc, au cou le collier de cuivre du Rabbi Ben Isdubar : et cette simplicité, cette couleur de la part d'une élégante si critiquée pour son amour des teintes yives, symbolisaient un état d'âme de fiancée.
M. Capimont serait venu dire qu'il Tavait épousée seulement pour la garder à Nergal et les eût laissés se béatifier aux Gloriettes, cela eût étonné de bonheur et non d'énormité cette lemnie dont le cœur vierge battait comme à vingt ans.
L'Orientale croyait au destin, de cette loi qulsocrate et Racine nous ont fait voir en Hélène et Iphigénie. Lucrèce Borgia, la princesse salie par Victor Hugo, oftre un moderne exemple de ces grandes résignées de la vie historique, qui acptentce
26S Istar
le malheur ou la faute avec un si royal dédain. Quelque mauvaise que soit cette conception, elle a habité d'extraordinaires âmes depuis Sophocle, et nous la retrouvons aujourd'hui, dans ce mot d'une très noble femme : « J'étais trop lasse pour résister, et j'ai trouvé moins vilain encore de céder que de me défendre. La Providence ne devrait pas nous mettre en ces cas ; qu'elle en réponde ! »
Istar croyait à la parole de Nerçel : qu'il pût mentir et cacher l'ordinaire désir derrière une hypocrisie aldelphale, pas une minute son esprit ne le conçut.
L'état d'âme où elle attendait, presque indicible, ni crainte pour son devoir ni tremblement pour son illusion. L'orientale fataliste avait reçu comme une hostie cette parole d'amour, qui n'était pas de chair. Elle ne se reprochait rien de sa vibration pendant le Bramhs. La force d'attraction qui l'avait terrassée à ce moment, lui apparaissait comme l'ananké à une païenne. Sa pensée, si elle se fût cru coupable, eût accusé les dieux^ en héroïne d'Euripide, ou le Malin à la manière d'une médiéviste tentée. Coupable? certes, ce mot l'eût stupéfaite et révoltée ; elle avait dit à M. Capimont : « Je me fais joie d'une aprèsmidi fraternelle avec Nergal. » Ce qu'elle allait entendre, ce qu'elle allait répondre, elle l'eût dit et écouté devant l'univers. Une seule sensation l'embarrassait, celle si neuve d'être heureuse ; et le bonheur la faisait resplendir comme une fleur s'épanouit. Sa
peau, quand elle éprouvait de la répulsion et de Vhameur, se grisaillait avec un petit hérissement de chair de poule : le cœur dilaté, au contraire, élucidait l'épiderme, le lissait, en le pâlissant.
Il y a dans la femme des effets de nature végétative, des florissements et des torpeurs plus belles à contempler que les plus merveilleux sites. L'aube du cœur réfléchie aux yeux, les matutinales coquetteries de la main, le plein midi qui bout aux gorges agitées; et quelles choses doucement crépusculaires, les poses qui se déroulent, ces bras morts et tramants comme des écharpes quittées.
Nergal n'avait pu encore s'éblouir à ces mirages splendides; Istar elle-même ne s'ignorait-elle pas?
Enfantinement, comme l'attente lui semblait déjà longue, elle se dit : « Cherchons ce qu'il pourrait avoir de déplaisant; » et l'énamourée ne trouva rien. L'être aimé on ne le voit jamais qu'à travers son amour, et ce prisme-là donnerait à l'enfer des colorations célestes. Aimer, c'est encore jouer à la poupée, et comme l'enfant riche ou pauvre met au jouet ce qu'elle a de plus rare, l'âme éprise revêt son bienaimé de toutes les splendeurs de son propre rêve.
Nergal, cependant, pouvait soutenir cet examen, eût-il été clairvoyant, pourvu que la bizarrerie fût admise. Aux yeux accoutumés à la correction générale, il apparaissait un peu acteur. Dès qu'on ne ressemble plus à ceux qui ne ressemblent à rien, Textériorité personnelle évoque imaginativement une
réminiscence du beau jadis; le monde condamne d'une seule épithète « théâtral », ou bien rassemble toutes les théâtralités en ce mot : « dix-huit cent trente. » Pour les railJards, Nergal semblait sortir de l'hôtel Pimodan; son élégance toute archaïque et l'impi'évu de ses manières toujours distraites, mais imprévues et enguirlandantes, sa mobilité d'humeur, fatiguaient par l'imminence des soudainetés les gens habitués au rituel mondain. Presque grand, souple et d'allure changeante, tantôt roidi à des pensées intérieures, tantôt expansif et d'une tendresse presque nerveuse, il n'avait pas cette perpétuité de la physionomie, cette glorieuse habitude de rester toujours semblable à lui-même d'un Mérodack; un passionnément timbrait presque toujours sa parole et son geste, quoique peu fréquent, signifiait une inquiète mais hautaine mansuétude.
Son génie ôté, il restait un aventurier sentimental qu'une couronne descendant sur sa tête n'eût pas plus gêné que surpris; toutes les choses d'envergure lui semblaient simples et faciles, mais le détail de la vie, le caillou qui renverse le chariot, il ne les voyait pas, en cela incomplet, ignorant ou voulant ignorer la défiance, ouvrant son âme sans mégarde des trahisons, et comme Istar, Kaldéen, accomplissant sa vie sans joie; ainsi qu'un bœuf sacré, suit le sillon marqué d'un sabot furieux de ce cheminement avec aux fanons un peu de blanche rage d'avoir perdu les grandes ailes des aïeux.
Jstar
On ouvrit la porte sans annoncer; Istar resta en sa pose de rêverie heureuse, elle tendit la main à Nergal; celui-ci, en veston de velours bleu, ressemblait assez à ce personnage de Musset, le poète des Nuits, qu'on joue en costume mi-parti actuel et poétique. Il se pencha sur cette main tendue et y colla ses lèvres. La peau rendit le baiser.
D'une voix que Fémotion voilait :
— Ce premier baise-main sera le dernier, mon frère.
Le romancier fit un geste qui se récriait :
— Toute l'âme à vous.
Et comme le visage de Nergal s'attristait :
— Ne nous comprenons-nous plus, Nergal ! Quand la sœur est mariée, il n y a plus inceste, il y a adultère; et je ne sais pas les demi-mesures. C'est, vous dis-je, le dernier baise-main.
Nergal s'inclina, n'objecta point et prit un siège bas aux pieds d'Istar.
Ils se regardèrent. Combien de temps? De quels yeux?
Avec eftort secouant ce suave magnétisme :
— Le... vertige de Brahms doit être le dernier.
En effet, la contemplation silencieuse d'eux-mêmes les enivrait trop, et pour ne pas entendre leurs pensées ils parlèrent, éteignant un peu du bruit de leur cœur sous le bruit des mots. Ils n'étaient pas vains, cependant.
— Depuis le salut de la place Bellecour, — com-
mença Istar, — j'ai nourri contre vous de noires défiances exprimées en amertume : cependant en ces rencontres si pâles d'expansion, où si peu de mon cœur a jailli de mes lèvres, la foi m'est venue. Je crois maintenant; je vous ouvre une âme où plus rien n'est rebelle. De tout ce qui m'est dû, je me remets à vous, Nergal.
« La plus noble parole qu'un être puisse dire à un autre être : « A vous, aveuglément. »
« Votre lumière a forcé les yeux de ma prudence à se fermer- Votre noblesse m'est apparue, si évidente, si sollicitante, que je veux vous faire un acte de foi.
« Plus haut que le sexe, bien au-delà du désir, réside une sentimentalité religieuse, nous en sommes deux exemplaires.
« Seul, vous avez vu, proclamé ma surnaturalité.
« Seul donc vous me méritez. La vie nous a affronté trop tard pour confluer nos deux existences ; respectons chacun la destinée de l'autre et portons comme une eucharistie, un baume et une égide, vous, mon cœur, moi, le vôtre. »
Un émoi profond assourdit la voix du jeune homme.
■ — Oh! le mien, triste, mais beau et fidèle, sera toujours le plus clair miroir où vous regarder. Ce n est pas un Nergal, plus fort que l'amour, plus fort que la vie qui vous aime ; non plus quelqu'un qui descend vers vous, c'est un orgueilleux aui découvre
que vous êtes à sa taille, et qui aime son sang, en vos veines.
« Vos mains sont les plus dignes, les plus nobles de ce dépôt plaintif; j'y mets mon rêve.
— Mieux vaudrait, -r- reprit-elle, — la douleur de me voir trahie et déçue que le remords d'avoir méconnu le seul être rencontré selon mon cœur. »
Tous deux se tendirent la main et par un autte même mouvement se la retirèrent.
L'attraction était telle de Fun à Tautre que le moindre contact eût été une luxure.
— Oh ! la charte consentie par nos cœurs, — s'écria Nergal, — - plus grandiose que celle des monarques, nous fera vivre un chef-d'œuvre de sentiment au-dessus de ceux de l'esprit.
« Faire planer sans défaillance, cet amphibie qui s'essore et sans cesse retombe, n'est-ce pas l'œuvre la plus voisine du divin?
« L'amour même grand n'est qu'un aigle, et ce parcoureur des nuées se nourrit vilement; notre androgynat va anticiper sur le ciel.
« Grands exilés de l'œther, ne demandons pas à la vie ce prétendu bonheur fait de vulgarité et de vertige qui réjouit les barbares; notre royauté sera notre souffrant désir. Accolons nos cœurs, souffrons à deux âmes...
« Sœur que d'obscurs désastres ont dérobée longtemps à ma tendresse, je vous ai retrouvée, las ! mariée et mère. Acceptons ce que la vie a mal fait;
il convient aux Œlohites d'accomplir soigneusement leur devoir de mortels. Seul aurait le droit de se sacrifier qui est libre...
« Surlamerdelavie, chacunseralehavredel'autre...
« Oh ! tout ce que j'eâ jeté de cœur sur des infimes par besoin d'aimer, je le regrette; et cependant, je ne vous ai point fait de tort, même vous ignorant.
« Des spasmes, des mots, qu'est-ce auprès de la gravitation parhélienne ; du coude à coude dans la montée indéfinie qui part de l'heure du temps, toujours douloureuse et incomplète, pour s'échelonner jusqu'à l'éternité.
— Oui, — s'écria Istar, — par vous je vibre plus haut même que la fiction.
— Plus haut que la fiction, dites-vous; il y a donc une juste Providence. Mon rêve d'artiste, vous le réalisez.
« Salut, Diotime, Joconde ■ séraphique ! C'est ton cœur qui pousse le mien et l'assompte...
« Je crois en toi, Istar, comme au soleil... »
Et il s'était levé, enthousiaste et beau comme un incantateur ancestral.
Elle ferma les yeux, crispa ses mains sur les étoffes; sa gorge battante seule répondait.
~ Vous vous taisez, Istar; par quelle magie votre silence l'emporte-t-il sur toute parole et comment vois-je à travers votre immobilité votre âme vivre les plus intenses merveilles? J'assiste, spectateur éperdu, à cette divine com.édie qui se joue en vous
pour moi seul. O les délices de votre contemplation ! Il reprit :
— Le sentiment qui me meut est royal et digne de son objet, puisqu'il se substante par la seule vue, recueillie. Vous voir, ce m'est mille fois plus doux qu'avoir toute autre.
« Cette emprise que vous jetez insconsciemment et vous avez jetée même sur moi, est plus haute que l'attraction sexuelle, déesse, et non par des perfections, déesse à force d'humanité. A mon analyse comparative de savant et de viveur, vous jaillissez si unique que je voudrais vous inspirer la religion de vous-même.
Soyez fière, vous êtes la plus femme des femmes. Oh! quel orgueil j'ai de ma sœur...
« Adonisez-vous l'âme et l'esprit comme le corps. Je vous voudrais si infatuée que votre pied crut se profaner à frôler le sol.
« Si votre ascension vous éloigne de moi, qu'importe: je vous aurai exhaussée !
« Laissez-moi être celui qui montre le chemin des étoiles ; quand vous serez blasphémée par la vie et méconnue du monde, regardez-vous en Nergal pour reprendre orgueil.
« Noble faucon, restez un moment sur ma main, avant de prendre vol vers nos sœurs planétaires
« Bon compagnon de la route idéale, j'offre mon cœur pour essayer vos ailes : je vous veux grande, plus que mienne.
« Montez, montez, montez même sur moi ! »
Istar se dressa à son tour; et se dressant elle fat presque contre Nergal. Alors, détournant de lui l'explosion de sa tendresse, elle se tourna vers une madone, dont la hauteur dominait les autres statuettes.
— Sainte Vierge ! mon esprit, mon âme et mon corps vibrent avec lui ! Je lui appartiens, je suis à kii jusque dans Téternité!
— Jusque dans réternité, — répéta le jeune homme. — Sublime parole ! Qu'elle monte jusqu'aux oreilles des anges, qu'ils m'aident à l'accomplir en nous deux.
«Je viens de voir un reflet de Dieu; et vous n'étiez plus vous, mais flamme et immortelle; l'Amour, comme un Saint-Esprit, descend sur la beauté de votre corps et le divinise. Que l'amour descende sur la : beauté de votre cœur pour le sublimer.
Après un palpitant silence, Istar :
« Oh ! la splendeur possible à notre irradiance sereine montée dans l'azur et mon repos dans la joie.
« Hier, je contemplais le sourd mouvement du Rhône, semblable au vain écoulement de l'existence humaine.
« Une lueur rougeoait seule dans l'ombre du fleuve ; et je l'ai saluée de votre nom. Au loin scintillait quel- ~ que lampe semblable à ma pensée rayonnant vers vous à travers la vaineté de la vie.
— Oh ! soyons tels ! — s'écria Nergal. Pilote de la nef qui vous porte je veillerai glorieux au lieu de sommeiller, tristement à nion bord, Argonaute sans foi.
« Le flot des âges et des peuples nous a portés Tun' vers Fautre, vous grande Istar, et moi le pontife des cœurs.
« Que ce même flot au reflux nous emporte ensemble— devant Dieu c'est salut — devantla vie, grandesse.
« Oh! donnez-moi la main pour l'immortalité. »
— Je crois en vous Nergal et vous pourrez sur moi des miracles. Seulement ! ô mon frère, je monte peut-être étourdiment sur le piédestal que vous jn'ofirez : il serait terrible d'en tomber.
« Le temps, peut-être, vous découvrira en moi des petitesses. Je me laisse appeler Fille des Dieux; qu'adviendra-t-il si je me montre Fille d'Eve? Avec quelle violence alors, détruisant l'œuvre de vos mains, vous piétinerez la pauvre idole aux pieds d'argile, mais au cœur de chair...
« Cette crainte m'empêche d'abandonner mon cœur aux douces séductions de votre parole.
— Je n'aurai jamais de rigueur avec vous; Istar, vous me trouverez toujours tel qu'il vous plaira que je sois et sans même souvenir des nuages dès que vous les dissiperez, vous qui les aurez amassés.
« Seulement, ma perpétuelle douceur n'est pas la noble part de ce que vous méritez : Souvenez-vous que je vous ai suprêmement élevée dans mon esprit; ne descendez pas de ce trône ; le frère est imperdable mais l'admirateur... je vous tendrai toujours la même main, mais si je ne vous voyais pas des
2yS
mêmes yeux, ce serait triste pour votre gloire et pour mon cœur.
— Si vous me regardez toujours au cœur je ne vous décevrai pas, Nergal ; là tout est encore lyléen en même temps qu'embrasé. A mon tour laissez-moi douter un peu de vous, et demander si vous garderez le cœur pour Istar — à travers les autres femmes que je prévois et que j'admets; puisque je ne suis que la sœur : un cœur perpétuel suffira-t-il pour fixer le vôtre?
Nergal se récria :
— Il n'y a dans la viequ'une ivresse durable, c'estla sûreté dans la possession d'un autre; une sûreté absolue et que rien ne saurait démentir... Je cherche cela comme un alchimiste la projection.
« Mon œuvre peutffaire du plaisir aux autres ; mais à moi il vaut mieux pouvoir dire : « à mes côtés ou au bout du monde il y a quelqu'un, qui n'entend que la messe de ma pensée, pour qui mon indifférence serait la foudre, qui sur un signe viendrait à mon désir et en mourant ne regretterait au monde que moi.»
— Vous avez donc fait votre projection en me rencontrant, mon frère? Mais que d'amertume en notre aventure : J'eusse donné ma vie pour vous apercevoir; et cependant j'ai peur de ce que nous allons souffrir tous les deux. On se résigne au malheur tant que le bonheur est à perte de vue ; mais y toucher et ne pas le prendre...
— Le myrthe et le laurier sont amers : Tamour et
la gloire sont des spasmes : mais le spasme commence l'ascendance. Portez haute cette couronne fermée que je vous ai mise au front, invisible casque de Clorinde mondaine.
« Le grand mot d'un frère tel que moi à une sœur telle que vous :
«Je suis votre vivante conscience, troublée parfois, toujours sincère ; et considérant non pas les événements, mais votre âme! Que votre orgueil, réconforté par ma sollicitude, s'accroisse, ô princesse.
— Pourquoi m'appelez vous princesse?
— Parce que vous êtes ma sœur ; et de cette race où le plectrum couvrait un cœur digne de la couronne.
— Elle dit vrai, votre légende de l'inceste.
— Les fils de Prospéro et d'Ariel se cherchent à travers le grouillis des.Bene-Caliban.
— Ah ! vous me frappez d'une telle admiration — Nergal ; un homme dont l'amour peut planer si audessus des faiblesses.
... Voulez-vous me bénir...
Je vous bénis, ma sœur, d'une bénédiction plus auguste que celle du prêtre, car ma main pourrait y trembler, et reste ferme en son geste.
Elle se recueillit un moment, après s'être inchnée, et, d'une voix profonde :
— Enfants de l'Orient, échangeons un gage de foi éternelle. Donnez-moi le bijou de fer qui brille à votre cou, et prenez ce collier de cuivre, relique de mon
père nourricier, le Rabbi Ben Isdubar, qui m'apporta dans son manteau du fond de la Bactriane.
Elle le désagrafa et le lui tendit avec une solennité que Nergal imita pour lui présenter le pentagramme qui fermait son col.
— Le roi Schlomo fit le même don à la reine de Scheba. C'est le signe de l'esprit dominant les quatre séries élémentaires, le plus puissant de tous les signes après celui de la croix.
Ils cessèrent de se regarder pour étudier : lui, le collier de cuivre ; elle, l'étoile de fer à cinq pointes de diamants.
Tout à coup Nergal se leva.
— Savez-vous, ma sœur, ce qu'il y a d'écrit V
— Hélas ! — dit-elle, — mon malheur. Il y a...
— Je suis un peu naïf de vous demander... Qui peut déchiffrer cela? Pas vingt personnes vivantes.
— M. Capimont a été la vingt et unième.
— Lui ! Ne plaisantez pas... ce sont des hiérogrammes en hébreu zodiacal à points numériques ; aucun linguiste n'y entend. M. Capimont lire cela; il serait mage !
— S'il ne l'avait lu, je ne l'eusse pas été épousé : le Rabbi Ben Isdubar m'avait fait jurer que l'Œdipe de cette énigme seul serait mon mari.
— Infamie, — cria Nergal en secouant le collier; c'est une combinaison du xiii et des sephirots. Ne me dites pas la version Capimont. Voici 1^^ mienne; et i] se recueillit un moment, parlant à voix basse.
Jstar
Istar le regardait d'un regard démesuré, tout le corps en avant, anxieuse indiciblement.
Voilà, — dit-il, — et sans erreur, l'inscription du collier :
— Je suis la Kether, V admirable Tipheret en Malchut.
Gehurah me garde : point d'autre Netsah que Hod devant moi, nul autre Hod que lesod: Cochmachme destine à la suprême Chesed de Binah — Ischtar, Sara de Sour, Moi.
Et en traduisant la sephirotie :
« Je suis la Couronne. Car je suis la Beauté des Formes.
« La Hiérarchie me défend ; on ne Triomphera de moi que par l'Esprit.
« Je n'Obéirai qu'au Mage du suprême Arcade.
« La Sagesse éternelle me destine à Consoler le Génie.
— « Istar, reine du Ciel, moi. »
Une telle stupeur s'abattit sur la malheureuse que Nergal s'effraya.
Hagarde, passant ses mains sur son front, comme pour écarter des voiles amoncelés sur son entendement.
— Grand Dieu, Istar, quel trouble singulier ! Vous souffrez?
— Non... Écoutez-moi, mon frère,... obéissez-moi. Étendant la main :
— Là, à ce pupitre, écrivez ce que vous avez lu
Istor
sur le collier... Ne m'interrogez pas... Ne me regardez pas... Ah ! cette seule fois, laissez-moi être despotique ; il le faut.
Nergal s'assit au bureau d'ébène.
— Voulez-vous que je rétablisse les hiérogrammes , en hébreu connu ?
' — Oui, oui, c'est cela : la version à côté, les deux versions... que vous m'avez dites.
D'une main, elle pressait son front, de l'autre, comprimait son cœur, tout le grand moment que dura cette écriture, car Nergal, conscient qu'il libellait un arrêt de mort, malgré sa fièvre, y mettait du soin.
— Vous êtes obéie, — dit-il enfin, et un genou en terre le lui présenta.
Elle le prit d'une main qui froissait en touchant, presque brutale, et se leva.
D'un pas fatidique, inconscient, elle marcha , vers le rideau rouge, puis s'arrêta, méditante.
Nergal, presque effrayé, suivait ses mouvements. Les plus folles idées lui traversaient le cerveau, i M. Capimont menteur, par amour! Istar ayant cru accomplir son destin en acceptant le soirier pour époux ! La traduction de quelques signes renversait toute i la vie de quatre personnes. S'il avait prévu l'effroyable ' effet de cette révélation, il eût ravalé la vérité au lieu de la dire.
Dans Tentre-croisement de ses impressions, l'homme de lettres, habitué à voir littérairement, comme Facteur, à travers sa douleur, perçoit encore
des effets, il restait étourdi de Fampleur décorative que gardait l'aventure; il apercevait le lyrisme de ces heures et tout en le vivant admirait ce beau chapitre de la vie.
D'un geste, de volonté royale, Istar tira le rideau rouge. Elle ôta de la serrure, une petite clé d'or, qu'elle remit dans son corsage avec la version du collier.
Puis, se tournant vers son frère, d'une voix défaillante de tendresse et de douleur; dune voix si amoureuse que nul n'aurait pu désobéir; de la voix dont on dit au bien-aimé un suprême « viens » :
Elle murmura :
— Va-t-en, Nergal, mon frère, mon maître, raon roi. Va-t-en...
Il obéit; et, à peine la porte refermée sur lui, Mme Capimont^ à bout de volonté, étouffait un crii et tombait évanouie devant le rideau rouge, que personne au monde ne devait plus soulever.