MARCHE SENTI MENTALE
Dans un chemin perdu où chantent les mandragores, j'ai vu passer la nuit — leurs pieds nus froissaient les fougères — des êtres irréels !
Ils se jetaient leur nom d une plaintive voix :
— O Sina!
— Cyllenée, hél
— Vo! Kypris !
— Orphéa, hé!
r Et les quatre fantômes tournaient souvent la tête Vers un jeune homme noir qui suivait en priant.
Sina était vêtue d'un long rayon de lune et laissait derrière elle un sillage d'argent, nonchalante et les mains pleines de fleurs pâmées.
Cyllénée la fiévreuse avait le front plissé de Fartiste en mal d'oeuvre, et ses mains agitaient des pinceaux prismatiques.
Kypris au pas saltant, coquette avec la nuit, essaimait œillades et sourires.
Orphéa, casquée d'or par sa blonde toison regardait dans le ciel un point 6x'illant et fixe : d'immortelles chansons essoraient sur ses lèvres»
Sina fredonna :
— Lierre fottant qui rampe et traîne sur un sol nu, doux cœur errant désorbité, inquiète vagabonde qui voudrait se fixer, mon âme cherche une âme (grande pour se donner; ma taille souple, un bras de fort pour s'y plier; mes yeux changeants, des yeux fidèles pour s'y mirer.
Où donc se cache-t-il le soleilleur d'amour? qui me réchauffera de sa ferme parole et mettra le baiser sur mes lèvres boudeuses.
Parais, ô mon Eros! devant ma longue attente, parais, maître! devant ma prosternée tendresse.
Approche ton épaule vers ma tête si lasse, entoure de tes bras ma taille qui faiblit et que je dorme enfin tm repos bien heureux sur ton sein noble et fier oix le sentiment, une fois né, fleurit toujours semblable et clair.
Mes sœurs, au bout de vos efforts, ne voyez-vous rien poindre, vous qui marchez pour l'art, pour la gloire et pour le baiser.
Mon cœur, à moi, las, n'espère rien venir.
Cyllénée, hé! — Vo Kypris! — Orphéa, hé!
Cyllénée saccadait ces paroles pressées : — Je veux! ]e veux! je veux!
Quand je disais le tendre aimer, j'étais à chaque coup déçue et mes frères sont loin qui m'auraient pu chérir.
Je ne faiblirai pas; le basilic de ma fierté siffle et veille, autour de mes reins désornés de la ceinture vénusienne. Nul n'a valu pour la desceindre et j'ai dans un pourpoint enseveli ma gorge, renonçant au destin des femmes, Hermès, mon père, a mis en moi l'hermaphrodisme des tendances et rendu favorable le divin Hélios.
En artiste muée^ l'amoureuse se sèvre de baisers, et marche d'un pas fier une route virile et d'immortalité.
Volontaire stérile, j'ai haussé mon désir jusqu'aux chimères. Féconde de l'esprit et le giron fermé, j'applique de Platon la parole sereine, androgyne mystique épris d'œuvrer le beau.
A mon instar, cessez vos vaines larmes. Œuvrez, mes sœurs, car votre cœur ne sent, las, rien venir.
O Sina! — Vo Kypris! — Orphéa^ hé!
Kypris murmurait en un roucoulement :
— Adonis n'est pas mort; le baiser de son souffle m'arrive dans les brises, et sur la source tremble un peu de son reflet; il a passé par là, vous dis-je, nous le joindrons avant l'aube opaline.
Ma langueur qui se plaint et ne veut pas guérir, se berce de l'espoir inlassé et rêveur du Bien-Aimé tardif mais qui dans une éti^einte effacera jusqu'au souvenir de l'attente.
Mon devoir est d'orner la terre à chaque pas d'un doux battement d'âme.
Je suis le vivant idéal des formes que tu cherches, Cyllénée, et ma noble patience, sœur de la tienne, Sina, ne couve pas la fièvre des Orphiques.
Pour patienter d'amour, ô sœurs! je me regarde et mon cœur se sourit en mes charmes, si nul jamais n'y doit jouir*
Hé! Sina! — Cyllénée, hé! — Orphéa, hé!
Orphéa chantait, extatique :
La gloire, ô Cyllenée, est le baume qui panse les îDantelantes plaies d'amour.
Oui, la gloire, ô Sina, est un rayonnement qui disperse à jamais l'ombre d'esseulement et, qui suï
front allumée, lampe d'Héro, permet de venir à Léandre.
La gloire, ô Kypris! est une gemme embellissante, même sur la beauté. Si nos cœurs trop hautains n'ont pu trouver un maître, faisons-nous un destin viril.
L'amour nous fuit; suivons Tenthousiasme, si nous in avons pu admirer un mortel, rendons-nous admiîrables et relevons vers Dieu nos cœurs déçus sur i terre.
Sous les lauriers, un jour peut-être qu'une joie inconnue attend Tandrogynat, sous les myrtes, Kypris, et Sina sous les saules.
Mes sœurs, avez-vous senti rien venir?
O Sina! — Cyllénée, hé! — O Kypris?
Ces apparitions marchèrent jusqu'à Taube; et quand le coq chanta je les vis arrêtées dedans une clairière où les chemins faisaient la croix.
— Il faut nous séparer, mes sœurs, dit le jeune homme noir.
— Adar ! nous avons soif d'amour.
— Adar ! nous avons faim de mystère.
— Adar ! nous avons peur du jour.
— Adar ! nous avons froid au cœur.
— Pleurez pour vous réconforter.
L'éphébe noir présenta une coupé aux yeux des voyageuses : leurs larmes y tombèrent lourdes et diamantées. Alors il éleva le vase en plomb comme on fait d'un ciboire, et miracle ! du sang vermeil, du sang royal bouillonna jusqu'au bords soudain étincelants.
Sitôt les quatre sœurs fléchirent le genou tandis qu'Adar parlait d'une voix solennelle; i) semblait chapelain et célébrer la messe
Toi donc, père de Clémence, par ton fils notre Dieu, nous supplions que tu bénisses ce sacrifice amer, oblat d'humilité.
Au lieu du diamant luciférien notre calice est de plomb et vil, et moi, Bené Satan, au lieu du vêtement solaire je porte le funèbre habit de la fatalité. Retranchés à jamais de la communion sainte notre obstination continue notre audace semblables aux interdits qui disent leurs prières devant le porche des églises.
Nous voulons communier, et sous la seule espèce permise à notre dam; mon Verbe pour hostie, pour vin les larmes de ces femmes reines d'enfer, angèles démonées qui portent par la vie le regret du ciel calme.
Que la douleur de ma pensée mêlée à ces sanglots nous soit un breuvage sauveur.
Agnellement de l'homme qui apaise la colère du Père.
Agnellement de Tandrogyne qui apaise la colère du Fils.
Agnellement du démon qui apaise là colère du Saint-Esprit.
Seigneur, indigne de boire ton précieux sang, voici que je guéris des taches du péché par l'eau de la douleur.
ïi pencki quatre fois la coupe aux lèvres atteni ves, disant :
— Larmes des passions lavez-nous pour la vie éternelle.
Ayant par quatre fois béni les routes, Adar baisa chaque front. Soupirantes, les sœurs s'attardaient,' mains unies.
— Adar, marche avec nous; avec nous quatre. Mais le jeune homme noir secoua sa tête triste.
— Si vous étiez ensemble, vous ne souffririez pas, et saturnien perdu, je suis damné aux sollitudes.
O Sina! — Cyllénée, hé! — Vo Kyprisî — Orphéa, hél
Dans la clairière tout fut silence après cela, et quand,, dans le ciel opalin, la dernière étoile fut morte, les spectres disparurent.
Je revois toujours, en esprit, les quatre fantômes qui passent, tournant leur tête fatiguée vers un jeune homme noir qui les suit en priant.
Longtemps j'ai parcouru, en pèlerin nocturne, les plus déserts sentiers, mon œil n a vu que poudroyer la Itme, mais par les calmes nuits d'automne, j'entends un faible écho.
O Sina! ~ Cyllénée, hé! — Vo Kypris! — Orphéa, hé!
Sont-ce là des damnées, ou bien du purgatoire de pénitentes amies? Mais lorsque je les vis, je ne me signai pas?
Ces chercheuses d'amour, Sina la langoureuse Cyllénée qui demande à l'Art une expansion ; Kypris
la triste tourterelle; et la citharéenne aux accents fiévreux, me semblent, quand j y songe, des démones augustes, suivies ^d'un aumônier mélancolique et prêtre de la fatalité.
Sina était vêtue d'un long rayon de lune et laissait derrière elle un sillage d'argent, nonchalante et les mains pleines de fleurs pâmées.
Cyllénée la fiévreuse avait le front plissé de l'artiste en mal d'œuvre; et ses mains agitaient des pinceaux prismatiques.
Kypris au pas satant, coquette avec la nuit, essaimait œillades et sourires.
Orphéa, casquée d'or par sa blonde toison regardait dans le ciel un point brillant et fixe : d'immortelles chansons s'essoraient de ses lèvres.
Dans un chemin perdu où chantent les mandragores, j'ai vu passer la nuit — leurs pieds nus froissaient les fougères — des êtres irréels.
Et les quatre fantômes tournaient souvent la tête vers un jeune homme noir qui suivait en priant
Ils se jetaient leur nom d'une plaintive voix :
-■ O Sina !
— Cyllénée, hél
— Vo Kypris î — - Orphéa, hé t